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De rares images d’une pieuvre Casper [vidéo]

La pieuvre Casper observée à plus de 2 300 mètres de profondeur près des Gardner Pinnacles en 2023. Vidéo Ocean Exploration Trust / E/V Nautilus.

Toute blanche, presque translucide et dotée de petits bras qui lui donnent une allure étonnamment paisible, la pieuvre Casper semble assez mal assortie aux ténèbres des abysses. En 2023, le ROV Hercules l’a filmée en train de « marcher » sur le fond du Pacifique, près des Gardner Pinnacles dans l’archipel hawaïen.

Ce petit poulpe fantomatique est pourtant bien plus qu’une curiosité photogénique. Découvert seulement en 2016 à 4 290 mètres de profondeur, Casper n’a toujours pas de nom scientifique dix ans plus tard. Aucun spécimen n’a encore été collecté et de nouvelles observations jusqu’à 4 443 mètres révèlent progressivement un animal dont la reproduction pourrait dépendre directement des nodules de manganèse convoités dans les grands fonds.

À retenir

  • La pieuvre Casper est un petit octopode incirrate des grandes profondeurs du Pacifique.
  • Elle a été découverte par la NOAA le 27 février 2016 à 4 290 mètres de profondeur, près de Necker Island dans l’archipel hawaïen.
  • Son apparence blanche et presque translucide lui a valu son surnom de Casper, mais elle n’est pas connue pour être bioluminescente.
  • Dix ans après sa découverte, aucun spécimen n’a encore été collecté et elle ne possède toujours pas de nom scientifique officiel.
  • Un individu a été observé en 2024 à 4 443 mètres sur la dorsale de Nazca, dans le Pacifique sud.
  • Des octopodes de type Casper ont été observés couvant leurs œufs sur des éponges fixées à des nodules de manganèse.

Une pieuvre Casper filmée à plus de 2 300 mètres de profondeur

La séquence à l’origine de cet article a été tournée en 2023 pendant l’expédition Ala ʻAumoana Kai Uli menée par Ocean Exploration Trust à bord de l’E/V Nautilus.

Le ROV Hercules a surpris la petite pieuvre en train de progresser sur le fond à plus de 2 300 mètres de profondeur près de ʻŌnūnui et ʻŌnūiki, les Gardner Pinnacles. Ces deux petits affleurements volcaniques se trouvent dans le Papahānaumokuākea Marine National Monument, à environ 500 milles nautiques, soit quelque 925 kilomètres, au nord-ouest d’Oʻahu.

Le manteau de l’animal filmé mesurait moins de 10 centimètres de large. Sur la vidéo, son déplacement est presque délicat : Casper utilise ses bras pour avancer sur les sédiments avec une nonchalance assez remarquable pour une créature évoluant sous plus de deux kilomètres d’eau.

Pourquoi l’appelle-t-on la pieuvre fantôme Casper ?

Son surnom vient évidemment du petit fantôme de dessin animé : lorsque les projecteurs du robot sous-marin éclairent l’animal, sa peau apparaît **blanche, très pâle et presque translucide**. Ce manque spectaculaire de pigmentation reste d’ailleurs mal expliqué.

Contrairement à ce que pouvait laisser entendre l’ancienne version de cet article, Casper n’est pas une pieuvre bioluminescente. Les organismes bioluminescents produisent eux-mêmes de la lumière grâce à une réaction chimique. Rien de tel n’a été décrit chez Casper : son aspect presque lumineux sur les images est celui d’un animal extrêmement pâle observé sous les puissants éclairages des véhicules sous-marins.

Ce physique inhabituel peut toutefois être lié à son habitat. À plusieurs milliers de mètres de profondeur, la lumière solaire a disparu depuis longtemps et arborer une garde-robe multicolore n’apporterait pas beaucoup d’avantages.

Une découverte record à 4 290 mètres en 2016

La première rencontre avec Casper remonte au 27 février 2016. Le ROV Deep Discoverer, piloté depuis le navire scientifique NOAA Ship Okeanos Explorer, explore alors les fonds au nord-est de Necker Island, dans l’archipel hawaïen.

À 4 290 mètres sous la surface, ses caméras découvrent un petit octopode presque transparent posé sur le fond. À l’époque, aucun octopode incirrate n’avait été documenté scientifiquement à une telle profondeur.

Pieuvre Casper filmée à 4 290 mètres de profondeur par la NOAA en 2016
La pieuvre Casper observée par le ROV Deep Discoverer lors de sa découverte en 2016, à 4 290 mètres de profondeur près de Necker Island. Crédit photo NOAA Office of Ocean Exploration and Research, Hohonu Moana 2016 (domaine public).

Les octopodes profonds sont généralement répartis entre deux grands groupes. Les cirrates, auxquels appartiennent les célèbres pieuvres Dumbo, possèdent des nageoires latérales ainsi que de petits appendices appelés cirres associés à leurs ventouses. Vous pouvez d’ailleurs voir une étonnante pieuvre Dumbo à l’allure de fantôme marin dans une autre séquence des profondeurs.

Casper appartient au contraire aux incirrates : pas de nageoires ressemblant à des oreilles et pas de cirres. L’animal photographié par la NOAA possède également une seule rangée de ventouses le long de chaque bras, alors que de nombreux poulpes connus en présentent deux.

Dix ans plus tard, Casper n’a toujours pas de nom scientifique

C’est probablement le détail le plus étonnant de son histoire. En février 2026, dix ans exactement après la première rencontre, la NOAA confirmait que la pieuvre Casper n’avait toujours reçu aucun nom scientifique officiel.

Le problème n’est pas que les biologistes manquent d’imagination. Pour décrire correctement une nouvelle espèce et déterminer sa position dans l’arbre évolutif, les chercheurs ont généralement besoin d’étudier un spécimen et de comparer précisément son anatomie, voire son ADN, à ceux d’autres espèces.

Or aucun Casper n’a encore été collecté. Les scientifiques travaillent donc essentiellement à partir de photographies et de vidéos prises par les robots sous-marins.

L’animal est considéré comme presque certainement non décrit et pourrait même ne correspondre à aucun genre actuellement décrit. « Pieuvre Casper » reste donc un surnom commode plutôt qu’une véritable désignation zoologique.

Une petite pieuvre qui apparaît un peu partout dans le Pacifique

La découverte hawaïenne n’était pas un individu complètement isolé. Depuis 2016, des octopodes présentant la même morphologie ont été observés dans différentes régions du Pacifique, parfois séparées par des milliers de kilomètres.

En 2024, le ROV SuBastian du Schmidt Ocean Institute en a notamment photographié un sur la dorsale de Nazca. L’animal se trouvait à exactement 4 443 mètres de profondeur. C’était alors la première observation signalée d’une pieuvre Casper dans le Pacifique sud.

L’année suivante, l’E/V Nautilus en a filmé une autre dans les eaux des îles Cook, à plus de 4 100 mètres.

La distribution exacte de ces animaux reste néanmoins très mal connue. Et faute de spécimens permettant des analyses génétiques, il est même difficile d’établir avec certitude si toutes les pieuvres photographiées sous l’étiquette « Casper » appartiennent exactement à la même espèce.

Des œufs accrochés à des éponges au fond de l’océan

L’une des découvertes les plus surprenantes ne concerne pas directement le Casper d’Hawaï, mais des octopodes morphologiquement proches étudiés dans le bassin du Pérou à plus de 4 000 mètres de profondeur.

Des chercheurs en ont observé deux en train de couver environ 30 gros œufs, longs de 2 à 2,7 centimètres. Les œufs étaient individuellement attachés aux tiges mortes d’éponges.

Le détail devient beaucoup plus intéressant lorsqu’on regarde ce qui porte les éponges : celles-ci s’étaient elles-mêmes développées sur des nodules de manganèse posés sur le fond vaseux.

Dans cet environnement presque entièrement constitué de sédiments meubles, les nodules fournissent l’une des rares surfaces suffisamment dures pour que les éponges puissent s’ancrer. Sans nodule, pas forcément d’éponge ; sans éponge, beaucoup moins de supports disponibles pour fixer les œufs.

Des petits Casper après plusieurs années d’attente ?

La vie à 4 000 mètres tourne au ralenti. Dans le bassin du Pérou, la température de l’eau avoisine seulement 1,5 °C.

D’autres pieuvres profondes vivant à environ 3 °C ont déjà été observées en train de couver leurs œufs pendant près de quatre ans. Les chercheurs estiment donc que, dans une eau encore plus froide, le développement embryonnaire des octopodes de type Casper pourrait durer plusieurs années.

Cela implique une stratégie reproductive particulièrement vulnérable aux perturbations. Une femelle peut rester très longtemps auprès d’une petite ponte, et un habitat détruit ne se remplace pas en quelques semaines.

Ce comportement rappelle à quel point les céphalopodes peuvent développer des adaptations extraordinaires, un groupe dont certaines espèces sont également capables de modifier très largement l’ARN produit à partir de leurs gènes.

Les nodules de manganèse, futurs voisins encombrants des pieuvres Casper

Les fameux nodules sur lesquels poussent certaines éponges abyssales ne sont pas de simples cailloux. Ils contiennent notamment du manganèse, du nickel, du cuivre et du cobalt, des métaux qui intéressent fortement les projets d’exploitation minière des grands fonds.

Le problème est que leur extraction supprimerait directement ces surfaces du plancher océanique. Les expériences réalisées dans les grands fonds montrent par ailleurs que les traces laissées par le prélèvement de nodules peuvent rester visibles pendant plusieurs décennies et que certaines communautés animales récupèrent extrêmement lentement.

Pour les octopodes utilisant les éponges fixées sur ces nodules comme sites de ponte, le risque est donc indirect mais très concret : extraire le minerai peut également retirer le support physique nécessaire à leur reproduction.

Casper rejoint ainsi la longue liste des espèces des profondeurs dont nous découvrons à peine le mode de vie au moment même où leur habitat commence à attirer des intérêts industriels.

Une pieuvre encore largement mystérieuse

En une décennie, Casper est passée du statut de silhouette blanche repérée par hasard sur un écran de contrôle à celui d’un des animaux emblématiques de l’exploration abyssale. Nous savons désormais qu’elle appartient aux octopodes incirrates, qu’elle peut vivre au-delà de 4 000 mètres et que des animaux très semblables occupent plusieurs régions du Pacifique.

Mais les inconnues restent presque plus nombreuses : nom scientifique, relations exactes entre les différentes populations, alimentation, longévité, reproduction précise ou origine de sa faible pigmentation sont encore loin d’être parfaitement documentés.

Une situation assez inhabituelle : il est aujourd’hui possible de regarder une pieuvre Casper en haute définition sur YouTube, tout en étant encore incapable d’écrire avec certitude son nom sur une étiquette de musée.

Sources pour aller plus loin

Par le ROV Hercules, découvrez également cette magnifique pieuvre ballon rouge.

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