Ces photographies de samouraïs prises au Japon dans la seconde moitié du XIXe siècle ont quelque chose de particulier : elles montrent un monde ancien au moment précis où il commence à disparaître. Armures, sabres, arcs, coiffures traditionnelles et poses solennelles côtoient déjà les premiers signes d’un pays qui se modernise à grande vitesse.
Mais toutes ces images ne doivent pas être regardées comme de simples instantanés documentaires. Certains hommes étaient bien des membres de la classe guerrière, d’autres ne sont pas identifiés avec certitude, et plusieurs studios photographiques composaient des scènes avec costumes, armes et décors pour une clientèle japonaise ou étrangère. Ces portraits racontent donc à la fois les derniers temps des samouraïs et la naissance de la photographie commerciale au Japon.
Portrait d’un samouraï anonyme photographié à Yokohama vers 1864-1865 par Felice Beato. Metropolitan Museum of Art, domaine public.
À retenir
- Ces photographies datent principalement des années 1860 à 1890, à cheval entre la fin du shogunat Tokugawa et l’ère Meiji.
- La restauration de Meiji commence en 1868 et entraîne la disparition progressive des privilèges de la classe samouraï.
- En 1871, les anciens domaines féodaux sont remplacés par des préfectures ; en 1873, la conscription nationale réduit encore le rôle militaire héréditaire des samouraïs.
- Le Haitōrei de 1876 interdit le port du sabre en public, sauf pour certaines catégories comme les militaires et policiers.
- Plusieurs photographies de samouraïs sont des portraits ou scènes de studio, parfois avec des modèles dont le statut réel n’est pas connu.
- De nombreux tirages sur papier albuminé étaient colorisés à la main, notamment pour le marché touristique.
Des samouraïs photographiés dans le Japon des années 1800
La photographie arrive au Japon alors que le pays sort progressivement de plus de deux siècles de gouvernement Tokugawa. À partir des années 1850 et surtout 1860, des photographes japonais et occidentaux ouvrent des studios dans des villes comme Yokohama et Nagasaki.
Les samouraïs constituent évidemment des sujets particulièrement recherchés. Leurs sabres, leurs armures et leur statut social donnent immédiatement aux images une force visuelle que les photographes comprennent très vite.
Mais la photographie intervient aussi à un moment charnière. Le shogunat Tokugawa prend fin en 1867-1868, l’autorité impériale est restaurée et le nouveau gouvernement Meiji entreprend de restructurer profondément la société japonaise.
Portrait d’un samouraï japonais vers 1865 par Antoon Bauduin (domaine public).
Pour replacer ces clichés dans l’histoire plus large de l’image, on peut remonter quelques décennies avec la plus ancienne photographie connue, réalisée par Nicéphore Niépce. Entre cette première expérimentation des années 1820 et les studios japonais des années 1860, la technique a progressé à une vitesse assez vertigineuse.
La photographie arrive au moment où le monde des samouraïs disparaît
La disparition des samouraïs n’a pas eu lieu en une journée. Elle résulte d’une succession de réformes qui démantèlent progressivement l’ordre féodal.
En 1871, les domaines féodaux sont supprimés et remplacés par des préfectures. En 1873, une armée nationale fondée sur la conscription met fin au monopole militaire traditionnel des guerriers héréditaires.
En mars 1876, le gouvernement promulgue le Haitōrei, qui interdit le port du sabre en public sauf exceptions liées notamment à l’armée, à la police ou aux fonctions officielles. La même année, les allocations héréditaires versées aux anciens samouraïs sont remplacées par des obligations d’État.
Samouraï anonyme en armure photographié à Yokohama vers 1873-1876 par Suzuki Shin’ichi I (domaine public).
La révolte de Satsuma de 1877, dirigée par Saigō Takamori, constitue le dernier grand soulèvement armé d’anciens samouraïs contre le nouveau gouvernement. Sa défaite symbolise souvent la fin de leur rôle militaire traditionnel.
Cela ne signifie pas que les anciens samouraïs disparaissent physiquement avec leurs privilèges. Beaucoup deviennent fonctionnaires, enseignants, policiers, militaires, entrepreneurs ou responsables politiques. La classe disparaît juridiquement ; les hommes, eux, continuent évidemment leur vie.
Ces photos montrent-elles de vrais samouraïs ?
Pas toujours avec certitude.
Certaines photographies représentent des hommes dont le statut de samouraï est bien documenté. D’autres archives emploient des formulations beaucoup plus prudentes.
La Library of Congress décrit par exemple une photographie de Stillfried & Andersen comme montrant « deux hommes japonais, peut-être des samouraïs ». Les deux hommes portent chacun deux sabres et posent devant un décor de studio, mais l’institution elle-même ne va pas plus loin dans l’identification.
Deux hommes japonais portant chacun deux sabres, photographiés en studio vers 1877. La Library of Congress les décrit prudemment comme « possibly samurai ». Photo Stillfried & Andersen / Library of Congress.
Cette prudence est essentielle. Les studios photographiques disposaient de costumes, d’accessoires, d’armures, de sabres et de décors. Certaines images étaient conçues pour documenter une personne réelle, d’autres pour produire une image immédiatement identifiable du « guerrier japonais ».
Le Smithsonian conserve même des photographies d’acteurs explicitement représentés en samouraïs. Une armure et deux sabres ne constituent donc pas à eux seuls un certificat d’état civil.
Groupe de samouraïs érudits photographiés à Nagasaki en 1864 par Ueno Hikoma (domaine public).
Felice Beato, Ueno Hikoma et les pionniers de la photographie au Japon
Parmi les photographes qui documentent le Japon au XIXe siècle, Felice Beato occupe une place majeure. Installé à Yokohama à partir du début des années 1860, il photographie paysages, architectures, métiers, scènes de rue et personnages.
Son portrait de samouraï réalisé à Yokohama en 1864-1865 est aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art. Le musée le décrit explicitement comme un samouraï anonyme et situe la photographie juste avant l’incendie qui détruit une grande partie de Yokohama et du studio de Beato en 1866.
Archer japonais photographié en 1867 par Felice Beato (domaine public).
Le Japon possède parallèlement ses propres pionniers. Ueno Hikoma, installé à Nagasaki, fait partie des premiers photographes professionnels japonais. Son studio produit des portraits d’une qualité remarquable dès les années 1860.
Portrait de Harada Kiichi à Nagasaki par Ueno Hikoma (domaine public).
Quelques décennies plus tard, des studios comme celui de Kusakabe Kimbei développent une véritable production commerciale d’images du Japon. Ce phénomène apparaît aussi dans les photographies du vieux Japon d’Adolfo Farsari, autre grand producteur d’images colorisées destinées en partie aux visiteurs étrangers.
Des armures, mais aussi des arcs et des armes à feu
Le cliché populaire du samouraï réduit souvent son équipement au katana. Les photographies anciennes montrent une réalité visuelle plus variée.
Les guerriers utilisent historiquement arcs, lances et armes à feu en plus des sabres. Les armes à feu sont introduites au Japon dès le XVIe siècle et deviennent importantes bien avant les photographies du XIXe.
Samouraï armé d’un mousquet et d’un sabre dans les années 1860, photographie attribuée à Ueno Hikoma (domaine public).
Les armures visibles sur les photographies ne signifient pas non plus que les modèles les portaient quotidiennement à cette époque. Certaines armures appartiennent déjà à un univers cérémoniel, patrimonial ou de studio.
Homme japonais portant une imposante armure de type ō-yoroi, photographié vers 1880 par Usui Shuzaburo (domaine public).
Pourquoi certaines photographies de samouraïs sont-elles en couleur ?
Les premières photographies ne sont évidemment pas prises en couleur. Pourtant, de nombreuses images japonaises de la seconde moitié du XIXe siècle présentent des armures rouges, des étoffes bleues ou des décors verts particulièrement vifs.
Ces teintes sont appliquées à la main sur les tirages photographiques.
Les studios japonais emploient des coloristes spécialisés qui travaillent au pinceau sur les photographies albuminées. Le procédé permet de produire des images spectaculaires destinées notamment aux albums-souvenirs des voyageurs.
Portrait colorisé à la main d’un homme japonais en armure par Raimund von Stillfried (domaine public).
Cette coloration n’est donc pas une restauration numérique moderne. Elle faisait partie du produit photographique commercial d’origine.
Kusakabe Kimbei devient particulièrement réputé pour ce type de tirages. Le Smithsonian conserve notamment son célèbre groupe intitulé 109. Samurais In Armour, produit vers 1880-1890 et colorisé à la main.
Trois hommes en armure de samouraï, équipés notamment d’un arc, de sabres et d’une naginata, photographiés vers 1880-1890 par Kusakabe Kimbei (domaine public).
Le Smithsonian décrit cette photographie comme une véritable composition de studio. Les trois modèles portent des armures complètes et sont soigneusement disposés devant l’appareil. L’image documente donc autant l’imaginaire photographique du samouraï que la tenue militaire elle-même.
Le chonmage, la coiffure associée aux samouraïs
Les portraits anciens montrent fréquemment une coiffure reconnaissable, avec le dessus du crâne rasé et les cheveux rassemblés.
Le chonmage est particulièrement associé aux guerriers japonais, même si les styles varient selon les époques, les rangs et les contextes.
Au début de l’ère Meiji, les coiffures occidentales deviennent progressivement plus courantes. Une ordonnance de 1871 autorise notamment les hommes à couper librement leur chignon traditionnel. Comme pour les sabres quelques années plus tard, la transformation de la coiffure devient alors un symbole très visible du changement de société.
Portrait d’un samouraï réalisé à Kyoto en 1867 dans le studio de Hori Yohei (domaine public).
Le Japon photographié pour les visiteurs étrangers
À partir des années 1860, les photographies du Japon circulent de plus en plus hors du pays. Les voyageurs étrangers achètent des albums présentant temples, paysages, artisans, femmes en kimono et guerriers en armure.
Cette demande influence forcément le choix des sujets et leur mise en scène. Les photographes comprennent vite que l’image d’un homme en armure devant un décor soigneusement composé se vend mieux qu’un employé administratif assis derrière une pile de formulaires, même lorsque les deux pourraient être issus de la même ancienne classe sociale.
Modèle photographique habillé en samouraï, photographié dans les années 1860-1870 et attribué à Felice Beato. National Gallery of Victoria (domaine public).
Ce phénomène se poursuit à la fin du XIXe siècle avec des photographes commerciaux comme Adolfo Farsari. Les photographies colorisées du vieux Japon de Farsari montrent bien cette combinaison entre document historique, composition esthétique et image destinée à un marché international.
On retrouve encore cette logique quelques décennies plus tard dans les photographies de Japonaises en costume traditionnel au début du XXe siècle : certaines scènes documentent de véritables pratiques, d’autres sont minutieusement organisées devant l’appareil.
Des samouraïs qui voyagent déjà en Occident
Les années 1860 ne montrent pas seulement des Occidentaux découvrant le Japon. Des délégations japonaises voyagent également en Europe et aux États-Unis.
Plusieurs de leurs membres sont issus de la classe guerrière. Ils apparaissent alors devant des appareils photographiques occidentaux, loin des décors artificiels de Yokohama.
Enomoto Takeaki photographié aux Pays-Bas entre 1863 et 1866 alors qu’il étudie en Europe. Source : Wikimedia Commons (domaine public).
Enomoto Takeaki est un bon exemple de cette transition. Issu du monde des samouraïs, il devient officier de marine du shogunat, participe à la guerre de Boshin puis poursuit une carrière politique importante sous le nouveau régime Meiji.
Le portrait résume presque à lui seul la complexité de la période : ancien guerrier, formation occidentale, technologie moderne et carrière au sein du nouvel État.
Membres de l’ambassade japonaise envoyée en Europe en 1862. Source : Wikimedia Commons (domaine public).
Des photos anciennes à regarder avec une petite loupe critique
Ces images restent des documents historiques exceptionnels. Elles montrent des visages, des vêtements, des armes, des coiffures et des techniques photographiques appartenant à une période de bouleversement exceptionnel au Japon.
Mais elles ne sont pas des fenêtres parfaitement transparentes sur le passé.
Le photographe choisit son modèle, sa posture, ses accessoires et son décor. Le coloriste décide des teintes. Le studio sélectionne aussi ce qui est suffisamment spectaculaire pour être vendu.
Scène de studio représentant un samouraï ou serviteur agenouillé devant un dignitaire, vers 1877. Photo Stillfried & Andersen / Library of Congress.
C’est précisément cette double lecture qui rend ces photographies intéressantes aujourd’hui : elles montrent le Japon des années 1800, mais aussi la façon dont ce Japon voulait être photographié, vendu et regardé.
Sources pour aller plus loin
- Metropolitan Museum of Art – Felice Beato, Samurai, Yokohama, 1864-1865
- Smithsonian National Museum of Asian Art – Henry and Nancy Rosin Collection of Early Photography of Japan
- Library of Congress – deux hommes japonais possiblement samouraïs, vers 1877
- National Archives of Japan – édit du 28 mars 1876 interdisant le port du sabre
- Wikimedia Commons – collection de photographies historiques de samouraïs
















Retour de ping : Un samouraï joue les vigiles dans le train [video] - 2Tout2Rien
superbe photos que je ne connaissais pas !