À Lalibela, dans les hauts plateaux du nord de l’Éthiopie, Bét Giyorgis — également transcrit Bet Giyorgis, Bete Giyorgis ou Biete Ghiorgis — ne ressemble pas à une église que l’on aurait construite. L’édifice a été directement taillé dans la roche, du haut vers le bas, jusqu’à dégager une immense croix monolithique d’environ 12 mètres de côté. C’est l’église Saint-Georges de Lalibela, la plus isolée et probablement la plus immédiatement reconnaissable des onze églises rupestres de la ville.
Souvent présentée comme une « église enterrée d’Éthiopie » ou même comme une église souterraine, Bét Giyorgis n’a pourtant pas été bâtie puis recouverte de terre. Les tailleurs de pierre ont fait exactement l’inverse : ils ont creusé profondément le plateau volcanique tout autour d’un bloc, puis ont évidé et sculpté celui-ci pour créer murs, fenêtres, portes et espaces intérieurs. Vu du dessus, son toit cruciforme semble presque affleurer au niveau du sol.
Vue plongeante sur Bét Giyorgis, creusée sous le niveau du plateau rocheux de Lalibela. Crédit photo dMz (licence de contenu Pixabay).
À retenir
- Bét Giyorgis est l’église Saint-Georges de Lalibela, en Éthiopie, et l’une des onze églises rupestres du site.
- L’édifice n’a pas été assemblé avec des pierres : il a été taillé directement dans un bloc de roche volcanique.
- Son plan forme une croix grecque d’environ 12 mètres de côté et l’édifice atteint approximativement une douzaine de mètres de hauteur.
- La roche est principalement une scorie basaltique très vésiculaire et altérée, souvent décrite à tort comme un simple tuf volcanique.
- Bét Giyorgis est isolée des deux principaux groupes d’églises de Lalibela, mais reste reliée à eux par un réseau de tranchées et de passages creusés dans la roche.
- Sa construction est traditionnellement attribuée au règne du roi Gebre Mesqel Lalibela, à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle.
- Les églises de Lalibela sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978.
- Le site n’est pas un monument religieux abandonné : Lalibela demeure un important lieu de culte et de pèlerinage orthodoxe éthiopien.
Bét Giyorgis, une église taillée dans un seul bloc de roche
Le principe de construction de Bét Giyorgis est difficile à saisir au premier coup d’œil, précisément parce qu’il fonctionne à l’envers d’un chantier classique.
Au lieu de poser des fondations puis d’élever des murs, les artisans ont d’abord creusé profondément autour d’une masse rocheuse afin d’isoler le futur bâtiment. Le bloc resté au centre a ensuite été sculpté extérieurement, puis évidé de l’intérieur pour créer portes, fenêtres, piliers et espaces liturgiques.
L’église reste donc rattachée au substrat rocheux uniquement par sa base. Pas de blocs empilés, pas de joints de maçonnerie : murs, toit et principaux éléments architecturaux appartiennent à la même masse de roche.
Vue extérieure de Bete Giyorgis, l’église Saint-Georges de Lalibela. Crédit photo Bernard Gagnon (CC BY-SA 3.0).
Les dimensions donnent une idée de l’ampleur du travail : le plan cruciforme mesure environ 12 mètres sur 12 et l’église s’élève sur une hauteur voisine. Il fallait donc retirer une quantité considérable de roche avant même de pouvoir commencer à sculpter les façades.
Cette technique explique pourquoi Bét Giyorgis est parfois qualifiée d’« église enterrée ». Le terme correspond assez bien à ce que perçoit le visiteur depuis la surface, mais pas à la manière dont elle a réellement été réalisée : l’église n’a pas été enterrée, elle a été dégagée dans la masse du plateau.
Une immense croix creusée sous le niveau du sol
La caractéristique la plus connue de Bét Giyorgis apparaît lorsqu’on la regarde depuis le dessus.
Le plan de l’édifice forme une croix grecque, dont les quatre branches présentent une longueur comparable. Sur le toit, le motif est encore renforcé par trois croix grecques concentriques sculptées en relief.
C’est cette vue plongeante qui a transformé Bete Giyorgis en véritable emblème architectural de Lalibela.
Les croix grecques concentriques sculptées dans le toit de l’église Saint-Georges de Lalibela. Crédit photo A.Davey (CC BY 2.0).
La précision du dessin est d’autant plus étonnante qu’une erreur importante commise au début du chantier n’aurait évidemment pas pu être réparée avec quelques pierres supplémentaires. Quand on sculpte une église entière dans le rocher, le bouton « annuler » reste une innovation assez récente.
Une roche volcanique, mais pas simplement du tuf
Bét Giyorgis et les autres églises de Lalibela sont souvent décrites comme ayant été creusées dans du tuf volcanique. Les analyses géologiques modernes ont toutefois précisé cette description.
Des études pétrographiques menées directement sur plusieurs églises, dont Bét Giyorgis, montrent que la roche est constituée de scories basaltiques très vésiculaires, fortement altérées par des processus hydrothermaux et partiellement latéritisées.
Autrement dit, il s’agit bien d’une roche volcanique, mais sa composition et son histoire sont plus complexes que ne le laisse penser la simple appellation « tuf ».
Cette roche relativement poreuse a facilité la taille, mais elle constitue aussi aujourd’hui l’une des faiblesses du monument. Les fissures, l’altération et surtout les infiltrations d’eau peuvent provoquer progressivement des pertes de matière.
Bét Giyorgis dégagée dans le plateau rocheux de Lalibela. Crédit photo A.Davey (CC BY 2.0).
Dans une tout autre partie de l’Éthiopie, le pays offre un autre spectaculaire visage de son histoire volcanique avec les paysages acides et multicolores de Dallol. Les deux sites ont peu de choses en commun géologiquement à petite échelle, mais rappellent à quel point le sous-sol volcanique a façonné certains des paysages les plus étonnants du pays.
La onzième église de la « Nouvelle Jérusalem » de Lalibela
Bét Giyorgis appartient à un ensemble de onze églises rupestres médiévales dont la création est traditionnellement associée au roi Gebre Mesqel Lalibela, souverain de la dynastie Zagwé autour de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle.
Le projet est généralement interprété comme la création d’une « Nouvelle Jérusalem » éthiopienne. La ville elle-même portait auparavant le nom de Roha et a pris celui du roi Lalibela.
Le symbolisme biblique est visible jusque dans la géographie du complexe. Un cours d’eau séparant les deux principaux groupes d’églises porte le nom de Jourdain. Les deux ensembles sont parfois interprétés dans la tradition comme une Jérusalem terrestre et une Jérusalem céleste, même si cette lecture symbolique ne doit pas être confondue avec une division architecturale officielle.
Bét Giyorgis occupe une position particulière : l’UNESCO la décrit comme la onzième église, isolée des autres, tout en étant reliée au reste du complexe par le réseau de tranchées.
L’église rupestre Saint-Georges de Lalibela en Éthiopie. Crédit photo Rod Waddington (CC BY-SA 2.0).
L’ensemble de Lalibela a parfois reçu le surnom de « huitième merveille du monde ». Il s’agit évidemment d’une formule informelle et touristique, pas d’un titre décerné par l’UNESCO.
En revanche, son classement est bien réel : les églises creusées dans le roc de Lalibela font partie des premiers sites inscrits au patrimoine mondial, dès 1978.
Pourquoi l’église est-elle dédiée à saint Georges ?
Comme souvent à Lalibela, l’histoire documentée côtoie étroitement la tradition religieuse.
Selon une légende éthiopienne, le roi Lalibela aurait presque achevé son programme de sanctuaires lorsqu’il aurait reçu une apparition ou un reproche de saint Georges : aucune église ne lui avait encore été dédiée. Le souverain aurait alors promis de lui réserver un sanctuaire particulièrement remarquable.
Une autre variante raconte que saint Georges serait venu inspecter les travaux à cheval et que des marques visibles dans la roche auraient été interprétées comme les traces des sabots de sa monture.
Ces histoires appartiennent bien à la tradition et non à l’archéologie, mais elles expliquent la place particulière occupée par le saint dans l’identité du monument.
Représentation de saint Georges à cheval dans l’église Bét Giyorgis de Lalibela. Crédit photo A.Davey (CC BY 2.0).
Cette image du saint cavalier n’est pas anecdotique : saint Georges occupe une place importante dans la tradition chrétienne éthiopienne, et l’église est littéralement sa « maison », comme l’indique le nom Biete Ghiorgis utilisé par l’UNESCO.
Comment entre-t-on dans Bét Giyorgis ?
Vue depuis le bord de l’excavation, l’église semble presque inaccessible. Ses façades se dressent au fond d’une profonde cour taillée dans le plateau et il n’existe évidemment aucun parvis classique reliant directement le niveau du terrain à la porte.
L’accès suit au contraire le principe général du complexe de Lalibela : le visiteur descend par une tranchée creusée dans la roche, avant de passer par un passage plus étroit qui conduit au niveau de l’église.
C’est cette disposition qui a parfois conduit à décrire Bét Giyorgis comme une église située « au milieu d’une falaise ». L’image est trompeuse : il s’agit essentiellement d’une excavation artificielle dans le plateau, pas d’une construction accrochée à une paroi naturelle.
Vue latérale de l’église monolithique Saint-Georges de Lalibela. Crédit photo Alastair Rae (CC BY-SA 2.0).
La comparaison est intéressante avec le Santuario Madonna della Corona en Italie ou le monastère de Sümela en Turquie : ces deux sanctuaires utilisent une paroi rocheuse, tandis qu’à Lalibela les bâtisseurs ont littéralement fait disparaître la roche autour de leur église.
Les coordonnées GPS de Bét Giyorgis sont approximativement : 12.031631, 39.041169. Voici sa position sur Google Maps:
Des fenêtres elles aussi directement sculptées
Une fois le volume extérieur dégagé, il restait encore à transformer le bloc en véritable bâtiment.
Les ouvertures ont donc elles aussi été sculptées directement dans la masse. Les façades présentent plusieurs séries de fenêtres, certaines aux formes qui rappellent des traditions architecturales plus anciennes tandis que d’autres présentent des arcs plus élaborés.
Détail d’une fenêtre sculptée dans la façade de Bét Giyorgis. Crédit photo A.Davey (CC BY 2.0).
La roche volcanique n’a donc pas seulement servi de matériau : elle est simultanément le terrain, les fondations, les murs, le toit et une partie du décor architectural.
Un sanctuaire médiéval toujours utilisé
Bét Giyorgis n’est pas un vestige archéologique figé derrière une barrière.
Les églises de Lalibela restent des lieux de culte de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo et constituent l’un des grands centres de pèlerinage chrétien d’Éthiopie. Des prêtres, fidèles et pèlerins continuent donc d’utiliser un ensemble religieux commencé il y a environ huit siècles.
Cette continuité est essentielle pour comprendre Lalibela : sa valeur ne repose pas uniquement sur l’exploit architectural médiéval, mais également sur la persistance de sa fonction religieuse.
C’est un point commun avec d’autres sanctuaires spectaculaires qui restent vivants malgré leur dimension touristique, comme le sanctuaire de Las Lajas en Colombie.
Une église de pierre qui reste fragile
Creuser un édifice entier dans la roche donne une impression de solidité presque absolue. En réalité, Bét Giyorgis et les autres églises de Lalibela sont particulièrement sensibles à leur environnement.
La scorie basaltique est poreuse et traversée par différentes discontinuités naturelles. L’eau peut s’infiltrer, accentuer l’altération et provoquer progressivement des pertes de matière. Les chercheurs ont également identifié fissures, fractures et phénomènes de dégradation superficielle.
L’UNESCO et différents programmes de conservation travaillent donc depuis plusieurs décennies sur la surveillance, le drainage et la préservation du complexe.
Avec son plan en croix, ses façades creusées sous le niveau du sol et son réseau de passages taillés dans la pierre, Bét Giyorgis reste l’une des expressions les plus spectaculaires de l’architecture monolithique. Vue depuis la surface, elle peut donner l’impression d’avoir été déposée au fond d’un trou. En réalité, le trou et l’église sont nés du même chantier : on a retiré tout ce qui n’était pas le monument.
Sources pour aller plus loin
- UNESCO – Églises creusées dans le roc de Lalibela
- UNESCO / NHK – présentation de Biete Ghiorgis et de son plan cruciforme
- International Union of Geological Sciences – Lalibela Basaltic Scoria
- Journal of African Earth Sciences – propriétés géologiques et géotechniques des églises de Lalibela
- Journal of Cultural Heritage – identification pétrographique de la roche des églises de Lalibela
- The Metropolitan Museum of Art – The Rock-hewn Churches of Lalibela
- UNESCO – Lalibela comme patrimoine religieux vivant et enjeux de conservation








