Catégorie : animaux

  • La chenille masquée du Pasha (Herona marathus) : le “petit dragon” des forêts d’Asie

    La chenille masquée du Pasha (Herona marathus) : le “petit dragon” des forêts d’Asie

    La chenille masquée du papillon Pasha (Herona marathus) a un super-pouvoir rare : elle vous fait croire, l’espace d’une seconde, qu’un petit dragon s’est perdu sur une feuille. Corps vert, lignes jaunes… et à l’avant, une “tête” qui évoque un masque (voire un emoji qui aurait mal dormi). Le genre de créature qui mérite sa place sur 2tout2rien, entre “mignon” et “pourquoi la nature fait ça ?”.

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    Crédit photo teptong.

    Où vit le Pasha ?

    Le Pasha est un papillon de forêt humide, assez commun jusqu’à environ 1 200 m d’altitude dans certaines zones comme Sikkim et Darjeeling, en Inde. Il fréquente les forêts secondaires, les lisières et les vallées où les arbres fruitiers et les plantes nourricières de la chenille sont abondants. L’adulte se rencontre souvent entre 600 et 900 m d’altitude, là où la végétation reste dense et humide.

    Comme beaucoup de Nymphalidae, il est attiré par les fruits trop mûrs tombés au sol : au lieu de se nourrir principalement de nectar, le Pasha vient volontiers lécher la pulpe fermentée des mangues, bananes ou autres fruits en décomposition. On peut aussi le voir en « puddling », c’est‑à‑dire en train de pomper les sels et minéraux présents dans la boue ou les zones humides.

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    Crédit photo Fabriciodo (CC BY-NC 4.0).

    Un papillon sobre… jusqu’à ce qu’on tombe sur sa larve

    L’adulte de Herona marathus est un papillon de belle taille, avec une envergure souvent comprise entre 70 et 90 mm selon les sous‑espèces. Le dessus des ailes est brun sombre, orné de deux larges bandes discales blanches ou jaune pâle qui traversent les ailes antérieures et postérieures.

    Chez certaines formes, ces bandes sont très larges et presque confluent, donnant un contraste marqué sur le fond brun, ce qui a valu au papillon le nom vernaculaire de « Yellow Pasha » dans certaines régions. Le revers des ailes est plus doux, rayé et ponctué de tons bruns et plus clairs, ce qui permet un excellent camouflage lorsqu’il se pose ailes fermées sur un tronc ou une branche.

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    Crédit photo Alexius L.Z.L (CC BY-NC 4.0).

    Une chenille masquée (ou casquée) digne d’un film de science‑fiction

    Si l’imago est élégant, la vedette de l’espèce reste la chenille. Elle affiche une silhouette étonnante, qui rappelle à la fois un bourgeon, un petit dragon et un alien végétal. Dès l’éclosion, la jeune chenille est allongée, verte à jaune‑verdâtre, mais ce qui frappe, ce sont les excroissances sur la tête et parfois le corps, formant comme un casque à plusieurs cornes et des bosses qui brouillent totalement sa forme. Le côté dragon reste toutefois bien différent de celui de ses cousines du sous-genre Polyura.

    En grandissant, la chenille adopte un vert plus franc, souvent ponctué de minuscules points plus clairs, avec une ligne latérale plus pâle qui souligne le corps. À ce stade, la « tête casquée » est bien développée : quatre cornes ou prolongements rigides partent du crâne comme un casque de guerrier miniature. Sur les derniers stades, des ocelles (fausses taches en forme d’yeux) peuvent apparaître sur le dos, renforçant l’illusion d’un animal bien plus grand et potentiellement dangereux. Une technique adoptée également dans un tout autre style par la chenille chapelier fou.

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    Crédit photo mathisa.

    Camouflage, trompe‑l’œil et stratégie anti‑prédateurs

    L’allure de la chenille de Pasha n’est pas qu’une fantaisie : c’est une panoplie de survie. Les excroissances céphaliques brisent la silhouette classique d’une chenille et la font ressembler à un bourgeon muni de petites feuilles ou à une excroissance de l’écorce, ce qui la rend difficile à repérer pour les oiseaux insectivores.

    Les taches en forme d’yeux et le « casque » peuvent aussi fonctionner comme un trompe‑l’œil : vues de profil ou de dessus, ces structures font penser à la tête d’un reptile ou d’un autre animal, dissuadant certains prédateurs de tenter leur chance. Ajoute à cela la couleur verte parfaitement accordée aux feuilles de sa plante hôte et on obtient une chenille qui, malgré son côté spectaculaire pour un observateur humain, est presque invisible dans son environnement.

    Autre détail intéressant : comme d’autres chenilles de grands Nymphalidae, elle mène une vie plutôt discrète, cachée la journée sur une feuille où elle a tissé une sorte de petit tapis de soie blanche. Elle sort surtout la nuit pour se nourrir, limitant ainsi les risques de prédation.

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    Crédit photo teptong.

    Cycle de vie : de la feuille au tronc d’arbre

    La femelle Pasha pond ses œufs isolément ou en petits groupes sur la plante hôte de la chenille, comme c’est le cas pour d’autres Pasha et proches parents qui utilisent notamment des arbustes ou arbres spécifiques (par exemple les arbousiers pour le Pacha à deux queues méditerranéen ou les micocouliers pour la sous-espèce des Andaman). Une fois l’œuf éclos, la jeune chenille commence par grignoter la feuille qui l’a vue naître, puis explore progressivement sa plante à la recherche des parties les plus tendres.

    Au fil des semaines, elle subit plusieurs mues (souvent cinq), gagnant à chaque fois en taille et en complexité de motifs. Lorsqu’elle est prête à se métamorphoser, elle se fixe sous une feuille ou sur une tige et se transforme en chrysalide suspendue, dont la forme et la couleur imitent souvent un fragment de feuille sèche ou un bout de tige. Après une dizaine de jours à quelques semaines, selon la saison et la température, l’adulte émerge, laisse sécher ses ailes et s’envole vers les lisières de forêt et les clairières fruitées.

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    Crédit photo 帕索卡 (CC BY-NC 4.0).

    Comportement : un papillon discret et difficile à voir

    Herona marathus n’est pas forcément le papillon le plus facile à observer malgré sa taille. Dans certaines régions, il est décrit comme « assez commun », mais il reste très discret. Quand il est dérangé, il a tendance à se poser sur un tronc, la tête vers le bas, ailes fermées, parfaitement aligné avec les motifs de l’écorce : dans cette position, ses bandes et son revers brun rayé le rendent presque invisible.

    Cette stratégie de camouflage, ajoutée au fait qu’il se tient souvent à l’ombre ou en sous‑bois, explique qu’il soit beaucoup moins photographié que d’autres grands papillons plus colorés et plus floricoles. Pour les observateurs, les meilleures occasions d’observation restent les fruits tombés en lisière de forêt ou les zones humides où les mâles viennent « boire » les sels minéraux.

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    Crédit photo 帕索卡 (CC BY-NC 4.0).

    Vidéo de la chenille casquée

    Moins discrète que la chenille-bâton, voici une petite vidéo de cette chenille casquée:


    La chenille masquée star d’internet ?

    Depuis quelques années, la chenille du Pasha fait régulièrement le buzz sur les réseaux sociaux, souvent présentée comme « la chenille la plus étrange du monde » ou « un alien vert à quatre cornes ». Les photos très détaillées, où l’on voit la tête casquée, les cornes et les ocelles, circulent sur Reddit, Instagram et les sites de nature, alimentant l’émerveillement mais aussi un certain malaise chez les entomophobes.

    Elle n’est toutefois pas dangereuse, à la différence de Lonomia obliqua, et cette chenille masquée ou casquée fait plus sourire qu’autre chose à l’instar de la chenille smiley.

    Pour les naturalistes, cette chenille est surtout un exemple spectaculaire de l’ingéniosité de l’évolution en matière de camouflage et de trompe‑l’œil. Pour un photographe nature ou un curieux, tomber sur une chenille de Pasha, c’est un peu comme découvrir un figurant échappé d’un film de science‑fiction, tapi sur une simple feuille verte.

    Sources pour aller plus loin

    Wikipédia
    Yutaka
    Pahar
    Ovid
    Wikidata

    Plus dissuasive à mon goût, découvrez également cette chenille à tentacules.

  • Le tamarin de Geoffroy, petit singe à l’air grincheux du Panama

    Le tamarin de Geoffroy, petit singe à l’air grincheux du Panama

    Il tient dans deux mains, se faufile comme une étincelle dans les branches, et pourtant il gère sa vie sociale avec plus de rigueur qu’un comité de copropriété. Le tamarin de Geoffroy (Saguinus geoffroyi), aussi appelé tamarin panaméen, est un petit singe d’Amérique centrale aussi vif que bavard, reconnaissable à son pelage contrasté et à sa nuque roussâtre. Derrière son air parfois « grincheux », c’est un animal parfaitement adapté à une existence de funambule forestier, où tout se joue en quelques secondes : trouver à manger, éviter les prédateurs, et rester soudé au groupe.

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    Crédit photo Charles J. Sharp (CC BY-SA 4.0).

    Carte d’identité : un mini-primate très reconnaissable

    Le tamarin de Geoffroy est un primate de petit gabarit : il mesure typiquement 22,5 à 24 cm (tête + corps), pour une queue non préhensile de 31 à 39 cm qui lui sert surtout de balancier, et pèse autour de 0,5 kg (en moyenne ≈ 486 g chez les mâles et ≈ 507 g chez les femelles).

    Son pelage noir et blanc très contrasté, sa nuque rousse et sa petite houppette claire sur le front lui donnent une silhouette “graphique”, identifiable même quand il ne vous laisse qu’une demi-seconde avant de disparaître derrière un tronc.

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    Crédit photo Alastair Rae (CC BY-SA 2.0).

    Si vous aimez les primates au design encore plus improbable, vous pouvez faire un détour par l’aye-aye, probablement le champion toutes catégories du “mais qui a dessiné ça ?”.
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    Où vit-il ? Panama, et surtout là où la forêt se recompose

    On trouve Saguinus geoffroyi principalement au Panama (et historiquement dans des zones proches en Amérique centrale selon les sources et la taxonomie). Ce qui le distingue, c’est sa relative tolérance aux forêts secondaires et aux milieux en mosaïque : lisières, zones en régénération, fragments forestiers. Dit autrement : il sait tirer parti de forêts “pas parfaites”, ce qui augmente ses chances de survie… sans le rendre invulnérable, car la fragmentation finit par isoler les groupes et réduire les ressources.

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    Crédit photo Nosferattus (CC0).

    Une vie de groupe très organisée : la force du collectif

    Le tamarin de Geoffroy vit en groupes sociaux où la coopération est essentielle. Chez les tamarins, l’élevage des petits est souvent une affaire collective : portage, surveillance, relais. Ce système est particulièrement utile quand les naissances gémellaires entrent en jeu (fréquentes chez plusieurs callitrichidés), car deux bébés accrochés en permanence, c’est un “budget énergie” non négligeable.

    Les tamarins sont connus pour être très vocaux : appels de contact, signaux d’alerte, coordination de déplacement et défense du territoire. Dans une canopée dense, la voix est un GPS partagé. Ces primates sont des voix de plus à celle de l’oiseau-cloche dans la forêt du Panama.

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    Crédit photo tomrejzek.

    Voici une vidéo de ces petits ouistitis aux faux airs de Gremlins vocalisant dans leur environnement naturel:


    Au menu : fruits, insectes… et opportunisme assumé

    Le régime du tamarin de Geoffroy est omnivore : beaucoup de fruits, une bonne part d’insectes et d’autres petites proies accessibles, parfois nectar ou exsudats selon les opportunités. Cette diversité alimentaire est un avantage en milieu changeant : quand un fruit se fait rare, on compense avec du “protéiné qui bouge”. Il ne touche toutefois pas au mille-pattes venimeux à la différence de ses cousins lémuriens adeptes de trip.

    Au passage, en consommant des fruits, ces tamarins participent à la dispersion de graines. Ce n’est pas le rôle le plus glamour du monde vivant, mais c’est l’un des plus utiles : la forêt se reconstruit aussi grâce à des estomacs efficaces.

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    Crédit photo ryanacandee (CC BY 2.0).

    Menaces et conservation : adaptable – oui , intouchable – non

    Même si le tamarin de Geoffroy s’accommode parfois d’habitats secondaires, ses principales menaces restent classiques et redoutablement efficaces : perte d’habitat, déforestation, fragmentation, et pressions locales (dont la capture dans certains contextes). L’espèce est généralement évaluée comme Quasi menacée (Near Threatened) par l’UICN : pas au bord de l’extinction, mais suffisamment proche pour qu’on évite de considérer sa résilience comme un bouclier magique.

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    Crédit photo thiagolyra (CC BY-NC 4.0).

    Pourquoi un singe à l’air grincheux

    Parce que son visage contrasté et son attitude d’alerte donnent une impression de sérieux voir de grincheux. En réalité, il fait simplement ce que font les bons survivants : observer, anticiper, réagir vite. Dans le bestiaire des “têtes de durs”, il aurait presque sa place à côté du singe wolverine , même si, chez lui, la bagarre est rarement le plan A : la fuite intelligente et la cohésion du groupe restent les meilleures options.

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    Crédit photo Attis1979 (CC BY 2.0).

    Sources pour aller plus loin

    IUCN
    Mammal diversity
    GBIF
    Canopy Family

    Singe à l’air bizarre, découvrez également celui au nez retroussé dans cette série d’animaux insolites.

  • Savacou huppé (Cochlearius cochlearius) : le héron au “bec en bateau” qui chasse dans l’ombre

    Savacou huppé (Cochlearius cochlearius) : le héron au “bec en bateau” qui chasse dans l’ombre

    Le Savacou huppé (ou Héron savacou, Cochlearius cochlearius) ressemble à un héron… qui aurait piqué le bec d’un ornithorynque et ajouté une coupe “rockabilly” pour la touche finale. Si vous aimez les oiseaux qui ont du style, vous avez déjà probablement croisé des champions du brushing comme le Gloster canary au canari “coupe au bol”, mais ici on est sur une version mangrove, plus discrète, et nettement plus nocturne.

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    Crédit photo Christian.

    Un héron pas tout à fait comme les autres

    C’est un petit héron trapu (environ 50 cm) de la famille des Ardéidés. Taxonomiquement, il fait bande à part. Le Savacou huppé est le seul représentant du genre Cochlearius, et il a longtemps été considéré comme suffisamment atypique pour être isolé, avant d’être replacé au sein des hérons dans des synthèses modernes.

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    Crédit photo Bernard DUPONT (CC BY-SA 2.0).

    Ce côté “OVNI” vient surtout de la tête : un capuchon noir, des joues claires, un plumage gris, et surtout ce fameux bec large, épais et puissant, en forme de petite barque qui lui vaut son surnom de « bec-en-cuiller ». Côté “bec démesuré”, il a de la concurrence dans le panthéon des oiseaux improbables — le bec-en-sabot du Nil, digne descendant du vélociraptor joue clairement dans la même ligue, même si le Savacou reste plus compact et nettement plus “furtif”.

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    Crédit photo Jonas Juodišius (CC BY-NC-SA 2.0).

    Où vit le Savacou huppé ?

    Son terrain de jeu, c’est l’interface entre l’eau et la végétation dense : mangroves, rivières lentes, marais, lagunes, forêts inondées, avec une préférence marquée pour les zones où branches et buissons surplombent l’eau. Là, il peut rester immobile, posé comme une virgule dans une phrase tropicale.

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    Crédit photo Victor (CC BY-NC-ND 2.0).

    Côté répartition, l’espèce est largement présente en Amérique centrale et du Sud, depuis le Mexique jusqu’à une grande partie de l’Amérique du Sud. Un monde humide où l’on croise aussi d’autres silhouettes blanches beaucoup plus gracieuses, comme la grande aigrette qui, contrairement au Savacou, ne fait pas tout en horaire de nuit.

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    Crédit photo Zweer de Bruin (CC BY-NC-ND 2.0).

    Vie nocturne : un chasseur qui privilégie l’option “silence + embuscade”

    Le Savacou huppé est surtout nocturne et crépusculaire. Le jour, il se planque dans une végétation dense, immobile, comme s’il jouait à “qui est le tronc ?”, même si à ce jeu il est moins performant que l’ibijau gris.

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    Crédit photo ChWeiss.

    La nuit, il passe en mode pêche/traque en solitaire. Malgré son bec spectaculaire, ses techniques restent proches de l’arsenal des ardéidés (attente, approche lente, coup de bec), avec une spécialisation utile en eau trouble :
    Approche lente et posture ramassée, parfois très longtemps au même endroit.
    • Capture par coup de bec (“stabbing”) ou élan du corps (“lunging”).
    • Et surtout des techniques de sondage / ratissage : le bec partiellement immergé, il “travaille” la surface et la vase pour déloger des proies comme une cuillère.

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    Crédit photo Judy Gallagher (CC BY 2.0).

    Cette chasse “à l’aveugle” (ou presque) rappelle, par contraste, l’un des comportements les plus théâtraux chez les hérons : la chasse en parapluie de l’aigrette ardoisée. Là où l’aigrette fabrique un abat-jour vivant pour piéger les poissons, le Savacou préfère l’efficacité minimaliste : pas de show, juste du résultat.

    Au menu : une diète opportuniste de zones humides (poissons, crustacés, insectes et autres petites proies aquatiques), avec une flexibilité typique des hérons.

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    Crédit photo DickDaniels (CC BY-SA 3.0).

    Reproduction : nids cachés et vie en petit comité

    Les parades nuptiales du savacou sont particulièrement élaborées : balancements du corps, huppe dressée en éventail, ailes largement écartées à l’atterrissage et claquements de bec bruyants rythment ses rituels.

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    Crédit photo KevinWellsPhotography.

    Le Savacou huppé niche en arbres/buissons, souvent en mangrove. Il peut nicher seul, en petits groupes ou en colonies mixtes avec d’autres hérons. Le nid est une plateforme de branchettes, et les pontes sont généralement de 2 à 4 œufs.

    nid de savacou huppe cochlearius cochlearius le heron au bec en bateau qui chasse dans lombre 10
    Crédit photo mathes.

    À propos de “huppe” et de look : son nom vernaculaire n’est pas usurpé, mais si vous aimez les oiseaux officiellement coiffés, vous pourrez faire un crochet par le canard huppé, alias canard pompon, qui assume le volume capillaire comme un art de vivre.

    poussin de savacou huppe cochlearius cochlearius le heron au bec en bateau qui chasse dans lombre 11
    Crédit photo KevinWellsPhotography.

    Statut de conservation : pas en alerte rouge, mais dépendant de ses marais

    À l’échelle globale, le Savacou huppé est généralement classé en Préoccupation mineure. Cela ne veut pas dire “invincible” : comme beaucoup d’espèces de zones humides, il reste mécaniquement sensible à la destruction/fragmentation des mangroves et marais et à la qualité des eaux.

    Voici une petite vidéo de ces oiseaux au Costa Rica:


    Sources pour aller plus loin

    HeronConservation
    Oiseaux.net
    Wikipédia
    Avibase
    University of West Indies
    JSTOR

    Et si le Savacou vous a plu pour son mélange de sobriété et d’étrangeté, vous avez tout un casting d’oiseaux qui semblent sortis d’un cahier de concept-art : la coracine casquée, avec sa longue barbe, par exemple, prouve qu’on peut être très sérieux tout en ayant une silhouette parfaitement improbable.

  • Bonne nouvelle pour le kākāpō : la Nouvelle-Zélande espère une saison de reproduction record en 2026

    Bonne nouvelle pour le kākāpō : la Nouvelle-Zélande espère une saison de reproduction record en 2026

    Le kākāpō (Strigops habroptilus) n’a déjà pas beaucoup d’atouts pour survivre : il est nocturne, ne vole pas, se reproduit lentement… et pourtant, il est peut-être en train de préparer son plus beau “come-back” depuis des décennies. Après une pause de quatre ans depuis la dernière saison (2022), la reproduction 2026 est officiellement lancée, avec des signaux très encourageants.

    bonne nouvelle pour le kakapo la nouvelle zelande espere une saison de reproduction record en 2026 1
    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    Et ce n’est pas un cas isolé : la Nouvelle-Zélande a déjà prouvé qu’un programme bien mené peut ramener une espèce au bord du néant vers une dynamique positive comme le raconte la renaissance spectaculaire du takahē en Nouvelle-Zélande.

    Le déclencheur : l’année “mast” du rimu, ce buffet qui met tout le monde d’accord

    Chez le kākāpō, l’amour ne dépend pas d’un dîner aux chandelles mais… d’un conifère : le rimu (Dacrydium cupressinum). Les kākāpō ne se lancent sérieusement dans la reproduction que lorsque ces arbres “mastent”, c’est-à-dire produisent une énorme quantité de fruits. Cela arrive typiquement tous les 2 à 4 ans.

    Ce qui rend 2026 excitante, c’est que les comptages sur les branches de rimu indiquent une fructification exceptionnellement élevée, et que les femelles sont en bonne condition. Résultat : les scientifiques parlent d’une saison potentiellement “la meilleure depuis le début des suivis modernes (années 1970)”.

    Dans la conservation, quand l’habitat et la protection s’alignent, les courbes peuvent enfin grimper dans le bon sens, l’exemple le plus parlant étant le doublement de la population de tigres en Inde. Le kākāpō, lui, ne va pas doubler d’un coup (il a choisi le mode “économie d’énergie”), mais une grande année de reproduction peut changer la trajectoire.

    Et il y a un détail délicieusement mystérieux : les kākāpō semblent démarrer la reproduction alors que les fruits ne sont pas encore mûrs. Autrement dit, ils ont l’air de “sentir” l’abondance à venir. Même les chercheurs admettent que le mécanisme exact n’est pas totalement compris.

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    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    Des chiffres encourageants… mais à manier avec prudence

    Le Département de la conservation néo-zélandais (DOC) donne un total d’environ 236 kākāpō, dont 83 femelles en âge de se reproduire au début de la saison.
    Si “la plupart des mères élèvent un seul poussin”, une année où beaucoup de femelles nichent peut mécaniquement battre des records… sur le papier. Mais entre les œufs, l’éclosion, la survie des poussins et l’accès à l’indépendance, il y a un monde (et pas mal de nuits blanches pour les équipes sur le terrain).

    Pour situer : la saison 2022 avait donné 57 jeunes envolés, et 2019 reste une référence très productive (le DOC parle d’un record de 73 “fledglings”).

    poussin kakapo dans son nid
    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    La reproduction façon “boîte de nuit” : le lek et le fameux “boom”

    Le kākāpō a un rituel assez unique : les mâles se regroupent sur des sites de parade, et émettent des appels graves (“booming”) pour attirer les femelles. C’est un système de lek, rarissime chez les perroquets.
    Et comme le kākāpō est nocturne, tout ça se passe dans l’obscurité : une rave party version forêt humide, sans stroboscope mais avec du rimu en catering.

    C’est aussi un rappel : les perroquets sont souvent des espèces très exposées — et certaines ont frôlé l’effacement total, comme l’ara de Spix, ce perroquet bleu devenu un symbole mondial.

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    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    Un changement important : moins d’intervention, plus de “naturel”

    Cette saison, le DOC annonce tester des stratégies plus “low-intervention” selon les sites : davantage d’œufs laissés au nid plutôt qu’en incubateur, moins d’ingérence auprès des mères, réduction de l’alimentation complémentaire, tout en gardant un œil prioritaire sur les œufs et poussins “génétiquement précieux”.

    Le message est clair : le succès ne se résume plus au compteur de poussins. L’objectif est de créer des populations prospères, pas seulement “survivantes”, et à terme de ré-étendre l’aire de répartition du kākāpō.
    Côté culturel, Ngāi Tahu souligne aussi une idée forte : laisser certains poussins sans nom, comme un symbole de retour à des dynamiques plus sauvages.

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    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    Le caillou dans la chaussure : la diversité génétique du kākāpō

    Même avec une grosse saison, le kākāpō reste vulnérable à cause du goulot d’étranglement historique (on est remonté d’un très petit nombre d’individus). Cela peut entraîner des soucis de fertilité et augmenter les risques face aux maladies. D’où l’importance des outils de modélisation, de la génétique de conservation et des choix de gestion très concrets.

    Et c’est là qu’on touche un sujet fascinant (et un peu vertigineux) : la frontière entre sauver le vivant et reconstruire le vivant. Entre technologies de reproduction et ambitions futuristes, on pense forcément à des démarches beaucoup plus radicales, comme les projets de dé-extinction autour du “loup géant”. Le kākāpō, lui, n’a pas besoin d’être ressuscité : il a “juste” besoin qu’on lui laisse une chance… année après année, île après île.

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    Crédit photo Jake Osborne (CC BY-NC-SA 2.0).

    En bref

    2026 pourrait être une année charnière : si la fructification du rimu tient ses promesses et que les poussins passent le cap critique, le kākāpō fera un pas de plus loin du précipice. Et franchement, voir un perroquet nocturne, dodu et incapable de voler défier la logique statistique… c’est le genre de bonne nouvelle qui mérite qu’on “boom” de joie.

    Voici une vidéo du NZHerald sur le sujet:


    Sources pour aller plus loin

    Department of Conservation
    University of Auckland
    Datazone Birdlife

  • L’araignée smiley (Theridion grallator) : un emoji vivant caché sous les feuilles d’Hawaï

    L’araignée smiley (Theridion grallator) : un emoji vivant caché sous les feuilles d’Hawaï

    On pensait que le smiley était né dans un logiciel des années 80. Raté : à Hawaï, une minuscule araignée semble avoir imprimé un bonhomme souriant sur son abdomen. Son nom scientifique : Theridion grallator, plus connue sous le nom d’araignée smiley (Hawaiian happy-face spider). Et non, ce n’est pas un montage : c’est un vrai “mème” biologique, avec de vraies raisons évolutives derrière.

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    Crédit photo Steve Wells.

    Une araignée smiley… qui sourit (presque) pour de vrai

    L’araignée smiley appartient à la famille des Theridiidae (les araignées “tisseuses enchevêtrées”, très répandues dans le monde). Mais celle-ci joue dans une ligue à part : sur son abdomen jaune translucide, des pigments rouges, noirs et parfois blancs dessinent des motifs extrêmement variables. Certains évoquent un sourire net, d’autres un clown, un masque, ou une tache abstraite façon “art contemporain sous feuille”. Son nom hawaïen est d’ailleurs nananana makakiʻi, araignée à motif de figure.

    Au passage, si vous aimez les bestioles qui ont l’air de porter un logo improbable, vous devriez voir cette chenille avec une tête en forme de crâne ou de smiley : même idée générale (“la nature a-t-elle un graphiste ?”), autre groupe, autre technique d’intimidation.

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    Crédit photo Cricket Raspet (CC BY 4.0).

    Où vit cette araignée souriante?

    Theridion grallator est strictement endémique de l’archipel d’Hawaï. On la rencontre sur plusieurs îles, notamment Oʻahu, Molokaʻi, Maui et l’île d’Hawaʻi, dans des forêts humides ou mésiques, entre environ 300 et 2 000 m d’altitude.

    Son truc, c’est la discrétion : elle vit surtout sur la face inférieure des feuilles, dans la pénombre humide de la canopée basse. Autrement dit : elle est célèbre sur Internet, mais dans la vraie vie, elle se comporte comme une star qui évite les paparazzis.

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    Crédit photo Hawaii Volcanoes National Park (CC0).

    Taille mini, pattes échasses : pourquoi “grallator” ?

    Son corps mesure moins de 5 mm. En revanche, ses pattes sont longues et fines, ce qui explique le nom grallator (idée d’“échassier”). Et comme son corps est translucide, la teinte de fond peut parfois tirer vers le vert ou l’orange selon l’alimentation — ce qui renforce encore l’effet “camouflage feuille”.

    Pour rester dans le registre des looks extravagants, vous pouvez glisser un détour par l’araignée à cornes (Macracantha arcuata) : là, ce n’est plus un smiley, c’est carrément une armure de boss final.

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    Crédit photo Cricket Raspet (CC BY 4.0).

    Polymorphisme : une galerie d’avatars sur une seule espèce

    L’un des points les plus fascinants, c’est le polymorphisme extrême : chaque individu peut afficher un motif différent, et la fréquence des “dessins” varie d’une île à l’autre. Certaines araignées sont presque sans motifs, d’autres portent un “blob” rouge, des taches sombres, ou un visage complet. On est sur une vraie série limitée locale, comme si chaque île lançait sa collection.

    Les biologistes soupçonnent que cette diversité aide l’espèce à échapper aux prédateurs (notamment certains oiseaux) : si un prédateur apprend à repérer “le motif A”, il rate plus facilement “le motif B”. En clair : varier le look rend plus difficile la création d’une “image mentale de proie”. Un anti-tracking naturel, version tropicale.

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    Crédit photo Nate Yuen (CC BY 3.0).

    Chasse et toile : moins “grand filet”, plus “commando sous feuille”

    Contrairement à l’araignée de jardin qui attend patiemment dans une grande toile, l’araignée smiley chasse plutôt sur les feuilles. Elle détecte les vibrations de petites proies (mouches, petits insectes), puis utilise sa soie pour les entraver rapidement. Elle fabrique bien de petites structures de soie sous les feuilles, mais rien de comparable à une toile géante : en climat humide, les fils collants souffrent vite de la pluie et de la condensation.

    Dans la catégorie “arachnides qui brillent ou surprennent”, l’araignée miroir (Thwaitesia) est de la même famille : pas de smiley, mais un abdomen façon chrome poli.

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    Crédit photo rokkenolan (CC BY-NC 4.0).

    Une mère très investie… et des mâles au destin bref

    Chez Theridion grallator, la femelle ne se contente pas de pondre : elle garde le cocon, protège la zone, et peut même chasser pour nourrir ses jeunes après l’éclosion. Les petits restent sur la feuille avec elle pendant plusieurs semaines : une vraie “crèche sous-canopée”.

    Les mâles, eux, deviennent plus mobiles pour trouver une partenaire. La cour se fait via un mélange de signaux vibratoires et chimiques, souvent la nuit sous la feuille. Et après l’accouplement, le mâle meurt généralement peu de temps après : romance hawaïenne, version “épisode unique”.

    (Parenthèse utile : un arachnide n’est pas forcément une araignée. Exemple parfait avec cet opilion à tête de loup ou de lapin.)

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    Crédit photo Forest and Kim Starr (CC BY 2.0).

    Une célébrité fragile

    Même si l’araignée smiley est devenue iconique, elle reste rare et dépendante des forêts humides hawaïennes. Entre fragmentation des habitats, espèces invasives et pressions climatiques, ces minuscules emojis vivants rappellent une règle simple : sur une île, l’équilibre écologique tient parfois… à un fil (de soie).

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    Crédit photo James Bailey (CC BY-NC 4.0).

    Sources pour aller plus loin

    World Spider Catalog
    Nature
    JSTOR
    Wikipédia

  • Le best-of 2025 des abysses : quand les robots du MBARI filment l’océan comme une série Netflix… mais en vrai

    Le best-of 2025 des abysses : quand les robots du MBARI filment l’océan comme une série Netflix… mais en vrai

    Si vous aimez les créatures “on dirait que ça vient d’une autre planète”, bonne nouvelle : le Monterey Bay Aquarium Research Institute (MBARI) vient de publier une compilation 2025 de ses rencontres les plus spectaculaires, filmées par ses robots sous-marins en 4K. Au menu : poissons aux dents improbables, siphonophores dignes d’un rideau de théâtre, calmars translucides, éponges architecturales… et ce petit frisson délicieux de se dire que tout ça vit là, tranquille, pendant que nous débattons de l’ananas sur la pizza.

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    Une plongée à ~900 mètres, là où le soleil démissionne

    La vidéo “best-of” aligne des observations réalisées entre 2 400 et 3 100 pieds de profondeur, soit environ 730 à 945 mètres : on est en plein dans la zone crépusculaire (mésopélagique), où la lumière naturelle devient une rumeur et où la bioluminescence fait le job de l’éclairage public.

    Et ce n’est pas “juste” de la belle image : le MBARI insiste sur le fait que chaque rencontre ajoute une pièce au puzzle pour comprendre un océan qui change (température, oxygénation, chaînes alimentaires, etc.), le tout capté par des caméras 4K embarquées sur leurs engins.

    Les robots du MBARI : des yeux, des bras… et des lasers (oui, des lasers)

    Le MBARI travaille avec plusieurs ROV (remotely operated vehicles). Par exemple :
    ROV Doc Ricketts peut plonger jusqu’à 4 000 m (environ 2,5 miles) : c’est l’outil pour aller chercher des images et des échantillons très, très loin sous la surface.
    ROV Ventana, plus “côte/Monterey”, embarque une sonde CTD Sea-Bird (conductivité/salinité, température, pression) avec capteurs (dont oxygène dissous) et… des lasers spatiaux sur la caméra principale pour faire des mesures de taille directement à l’image. Bref : ce que vous voyez n’est pas seulement “wahou”, c’est aussi “quantifiable”.

    Quelques stars du best-of

    La liste complète est longue (et c’est justement ça qui est beau), mais voici quelques vedettes qui résument bien l’ambiance :

    Le shiny loosejaw (Aristostomias scintillans) ressemble à un poisson qui aurait coché “dents premium” dans un menu caché. Dans ces profondeurs, la stratégie, c’est souvent : détecter, surprendre, avaler (et recommencer).
    neatorama.com

    Les siphonophores (ex. Praya dubia, Stephanomia amphytridis) rappellent qu’un animal peut être… une colonie d’individus spécialisés, soudés comme une équipe de tournage. Résultat : des organismes rubans, majestueux, parfois géants, qui flottent comme des installations d’art contemporain.

    Le calmar “octopus squid” (Octopoteuthis deletron) est l’exemple parfait du “je suis bizarre mais efficace”. Popular Science cite une observation à 3 057 pieds de profondeur (≈ 932 m), pile dans l’échelle du best-of : l’endroit idéal pour des silhouettes fantomatiques et des attaques éclair.

    Et puis il y a les méduses, cténophores et autres “gélatineux” (par exemple la bloody-belly comb jelly, Lampocteis cruentiventer) : des corps transparents, fragiles, mais parfaitement adaptés à un monde où économiser l’énergie est une religion.

    Le best-of 2025 des abysses de MBARI

    Après la découverte de ces nouvelles espèces de poissons, voici ce best-of 2025 des abysses de la baie de Monterey:


    Voici la liste de ces créatures à leur timing dans la vidéo:

    • 0:00 Aristostomias scintillans (Mâchoire scintillante )
    • 0:08 Stephanomia amphytridis (Siphonophore à couronne )
    • 0:16 Chorilia longipes (Crabe décorateur à longues cornes )
    • 0:23 Bathylagidae ( Poisson- hibou )
    • 0:31 Bargmannia elongata (Siphonophore élancé )
    • 0:40 Octopoteuthis deletron (Calmar pieuvre )
    • 0:46 Doryteuthis opalescens (Calmar du marché )
    • 0:54 Bathyraja trachura (Rayonne à queue rugueuse )
    • 0:58 Praya dubia (Siphonophore géant )
    • 1:02 Helicocranchia pfefferi (le calmar porcinet à voir aussi ici)
    • 1:13 Concombre de mer blindé ( Psolus squamatus )
    • 1:18 Calamar porte-épée ( Chiroteuthis calyx )
    • 1:24 Gelée bosselée ( Stellamedusa ventana )
    • 1:32 Crevette sergestide du Pacifique ( Eusergestes similis )
    • 1:45 Morue charbonnière ( Anoplopoma fimbria )
    • 2:04 Éléphant de mer strié ( Firoloida desmarestia )
    • 2:11 Anémone de mer (ordre Actiniaria )
    • 2:19 Dragon noir du Pacifique ( Idiacanthus antrostomus )
    • 2:22 Siphonophore clown ( Lychnagalma utricularia )
    • 2:30 Éponge gobelet à doigts ( calice Heterochone )
    • 2:34 Siphonophore pissenlit et crevette sergestide du Pacifique ( Dromalia alexandri et Eusergestes similis)
    • 2:42 Calmar à œil noir mangeant un poisson-lampe du Nord ( Gonatus onyx mangeant Stenobrachius leucopsarus )
    • 2:53 Bernard-l’hermite à longues mains ( Pagurus tanneri )
    • 3:00 Méduse soyeuse ( Colobonema sericeum )
    • 3:05 Cintreuse à ventre sanglant ( Lampocteis cruentiventer )
    • 3:13 Calmar paon ( Taonius sp. )
    • 3:17 Morue charbonnière ( Anoplopoma fimbria )
    • 3:21 Calmar luciole de Californie ( Abraliopsis felis)

    Sources pour aller plus loin

    Crédit photo: MBARI.

    MBari
    Pop Science
    PetaPixel

    Par l’équipe du MBARI, découvrez également cette mystérieuse limace de mer bioluminescente.

  • Mante-fleur du diable : Idolomantis diabolica, la reine du camouflage (et du théâtre)

    Mante-fleur du diable : Idolomantis diabolica, la reine du camouflage (et du théâtre)

    La mante-fleur du diable (Idolomantis diabolica) ressemble à une fleur… jusqu’au moment où elle décide de jouer la carte “démon en pleine répétition générale”. Grande, spectaculaire, impossible à confondre, cette mante africaine est devenue une icône du mimétisme : elle attire, elle trompe, puis elle foudroie ses proies avec une précision chirurgicale. Et quand on l’embête ? Elle passe en mode panneau de danger vivant.

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    Image illustration d’une mante-fleur du diable.

    Qui est vraiment la mante-fleur du diable ?

    Derrière son nom de groupe de métal, la mante-fleur du diable est une espèce unique dans son genre (Idolomantis est monotypique). Elle appartient aux Mantodea et se rattache aux Empusidae, une famille où l’on trouve souvent des silhouettes élancées (comme le diablotin de Provence), des appendices étranges, et une élégance un peu extraterrestre.

    Elle arbore un vert éclatant, morcelé de blanc et de nuances gris violacé, avec des élytres striés de blanc et de vert et des ailes translucides d’un blanc hyalin. Les jeunes, eux, commencent leur vie noirs et brillants, puis beige à brun clair.

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    Crédit photo Roger Peng (CC BY-NC 4.0).

    Un camouflage floral… pensé pour la chasse

    Le cœur du sujet, c’est le mimétisme. Cette mante diabolique ne “fait pas joli” pour le plaisir : elle mime le végétal afin de réduire la méfiance des proies qui s’approchent. Ses lobes sur les pattes, ses formes allongées et ses postures figées cassent la silhouette typique d’un insecte prédateur.

    Perchée, immobile, elle ressemble à une fleur ou à un amas végétal, attendant patiemment que des insectes volants – mouches, papillons, papillons de nuit, coléoptères – entrent dans son rayon d’attaque. Lorsque la proie est à proximité, les tibias de ses pattes ravisseuses claquent comme un piège à ressort, verrouillent l’infortuné insecte, que les puissantes mandibules décapitent et dévorent rapidement.

    Si ce thème vous passionne, vous pouvez comparer sa stratégie avec une autre superstar du déguisement végétal : la mante orchidée, qui imite carrément une fleur pour piéger les visiteurs trop confiants.

    Et pour rester dans le registre “fleur + piège”, jetez aussi un œil à la mante-fleur épineuse : même idée générale (le leurre), mais une esthétique… plus punk que couture.

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    Crédit photo Alfa lung’ange (CC BY-NC 4.0).

    Fleur le matin, démon le soir : l’art de l’intimidation

    La mante-fleur du diable est célèbre pour ses parades de menace : elle déploie certaines parties de son corps, met en avant des zones très contrastées, et adopte une posture qui dit clairement : “Je ne suis pas au menu, merci.” Face au danger, elle dresse ses pattes ravisseuses bien droites, et parfois même ouvre largement ses ailes et révèle une explosion de couleurs – rouge, bleu, blanc, violet, noir – qu’elle s’agite en se balançant de gauche à droite pour troubler l’assaillant.

    C’est un comportement déimatique : surprendre un prédateur, le faire hésiter, et gagner quelques secondes décisives. On pourrait appeler ça du “bluff évolutif”, sauf qu’ici le bluff est tellement bien designé qu’il ferait reculer un chat curieux (et parfois un photographe trop confiant).


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    Crédit photo alecavs (CC BY-NC 4.0).

    Dans quel décor vit la mante-fleur du diable ?

    La mante-fleur du diable vit en Afrique de l’Est, dans des milieux chauds où sa forme “florale” et sa silhouette très découpée se fondent dans la végétation. Elle n’est pas la seule à jouer cette carte : certaines mantes poussent le camouflage encore plus loin, jusqu’à devenir… du lichen ou une feuille morte crédible à 2 mètres.

    Exemple parfait : Pogonogaster tristani, la mante “lichen”, qui transforme le camouflage en art abstrait.

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    Crédit photo Steve Smith (CC BY-NC 2.0).

    Taille, croissance, cycle de vie : une grande mante qui prend son temps

    Côté gabarit, la mante-fleur du diable est plutôt du genre “grande pièce” :
    • mâle autour de 10 cm,
    • femelle pouvant dépasser 12 cm selon les individus.

    Comme toutes les mantes, elle grandit par mues successives (instars) : plusieurs étapes où l’insecte “change de peau” pour gagner en taille, en puissance… et en allure. La femelle finit par produire une oothèque (une capsule d’œufs) dont l’éclosion dépend fortement des conditions (température, humidité, etc.). En élevage, on évoque souvent des délais de plusieurs semaines.

    La reproduction chez Idolomantis diabolica est un exercice risqué, surtout pour le mâle, déjà plus petit et plus fragile que la femelle. La femelle adulte tenue son partenaire en abaissant l’extrémité de son abdomen et en entrouvrant ses ailes pour libérer des phéromones, mais en captivité, les accouplements se terminent souvent en cannibalisme sexuel, la femelle dévorant la tête du mâle en pleine copulation. Les mâles, adultes entre 5 et 7 mois, vivent peu de temps et s’abîment rapidement (antennes, tarses, ailes) tandis que les femelles, adultes entre 6 et 8 mois, peuvent survivre jusqu’à une dizaine de mois.

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    Crédit photo portioid (CC BY 4.0).

    La star fragile des terrariums

    Dans le petit monde des éleveurs de mantes, Idolomantis diabolica fait figure de Graal : espèce prise, médiatisée, souvent citée aux côtés de la célèbre mante-orchidée Hymenopus coronatus. Elle exige pourtant des conditions pointues : chaleur marquée (environ 28 à 35 °C le jour), forte luminosité, espace en hauteur pour permettre des mues sans accident et une alimentation exclusivement composée de proies volantes, du premier jusqu’au dernier stade. Les mues sont délicates, la reproduction capricieuse et les nymphes parfois peu nombreuses à éclore, ce qui contribue à sa réputation d’espèce difficile réservée aux terrariophiles expérimentés.

    Le revers de ce succès est lourd : en Tanzanie et au Kenya, des oothèques sont prélevées massivement à l’état sauvage, parfois par dizaines ou centaines, sans contrôle ni mesure de protection. Ces collectes, souvent faites dans des conditions précaires, mettent sous pression certaines populations locales, même si l’espèce semble disposer d’une aire de répartition plus vaste et de noyaux encore intacts ailleurs en Afrique de l’Est. Quelques éleveurs tentent aujourd’hui de limiter ces prélèvements en développant des élevages locaux plus responsables, où l’intérêt économique ne l’emporte pas totalement sur la préservation de la mante-fleur du diable.

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    Crédit photo congonaturalist (CC BY-NC 4.0).

    Le petit monde des mantes “bizarres” : appâts, leurres et stratégies tordues

    Si la mante-fleur du diable vous donne l’impression que l’évolution a un département “effets spéciaux”, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

    Certaines espèces vont jusqu’à utiliser des appâts pour attirer leurs proies (ou des partenaires), avec des adaptations franchement déroutantes. Exemple fascinant : Stenophylla lobivertex, “la mante dragon” et son appât à mâles.

    La morale ? Chez les mantes, la chasse n’est pas qu’une question de réflexes : c’est aussi du design, du comportement… et parfois une mise en scène digne d’un film.

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    Crédit photo thecollectivegreen (CC BY-NC 4.0).

    Sources pour aller plus loin

    Mantodea Species File
    GBIF
    Battiston (2022), étude sur le marché des mantes de compagnie
    Wikipédia

  • Colobocentrotus atratus, l’oursin-tortue : une “carapace” pour survivre là où la mer cogne

    Colobocentrotus atratus, l’oursin-tortue : une “carapace” pour survivre là où la mer cogne

    Sur certains rivages, les vagues ne font pas de la figuration : elles frappent, arrachent, poncent. C’est précisément dans ce décor de film d’action marin que vit Colobocentrotus atratus, plus connu sous le nom d’oursin-tortue (ou oursin-casque). À première vue, il a un petit air de créature “évoluée” — pas besoin d’en faire un Pokémon officiel, mais disons qu’il a clairement mis des points dans Défense.

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    Crédit photo Robert Schaub (CC BY-NC 4.0).

    Un oursin qui a troqué les “piquants hérisson” contre une carapace

    Oubliez l’oursin classique, hérissé et rond. L’oursin-tortue est bas, compact, avec sur le dessus une mosaïque de radioles (piquants) transformés en petites plaques plates et jointives, comme des tuiles. Visuellement, ça évoque une carapace ; mécaniquement, c’est surtout très malin : moins de prises pour l’eau, donc moins de risque de se faire décoller par le ressac.

    Cette forme “profil bas” est une réponse directe aux contraintes de la zone intertidale exposée : quand l’eau accélère et change de direction en quelques secondes, tout ce qui dépasse sert de poignée à l’océan.

    Au passage, si vous aimez les animaux qui semblent sorties d’un bestiaire illustré (sans forcément lancer une Poké Ball), vous aimerez sans doute ce (très lointain) cousin terrestre au look improbable : l’araignée “Pikachu” Micrathena sagittata. Promis, l’oursin-tortue est plus calme et mord moins souvent votre imagination.

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    Crédit photo Renee Demerchant (CC BY-NC 4.0).

    L’adhérence : sa vraie super-capacité (et elle est mesurable)

    La star du spectacle, c’est le dessous : ses pieds ambulacraires se terminent par des ventouses capables d’une adhérence redoutable sur la roche. On n’est pas sur une métaphore : des mesures comparatives ont montré, pour un pied, une tenacité autour de 0,54 MPa, environ deux fois celle de plusieurs autres oursins étudiés dans les mêmes conditions. Traduction : si vous tentez de l’arracher “pour voir”, vous risquez surtout de tester votre propre coefficient de frustration (même s’il reste loin des performances du poisson ventouse).

    Ce combo carapace + ventouses explique pourquoi l’oursin-tortue occupe des zones que d’autres espèces évitent : là où la mer joue au marteau-piqueur, lui colle au rocher et continue sa vie.

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    Crédit photo Lexi Amico (CC BY 4.0).

    Où le rencontrer : l’Indo-Pacifique, version rochers battus

    Colobocentrotus atratus est signalé dans l’Indo-Pacifique, et il est particulièrement connu à Hawaï (où il porte un nom local), mais on le retrouve plus largement sur des côtes rocheuses exposées. Si vous cherchez un indice simple : là où ça glisse, ça mousse, ça claque… c’est le genre d’endroit où l’oursin-tortue se dit “chez moi”.

    Voici une petite vidéo d’oursins-tortue accrochés à leur rocher:


    L’oursin-tortue mène une vie silencieuse et collective, souvent en groupes serrés tapissant les rochers de la zone intertidale. Ces colonies d’oursins-tortues dessinent de véritables mosaïques naturelles, comme si plusieurs individus avaient été « stackés » sur la même case dans un jeu de stratégie. La reproduction se ferait par émission de gamètes dans la colonne d’eau, donnant naissance à de petites larves planctoniques avant le retour à la vie fixée sur les rochers.

    Et si les créatures littorales “à design improbable” vous rendent curieux, vous pouvez prolonger la plongée mentale avec les créatures marines bizarres de Monterey : c’est une excellente galerie pour relativiser l’idée même de “normal” dans l’océan.

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    Crédit photo zombaninji (CC BY 4.0).

    Régime alimentaire : brouteur d’algues coriaces

    Côté assiette, l’oursin-tortue n’est pas un gastronome de corail rare : il broute surtout des algues encroûtantes et des tapis d’algues bien accrochés au substrat grâce à sa fameuse lanterne d’Aristote, un appareil masticateur redoutablement efficace. C’est un rôle discret mais important, parce qu’en broutant, il participe à l’équilibre local entre surfaces rocheuses, algues, micro-organismes, etc.

    D’ailleurs, si vous aimez comparer les “formes” d’échinodermes, l’incroyable dollar des sables capable de se cloner est l’exact opposé esthétique : plat, enfoui, presque “furtif”… mais tout aussi étonnant dans sa manière de survivre.

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    Crédit photo stephpapaioanu (CC BY 4.0).

    Un animal “designé” pour l’extrême

    Ce qui rend l’oursin-tortue si intéressant, c’est qu’il ressemble à une petite curiosité… alors qu’il est surtout la preuve vivante qu’un organisme peut être optimisé par son environnement. Sa morphologie réduit les contraintes hydrodynamiques, ses ventouses maximisent l’adhérence, et son comportement s’inscrit dans un monde où l’énergie des vagues dicte la loi.

    Et si, après tout ça, vous avez envie de rester sur le fil conducteur de l’évolution (celle qui bricole, teste, garde ce qui marche et jette le reste à la mer), regardez du côté d’un autre “chef-d’œuvre” de sélection naturelle : le requin-marteau, un des meilleurs prédateurs. Même logique au fond : une forme qui n’est pas là “pour faire joli”, mais parce qu’elle apporte un avantage concret. L’oursin-tortue a optimisé la résistance au ressac avec sa carapace et ses ventouses ; le requin-marteau, lui, a optimisé la chasse et la perception. Deux designs, deux contraintes, et l’océan qui continue de faire son beta test depuis quelques millions d’années.

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    Crédit photo Ken-ichi Ueda (CC BY-NC 2.0).

    Sources pour aller plus loin

    Waikiki Aquarium
    PubMed
    Vliz
    GBIF
    BioObs

  • Fungie, le dauphin de Dingle : la légende irlandaise devenue statue

    Fungie, le dauphin de Dingle : la légende irlandaise devenue statue

    À Dingle, petit port du comté de Kerry sur la côte ouest de l’Irlande, on a longtemps eu un “habitant” un peu particulier : un grand dauphin (Tursiops truncatus) solitaire, célèbre pour accompagner les bateaux et jouer les guides touristiques… sans jamais demander son obole. Son nom : Fungie. Aujourd’hui, il ne fend plus les vagues, mais il reste présent sous une autre forme : une statue en bronze sur la marina, devenue un passage obligé pour les curieux, les fans d’Irlande et tous ceux qui aiment les histoires oùù la nature laisse sa signature.

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    Crédit photo Ron Cogswell (CC BY 2.0).

    Un dauphin “solitaire sociable”, ça existe (et c’est rare)

    Fungie a été observé à Dingle à partir de 1983. Particularité : il vivait seul, tout en recherchant régulièrement le contact avec les humains et les embarcations. Ce profil porte un nom en éthologie : dauphin solitaire sociable. C’est fascinant… mais pas anodin : un dauphin reste un animal sauvage, puissant, capable d’être imprévisible si on franchit la ligne entre admiration et familiarité.

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    Crédit photo Dream Ireland (CC BY-NC-ND 2.0).

    Ce qui est drôle (et instructif), c’est qu’on colle souvent l’étiquette “dauphin = mer + sourire publicitaire”. Or la réalité est bien plus vaste : il existe des dauphins d’eau douce, avec des comportements et des mythes à eux. Exemple parfait : le boto, ce fameux dauphin rose d’Amazonie qui nage autant dans la biologie que dans les légendes locales — à découvrir dans notre article sur le boto, dauphin rose de l’Amazone. Fungie, lui, n’avait pas la couleur barbe-à-papa, mais il avait le même talent : devenir un personnage.

    Et si Fungie était une star “sociale”, d’autres dauphins sont carrément des stratèges. On l’oublie : chez eux, l’intelligence n’est pas un slogan, c’est une boîte à outils. La preuve avec cette technique de chasse spectaculaire, où un groupe fabrique un piège circulaire comme s’il dessinait un rond parfait au compas : des dauphins qui chassent avec la technique de l’anneau de boue. Quand on voit ça, on se dit que Fungie aurait pu, s’il avait voulu, vous vendre une excursion… et vous faire signer le devis.

    Voici une vidéo de Fungie, star de Dingle, prise il y a quelques années:


    Guinness, rumeurs et célébrité à nageoire dorsale

    En 2019, Fungie a même été reconnu comme le dauphin solitaire sauvage observé le plus longtemps. Et comme toute célébrité qui se respecte, il a eu droit à ses théories annexes : certains ont évoqué un remplacement par un “sosie”. Classique. Rien ne prouve cette idée, mais le simple fait qu’elle existe dit quelque chose : Dingle ne voyait plus seulement un animal, mais un symbole.

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    Crédit photo Dulup (CC BY-SA 2.0).

    La statue : du bronze, une histoire… et un réflexe très humain

    La statue de Fungie se trouve au bord du port de Dingle, près de la marina. Dévoilée au moment des célébrations du millénaire, elle a été réalisée avec la technique de la cire perdue, une méthode de fonderie qui permet une belle finesse de détail (et une bonne résistance au combo “sel + vent + mains de touristes”).

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    Crédit photo Allan LEONARD (CC BY-NC 2.0).

    Au fond, ériger une statue, c’est notre façon de dire : “ce moment a compté”. Dingle a Fungie ; New York a son chien héroïque. Si vous aimez ces monuments qui transforment un animal en légende urbaine, vous allez reconnaître le même mécanisme émotionnel dans la statue de Balto, le chien héros de Central Park. On n’immortalise pas seulement une silhouette : on fige une histoire.

    Et parfois, l’icône est encore plus locale, encore plus “totem”. La preuve avec la statue de la vache Emily, une vache symbole : on peut sourire, mais c’est exactement le même besoin humain de matérialiser un attachement collectif. Fungie version bronze, c’est Dingle qui dit : “on se souvient”.

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    Crédit photo Jen (CC BY-NC-SA 2.0).

    2020 : la disparition qui a figé la légende

    Fungie a été vu pour la dernière fois le 13 octobre 2020. Départ vers d’autres eaux ou fin de vie : impossible d’en être certain. Mais la conséquence est claire : l’histoire est passée du vivant au récit, et la statue a pris un autre rôle. Elle n’est plus seulement “l’attraction du port”, elle est devenue une ancre de mémoire.

    Si Fungie avec sa statue va petit à petit basculer dans la légende, celle-ci sera toutefois basée sur une histoire vraie, à la différence du crocodile du canal de Freiburg.

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    Crédit photo allyhook (CC BY-NC-ND 2.0).

    Sources pour aller plus loin

    Guiness des records
    Irish Examiner
    Fisheries NOAA

  • Ara de Spix (ararinha-azul) : l’oiseau bleu de Rio est-il vraiment éteint… ou en train de revenir ?

    Ara de Spix (ararinha-azul) : l’oiseau bleu de Rio est-il vraiment éteint… ou en train de revenir ?

    Si le film Rio vous a donné envie d’adopter un perroquet bleu (mauvaise idée, au passage), c’est parce qu’il s’inspire d’une vraie tragédie : l’ara de Spix (Cyanopsitta spixii), aussi appelé ararinha-azul, a disparu de la nature au tournant des années 2000. L’UICN l’a ensuite classé officiellement “Éteint à l’état sauvage” (EW) en 2019 : il restait des oiseaux… mais plus en liberté.

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    Image créée par 2tout2rien.

    Un ara entièrement bleu

    L’ara de Spix se reconnaît à son plumage bleu intégral, plus sombre sur les ailes et la queue, plus clair et légèrement grisâtre sur la tête. Son bec puissant est gris foncé à noir, et son corps mesure environ 55 à 60 cm pour un poids évitant 350 g. Cette silhouette élégante de perroquet bleu unicolore, perchée sur les arbres secs de la caatinga brésilienne, lui a une valeur d’être comparée à un « fantôme bleu » dans un paysage aride.

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    Crédit photo Daderot (domaine public).

    L’ara de Spix, un oiseau rare, coincé dans un habitat très “petit”

    L’ara de Spix vivait dans le Nord-Est du Brésil, dans la Caatinga, une région semi-aride où les zones de verdure se concentrent notamment le long des cours d’eau. Il nichait dans les cavités des troncs d’arbres le long de rivières temporaires et se nourrissait de graines et de fruits d’arbres locaux, notamment certaines noix et arachides indigènes. Son territoire naturel était déjà très restreint, ce qui le rendait particulièrement vulnérable à la moindre modification de son habitat.

    Le cocktail qui l’a envoyé au tapis au XXe siècle est tristement classique : déforestation, surpâturage lié à l’élevage, et capture/traite illégale pour le marché des oiseaux exotiques.
    Résultat : le dernier individu sauvage suivi par les chercheurs a fini par disparaître autour de l’an 2000 (c’est d’ailleurs à cette période que le Brésil le considérait déjà comme “éteint dans la nature”). Un destin qui pourrait bien être aussi celui de son cousin, le perroquet Dracula.

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    Crédit photo Etemenanki3 (CC BY-SA 4.0).

    “Éteint à l’état sauvage” ne veut pas dire “éteint”

    La nuance est capitale : EW signifie que l’espèce survit en captivité (zoos, centres de reproduction, programmes coordonnés), mais qu’elle ne se maintient plus dans son milieu.

    Quelques dizaines d’individus ont survécu en captivité et cette micro-population a servi de base à des programmes coordonnés. C’est là que la conservation a sorti la boîte à outils : reproduction contrôlée, gestion de la diversité génétique, échanges entre structures et, surtout, préparation d’un retour dans l’aire historique. On retrouve dans l’histoire des acteurs et sites bien connus dans la conservation des psittacidés (par ex. Loro Parque et Pairi Daiza évoquent explicitement leur implication dans ces efforts).

    Il n’y a pas eu besoin de clonage comme pour le furet à pattes noires et grâce à ces efforts, le nombre total d’oiseaux en captivité a pu être progressivement augmenté jusqu’à atteindre un seuil permettant d’envisager une réintroduction.

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    Crédit photo Rüdiger Stehn (CC BY-SA 2.0).

    Curaçá (Bahia) : la réintroduction, version terrain (pas version Disney)

    En 2020, des aras de Spix ont été transférés vers le Brésil pour la phase “pré-reintroduction”. Puis en juin 2022, les premiers lâchers ont marqué le vrai retour du bleu dans le ciel de la

    Détail étonnant: le programme a aussi relâché des aras d’Illiger / aras à ailes bleues (Primolius maracana) prélevés localement, jouant un rôle “d’oiseaux professeurs” pour aider les aras de Spix à se caler sur les bons comportements (vol, vigilance, nourriture). Des suivis radio (colliers/émetteurs) ont été utilisés, et malgré des succès, la réalité est rude : prédation, pertes, disparitions… environ la moitié des aras relâchés au début auraient été perdus.

    Ara de Spix (Cyanopsitta spixii)

    Des naissances et des menaces

    En 2023, un premier cap symbolique a été franchi avec des poussins nés “en vie libre” (en liberté) dans la zone de réintroduction, signalé comme un jalon par l’ICMBio.

    Même quand la reproduction repart, la partie est loin d’être gagnée : habitat, climat (aridification), stabilité des partenariats, et désormais un risque sanitaire majeur. En 2025, l’ICMBio a communiqué sur la lutte contre un circovirus (très contagieux chez les perroquets), et Mongabay évoque une crise sanitaire autour de cas détectés, sur fond de tensions institutionnelles.

    Au dernier pointage public, on parle d’environ 300 individus en captivité (ICMBio) à ~360 (AP) selon les sources : signe qu’on a des effectifs, mais qu’on reste sur une espèce “au millimètre”.

    C’est toutefois un bel espoir pour cette espèce et pour les amoureux de la nature. Si l’opération réussit, cela fera une espèce qui ne sera pas à ressusciter comme le loup géant.

    Spix's Macaw (Cyanopsitta spixii)

    Sources pour aller plus loin

    Datazone
    UICN
    APnews
    Agencia Brasil
    AFP Checamos
    Gov.br

    Bonne nouvelle en survie d’espèce, découvrez également ce doublement de la population de tigres en Inde.