La sangsue géante d’Amazonie, Haementeria ghilianii, est la plus grande sangsue connue au monde. Les plus grands individus peuvent approcher les 50 centimètres de longueur, une taille assez respectable pour transformer une simple baignade en marais en activité soudainement beaucoup moins contemplative.
Cette sangsue géante d’Amazonie reste pourtant difficile à observer. Hématophage, elle se nourrit du sang de vertébrés grâce à une étonnante trompe rétractile et peut absorber en un seul repas suffisamment de sang pour multiplier plusieurs fois son propre poids.
Haementeria ghilianii, sangsue géante d’Amazonie provenant d’un marais de l’île de Cayenne en Guyane française, en plein repas sur son hôte. Crédit photo Anonyme973 (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Haementeria ghilianii est la plus grosse sangsue du monde connue à ce jour, avec des individus pouvant approcher 45 à 50 cm de longueur.
- Cette sangsue géante vit dans les zones humides du nord de l’Amérique du Sud, notamment en Guyane française et dans le bassin amazonien.
- Elle ne découpe pas la peau avec des mâchoires : elle possède une trompe tubulaire pouvant atteindre environ 10 cm.
- Une étude expérimentale a mesuré une absorption d’environ 15 ml de sang au cours d’un repas, à approximativement 0,14 ml par minute.
- Après un repas, son poids peut être multiplié par 3 à 6.
- Elle produit de l’hémentine, une enzyme qui aide notamment à empêcher les caillots d’obstruer sa très fine trompe.
- Une femelle surnommée Grandma Moses a produit plus de 750 descendants en laboratoire.
Une sangsue géante de Guyane française
Haementeria ghilianii appartient à la famille des Glossiphoniidae, un groupe de sangsues d’eau douce à trompe. Elle est associée aux zones humides d’Amérique du Sud amazonienne, avec une présence particulièrement bien documentée en Guyane française.
L’adulte possède une teinte généralement brun grisâtre et un corps capable de s’allonger considérablement. Si tous les individus ne deviennent évidemment pas des rubans vivants d’un demi-mètre, les travaux consacrés au genre Haementeria présentent bien H. ghilianii comme la plus grande espèce de sangsue enregistrée, pouvant approcher 500 mm.
L’espèce a été décrite scientifiquement en 1849 par le zoologiste italien Filippo de Filippi. Son nom rend hommage au naturaliste Vittore Ghiliani.
Après quelques mentions au XIXe siècle, cette énorme sangsue devient tellement rare dans les collections scientifiques qu’elle est un temps considérée comme peut-être disparue. Dans les années 1970, des recherches menées en Guyane française permettent finalement d’en retrouver plusieurs spécimens.
Parmi eux figure une sangsue devenue étonnamment célèbre dans les laboratoires : Grandma Moses.
Transportée à l’Université de Californie à Berkeley, elle fonde une véritable colonie d’élevage. Selon le Smithsonian, Grandma Moses produit plus de 750 petites sangsues en seulement trois ans. Ses descendants servent ensuite à de nombreux travaux sur la neurobiologie, la reproduction ou les protéines salivaires des sangsues.
Après sa mort, Grandma Moses rejoint les collections scientifiques du Smithsonian. Une retraite en bocal assez méritée après avoir fourni une famille particulièrement nombreuse.
Haementeria ghilianii pendant un repas de sang en Guyane française. Crédit photo Anonyme973 (CC BY-SA 4.0).
La vorace sangsue géante d’Amazonie
Contrairement aux sangsues à mâchoires qui entaillent la peau de leur hôte, Haementeria ghilianii appartient aux sangsues à trompe. Elle déploie depuis sa bouche une proboscis tubulaire et rétractile pouvant atteindre environ 10 centimètres.
Cette trompe pénètre dans les tissus afin d’atteindre le sang de l’hôte. Le principe rappelle de loin la trompe utilisée lors d’une piqûre de moustique, mais avec un instrument d’une tout autre dimension.
La sangsue ne possède donc pas la fameuse bouche munie de trois mâchoires dentées souvent associée à l’image classique des sangsues médicinales.
Schéma simplifié du mécanisme d’alimentation de Haementeria ghilianii : la trompe traverse les tissus de l’hôte pour atteindre le sang, tandis que les glandes salivaires débouchent dans le système d’alimentation.
Toutes les sangsues n’ont d’ailleurs pas le même régime alimentaire : certaines espèces sont prédatrices plutôt qu’hématophages. On peut ainsi voir une sangsue de Bornéo avaler un ver plus long qu’elle, un comportement très différent de celui d’Haementeria ghilianii, spécialisée dans les repas de sang.
Environ 15 ml de sang par repas, et non 15 ml par minute
Les données expérimentales permettent de corriger une information souvent mal reprise à propos de cette sangsue géante.
Une étude physiologique publiée en 1991 a mesuré un débit d’environ 0,14 millilitre de sang par minute. Au cours du repas étudié, environ 15 millilitres de sang ont traversé la trompe.
Ce chiffre de 15 ml correspond donc à la quantité totale absorbée lors de ce repas expérimental, et non à un débit de plusieurs millilitres par minute.
Cela reste considérable pour l’animal : les expériences d’élevage ont montré qu’après chacun de plusieurs repas successifs, le poids d’une Haementeria ghilianii pouvait être multiplié par 3 à 6.
Une fois rassasiée, la sangsue prend ainsi une apparence très différente de son profil relativement aplati à jeun.
Haementeria ghilianii détachée de son hôte après un repas de sang sur l’île de Cayenne, en Guyane française. Crédit photo Anonyme973 (CC BY-SA 4.0).
L’hémentine, un système anti-caillot dans sa trompe
Pour faire circuler du sang dans un tube aussi étroit, encore faut-il éviter que celui-ci ne se bouche. Haementeria ghilianii dispose pour cela d’une arme biochimique remarquable : l’hémentine, produite par ses glandes salivaires.
Cette enzyme agit sur le fibrinogène et peut participer à la désagrégation de caillots riches en plaquettes. Les chercheurs ayant étudié son alimentation estiment que l’un de ses rôles essentiels est d’empêcher ou d’éliminer les agrégats susceptibles d’obstruer la lumière très étroite de la trompe.
Son fonctionnement diffère donc de l’image simplifiée d’un anticoagulant destiné uniquement à maintenir une plaie ouverte et saignante longtemps après le départ de la sangsue.
C’est plutôt une sorte de système biologique de débouchage intégré à une paille de dix centimètres. La nature a parfois le sens du matériel spécialisé.
Une sangsue hermaphrodite capable de produire des centaines d’œufs
Comme de nombreuses sangsues, Haementeria ghilianii est hermaphrodite : chaque individu possède des appareils reproducteurs mâle et femelle qui n’atteignent toutefois pas leur maturité exactement au même moment.
Dans les élevages scientifiques, le système reproducteur mâle devient fonctionnel lorsque les individus atteignent environ 3 à 5 grammes. La maturité femelle arrive plus tard, après au moins un repas supplémentaire, à partir d’environ 8 grammes.
La taille de la ponte dépend fortement de celle du parent. Les expériences ont enregistré d’environ 60 œufs chez les plus petits individus matures jusqu’à environ 500 chez les plus gros.
Les jeunes Glossiphoniidae bénéficient en outre de soins parentaux inhabituels chez des invertébrés de ce type, avec des juvéniles pouvant rester associés au corps du parent.
Ce mode de reproduction explique en partie comment Grandma Moses a pu devenir l’ancêtre de plusieurs centaines de sangsues de laboratoire.
Peut-elle vraiment vider un cheval de son sang ?
La réputation de cette grosse sangsue d’Amazonie a naturellement produit quelques histoires à la hauteur de ses dimensions.
Une publication ancienne de la fin du XIXe siècle affirmait que plusieurs de ces sangsues pouvaient affaiblir gravement, voire tuer du bétail en se nourrissant de son sang.
Il faut toutefois traiter ce récit comme une anecdote historique, pas comme un résultat expérimental moderne.
Les mesures physiologiques disponibles indiquent un repas de l’ordre de quelques dizaines de millilitres au maximum chez les animaux étudiés, très loin de la quantité de sang contenue dans un cheval ou une vache. Rien ne permet donc d’affirmer qu’une poignée de Haementeria ghilianii pourrait vider rapidement un gros mammifère de son sang.
Pour une sangsue réellement spécialisée dans un hôte assez inattendu, le règne animal dispose déjà d’un autre candidat avec la très particulière sangsue d’anus d’hippopotame.
Une géante parmi les animaux de Guyane
Avec ses presque 50 centimètres possibles, sa trompe rétractile, ses repas capables de multiplier son poids et son histoire scientifique digne d’un petit roman, Haementeria ghilianii mérite bien son titre de plus grande sangsue du monde.
Elle partage d’ailleurs les forêts et zones humides de Guyane avec d’autres animaux capables de pulvériser les dimensions habituelles de leur groupe, comme la mygale Goliath, l’une des plus grosses araignées du monde.
Un rappel utile également : une espèce spectaculaire n’est pas forcément une espèce fréquemment rencontrée. La sangsue géante d’Amazonie est surtout devenue célèbre grâce aux quelques individus retrouvés, élevés et étudiés scientifiquement après plusieurs décennies de quasi-absence des collections.
Sources pour aller plus loin
- Molecular Phylogenetics and Evolution — phylogénie du genre Haementeria et taille maximale de Haementeria ghilianii
- PubMed — rôle biologique de l’hémentine, trompe, débit et quantité de sang absorbée
- The Biological Bulletin — croissance et reproduction de Haementeria ghilianii
- Smithsonian Magazine — Grandma Moses et ses plus de 750 descendants
- Smithsonian National Museum of Natural History — Haementeria ghilianii, la plus grande sangsue du monde
- GBIF — taxonomie de Haementeria ghilianii



