Au début du XXe siècle, le Japon change à une vitesse impressionnante. Les vêtements occidentaux sont déjà présents depuis l’ère Meiji, les villes se modernisent et de nouveaux modes de consommation apparaissent, mais le kimono reste omniprésent dans la vie et dans l’image des femmes japonaises.
Ces photographies prises principalement entre 1900 et 1907 montrent des Japonaises en costume traditionnel dans des jardins, lors de cérémonies, en promenade, jouant de la musique ou simplement posant devant l’objectif. Elles constituent de précieux documents historiques, à condition de garder en tête qu’une partie de ces scènes a été soigneusement composée pour la photographie commerciale.
Des geishas appliquent poudre blanche et rouge sur leur visage au Japon entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
À retenir
- Ces photographies datent principalement du début du XXe siècle, surtout entre 1900 et 1907.
- Elles se situent à la fin de l’ère Meiji, qui s’étend de 1868 à 1912.
- Le terme générique le plus juste pour les vêtements montrés ici est kimono, même si plusieurs types et niveaux de formalité existaient.
- Toutes les femmes en kimono ne sont pas des geishas : ce terme ne doit être utilisé que lorsque les archives l’indiquent.
- Plusieurs scènes sont des stéréophotographies commerciales mises en scène, et non des instantanés pris au hasard dans la rue.
- Les photographies de T. Enami conservées au Rijksmuseum et au Wereldmuseum permettent aujourd’hui de documenter précisément cette période.
Le kimono dans un Japon en pleine transformation
Le début du XXe siècle se situe au cœur d’une transformation profonde du Japon. L’ère Meiji, commencée en 1868, a ouvert le pays à de nombreuses influences occidentales et accéléré son industrialisation.
Les vêtements occidentaux se diffusent, notamment dans l’administration, l’armée et certains milieux urbains, mais cela ne signifie pas que le kimono disparaît. Bien au contraire : chez les femmes, il reste encore largement porté et continue d’évoluer avec la société.
Le Metropolitan Museum of Art souligne qu’au cours de l’ère Meiji, les changements sociaux permettent à davantage de femmes d’accéder aux kimonos en soie. Quelques décennies plus tard, dans les années 1920, les kimonos meisen, produits en série et moins coûteux, deviennent particulièrement populaires auprès des classes urbaines.
Autrement dit, tradition et modernité ne se succèdent pas proprement comme deux wagons de train : elles voyagent ensemble pendant longtemps.
Trois femmes japonaises lors d’une cérémonie du thé entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Pour observer encore davantage de vêtements de cette période, on peut comparer ces clichés avec ces Japonaises en kimono de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont les images colorisées permettent de mieux percevoir les motifs et les associations de couleurs.
T. Enami, photographe du Japon autour de 1900
Une grande partie des nouvelles images de cette sélection vient du travail de T. Enami, ou Enami Nobukuni, photographe japonais né en 1859 et installé à Yokohama.
Il réalise notamment des stéréophotographies : deux images très proches d’une même scène destinées à être regardées dans un appareil donnant une impression de relief.
Ce type d’image connaît un véritable succès international autour de 1900. Les vues du Japon circulent auprès d’un public étranger qui découvre temples, jardins, paysages, vêtements et scènes de la vie quotidienne à travers ces photographies.
Mais il faut garder une petite loupe critique dans la poche : beaucoup de scènes sont préparées, dirigées ou réalisées en studio.
Deux jeunes femmes japonaises en kimono vers 1900. Photo collection Wereldmuseum, domaine public.
Cette logique de mise en scène n’est d’ailleurs pas propre au Japon. Au même moment, les portraits féminins diffusés sur les cartes postales du début du XXe siècle utilisent partout décors, accessoires et costumes pour fabriquer une image séduisante ou exotique.
Des vêtements qui indiquaient aussi l’âge et le statut
Parler simplement de « robe japonaise » serait beaucoup trop vague.
Le kimono forme une grande famille de vêtements dont la matière, les motifs, les manches, les couleurs et les accessoires varient selon l’âge, le statut marital, la saison ou l’occasion.
L’obi, large ceinture portée autour de la taille, joue notamment un rôle essentiel dans l’ensemble.
Certains kimonos très formels, comme le furisode aux longues manches, sont associés aux jeunes femmes non mariées. D’autres vêtements sont adaptés aux cérémonies, aux activités quotidiennes ou aux saisons.
La photographie permet donc de regarder la mode, mais il faut éviter de prétendre identifier précisément chaque type de kimono lorsque la fiche d’archive ne le fait pas elle-même.
Deux jeunes Japonaises dans un jardin de Kyoto entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Des femmes dans les jardins de Kyoto et Hikone
Les jardins occupent une place importante dans les photographies commerciales de l’époque.
Ils offrent évidemment un décor particulièrement photogénique : bassins, végétation, ponts et architectures créent immédiatement cette image d’un Japon traditionnel que les acheteurs étrangers recherchent volontiers.
Les archives du Wereldmuseum conservent par exemple une stéréophotographie montrant plusieurs femmes près d’un bassin dans un jardin à Hikone.
Des femmes japonaises près d’un bassin dans un jardin à Hikone vers 1900. Photo T. Enami / Wereldmuseum (domaine public).
Geishas et musiciennes : attention aux raccourcis
Le mot « geisha » est souvent utilisé beaucoup trop facilement devant n’importe quelle photographie ancienne d’une femme japonaise en kimono.
Une geisha est pourtant une artiste professionnelle formée notamment à la musique, à la danse, à la conversation et aux codes du divertissement traditionnel.
Certaines photographies de T. Enami sont explicitement identifiées comme représentant des geishas. Dans ce cas, on peut évidemment employer le terme.
C’est notamment le cas de cette superbe scène de Kyoto montrant deux geishas jouant du koto et du shamisen.
Deux geishas jouent du koto et du shamisen à Kyoto entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Pour prolonger cet aspect musical et culturel, Ponta et Oen, deux geishas devenues de véritables célébrités à la fin des années 1890, donnent une autre idée de la place de ces artistes dans la photographie commerciale.
Des geishas en route vers une maison de thé
Une autre photographie attribuée à Enami montre des geishas se dirigeant vers une maison de thé à Kyoto.
Le cliché est daté entre 1900 et 1907 et a été coloré à la main.
Des geishas se dirigent vers une maison de thé à Kyoto entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
À la même époque, certaines artistes japonaises deviennent même connues bien au-delà de l’archipel. Sada Yacco, ancienne geisha devenue star du théâtre, se produit notamment en Occident et contribue à nourrir la curiosité européenne pour la culture japonaise.
Le Nouvel An japonais en images
Les fêtes constituent évidemment un autre sujet privilégié par les photographes.
Cette scène montre plusieurs femmes occupées à fabriquer une décoration pour le Nouvel An.
Des femmes japonaises préparent une décoration pour le Nouvel An entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Une autre stéréophotographie présente un jeu du Nouvel An, là encore dans une composition particulièrement soignée.
Festivités du Nouvel An au Japon entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Des Japonaises qui jouent dans un jardin
Toutes les images ne reposent pas sur des cérémonies solennelles.
Cette photographie montre plusieurs jeunes Japonaises jouant dans un jardin à une sorte de colin-maillard.
Elle est intéressante parce qu’elle rompt avec les poses hiératiques que l’on associe souvent aux photographies anciennes du Japon.
De jeunes Japonaises jouent dans un jardin entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Le costume traditionnel dans la vie quotidienne
Les photographies commerciales utilisent volontiers les vêtements comme marqueurs visuels d’un Japon traditionnel, mais certaines scènes montrent aussi des gestes très ordinaires.
Le Wereldmuseum conserve ainsi cette stéréophotographie montrant deux femmes se lavant les mains.
Deux femmes japonaises se lavent les mains vers 1900. Photo T. Enami / Wereldmuseum (domaine public).
Cette présence du costume traditionnel dans des activités ordinaires rappelle qu’autour de 1900, le kimono n’est pas encore une tenue réservée aux fêtes folkloriques ou aux cérémonies.
À table autour de 1900
Autre scène soigneusement composée : cinq femmes japonaises mangent et boivent du thé.
La fiche du Wereldmuseum précise explicitement qu’il s’agit d’un portrait de studio.
Cinq femmes japonaises mangent et prennent le thé dans un portrait de studio vers 1900. Photo T. Enami / Wereldmuseum (domaine public).
Le décor donne une impression de vie quotidienne, mais précisément parce que la scène est construite avec beaucoup de soin.
C’est un bon exemple de la prudence à garder lorsque l’on utilise une photographie commerciale ancienne comme document historique.
Le Japon au bord de la mer
T. Enami ne travaille pas uniquement en studio.
Entre 1900 et 1907, il photographie également des femmes cherchant des coquillages à marée basse sur la plage de Honmoku, près de Yokohama.
Des femmes cherchent des coquillages à marée basse sur la plage de Honmoku, près de Yokohama, entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (CC0).
Cette image est particulièrement intéressante parce qu’elle nous éloigne du cliché du salon de thé et montre un environnement littoral réel.
Quatre jeunes Japonaises au bord de la mer
Une autre stéréophotographie montre quatre jeunes femmes assises sur un banc près de la mer.
La fiche du Rijksmuseum date également ce cliché de 1900 à 1907.
Quatre jeunes Japonaises assises au bord de la mer entre 1900 et 1907. Photo T. Enami / Rijksmuseum (domaine public).
Pourquoi ces images ne montrent pas « toutes les Japonaises de 1900 »
Ces photographies sont précieuses, mais elles ne constituent pas un recensement objectif de la population japonaise.
Le photographe choisit :
– ses modèles ;
– leurs vêtements ;
– le décor ;
– les accessoires ;
– la pose ;
– parfois même l’activité représentée.
Le résultat répond aussi aux attentes d’un marché international avide d’images du Japon.
Il faut donc regarder ces photographies à deux niveaux.
Elles documentent réellement des vêtements, des coiffures, des instruments, des pratiques et des lieux. Mais elles documentent également la manière dont le Japon choisissait de se montrer et dont l’étranger voulait le regarder.
Ce mécanisme existait déjà quelques décennies auparavant dans les ateliers de photographes commerciaux comme Adolfo Farsari. Pour replacer cette tradition dans son contexte, les photographies du vieux Japon d’Adolfo Farsari montrent comment ces images colorisées et mises en scène étaient déjà produites pour une clientèle internationale à la fin du XIXe siècle.
Entre tradition et modernité
Ce qui rend finalement ces images si intéressantes n’est pas seulement la beauté des kimonos.
Elles appartiennent à une période où le Japon est engagé dans une modernisation spectaculaire, mais où les vêtements traditionnels restent profondément inscrits dans la société.
Au cours des décennies suivantes, le kimono continue d’évoluer plutôt que de simplement disparaître. Dans les années 1920, les meisen prêt-à-porter proposent des motifs plus modernes et deviennent accessibles à une clientèle urbaine plus large.
Le vêtement traditionnel japonais entre ainsi dans la modernité à sa manière.
Pour élargir encore la comparaison avec d’autres cultures, ces portraits de personnes en costume traditionnel au XIXe siècle montrent à quel point vêtements, identité et photographie se mêlaient déjà partout dans le monde.
Sources pour aller plus loin
- Metropolitan Museum of Art – Kimono Style
- Wikimedia Commons – stéréophotographies du Japon conservées au Rijksmuseum
- Wikimedia Commons – œuvres de T. Enami
- Rijksmuseum – collections photographiques japonaises
- Wereldmuseum – collections photographiques du Japon














toutes ces photos transpirent le bonheur et la joie de vivre ^^
clair, j’imagine que c’était une épreuve que de poser pour la postérité 🙂
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