Au premier regard, difficile de ne pas y voir des yeux. Les ailes de Brahmaea hearseyi, un grand papillon de nuit asiatique surnommé « papillon brahmane géant » ou Brahméide de Hearsey, sont couvertes d’un extraordinaire enchevêtrement de lignes noires, brunes, crème et blanches. Lorsque les quatre ailes sont déployées, leur symétrie et certaines zones arrondies donnent presque l’impression qu’un regard se cache dans le dessin.
C’est dans la forêt tropicale de Sabah, au nord de Bornéo en Malaisie, que le photographe animalier David Weiller a rencontré l’un de ces papillons. Attiré pendant la nuit par la lumière de son bungalow, l’insecte s’est posé sur un arbre et y est resté jusqu’à l’aube. Le lendemain matin, Weiller a pu installer son matériel et filmer le papillon alors qu’il battait lentement des ailes avant de s’envoler avec les premiers rayons du soleil.
Brahmaea hearseyi photographié dans la réserve forestière de Trus Madi, à Sabah sur l’île de Bornéo, à environ 1 150 mètres d’altitude. Crédit photo Dr. Alexey Yakovlev (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Brahmaea hearseyi est un grand papillon de nuit de la famille des Brahmaeidae.
- Il est parfois désigné sous le nom scientifique Brahmophthalma hearseyi.
- Son aire de répartition s’étend de l’Himalaya oriental et de la Chine à différentes régions d’Asie du Sud-Est, dont Bornéo.
- À Bornéo, il est signalé en forêt tropicale de basse altitude ainsi que dans des forêts de montagne dépassant 1 000 mètres.
- De grands spécimens peuvent approcher 14 cm d’envergure.
- Les motifs complexes de ses ailes peuvent évoquer des yeux ou un regard de tigre, mais cette comparaison visuelle ne démontre pas qu’ils imitent réellement les yeux d’un tigre pour effrayer les prédateurs.
- Sa chenille est elle aussi spectaculaire : elle porte de longs appendices sombres durant une partie de son développement avant de les perdre au dernier stade.
- La vidéo présentée ici a été réalisée par David Weiller à Sabah, après que le papillon a été attiré pendant la nuit par la lumière de son bungalow.
Brahmaea hearseyi, le papillon brahmane géant
Décrit scientifiquement par Adam White en 1862, Brahmaea hearseyi appartient à la famille des Brahmaeidae, les « Brahmin moths » en anglais.
Le nom Brahmophthalma hearseyi apparaît également dans la littérature entomologique. La classification du groupe a évolué au fil du temps et Brahmophthalma a notamment été considéré comme un genre distinct ou comme un sous-genre de Brahmaea. Les bases taxonomiques actuelles utilisent couramment Brahmaea hearseyi.
C’est un papillon de nuit de belle taille. Des spécimens étudiés atteignent une envergure proche de 14 centimètres, ce qui contribue évidemment à rendre ses motifs particulièrement visibles.
Brahmaea hearseyi photographié à Khellong, dans le sanctuaire d’Eaglenest en Arunachal Pradesh, dans le nord-est de l’Inde. Crédit photo Purnendu Roy / goldentakin (CC BY 2.0).
Il partage avec d’autres grands papillons nocturnes une apparence immédiatement reconnaissable. À titre de comparaison, le sphinx tête de mort porte lui aussi un dessin étonnant sur son corps, même si les deux espèces n’appartiennent pas à la même famille.
Des ailes dont les motifs semblent former des yeux
C’est évidemment ce qui attire immédiatement l’attention.
Les ailes de Brahmaea hearseyi sont parcourues de nombreuses bandes ondulées et concentriques. Les zones sombres alternent avec des parties crème ou blanchâtres dans un dessin d’une grande complexité.
Lorsque le papillon ouvre complètement ses ailes, notre cerveau cherche naturellement des formes connues dans cette symétrie. Certaines parties peuvent alors évoquer de grands yeux, voire le regard d’un tigre.
Cette comparaison est spectaculaire, mais il faut éviter d’aller trop loin.
Rien ne permet d’affirmer solidement que le papillon adulte a évolué pour imiter spécifiquement un œil de tigre. Les expressions « tiger eyes » ou « yeux de tigre » utilisées pour décrire ses ailes sont surtout une façon humaine de mettre un nom sur leur étonnant dessin.
Un autre Brahmaea hearseyi montrant la richesse et la symétrie des dessins caractéristiques de ses ailes. Crédit photo Pavel Kirillov (CC BY-SA 2.0).
Chez les papillons, les stratégies visuelles sont extrêmement variées. Certaines espèces jouent même une tout autre carte : Greta oto possède par exemple des ailes presque transparentes, là où le Brahméide de Hearsey semble avoir décidé de remplir chaque centimètre disponible.
La rencontre de David Weiller à l’aube dans la forêt de Bornéo
La séquence vidéo à l’origine de cet article n’a pas été tournée avec un papillon élevé ou spécialement installé devant une caméra.
David Weiller se trouvait dans la forêt tropicale de Sabah à Bornéo lorsque l’insecte a été attiré pendant la nuit par la lumière de son bungalow.
Après avoir volé quelque temps autour de la lampe, le papillon s’est finalement posé sur un arbre voisin pour passer la nuit.
Le lendemain, à l’aube, il était toujours au même endroit.
Les premières heures fraîches du matin offraient à Weiller une excellente occasion de le photographier avant qu’il ne soit suffisamment actif pour repartir. Il a installé son trépied, son appareil et son objectif macro.
Le papillon a alors commencé à battre lentement des ailes. Quelques minutes plus tard, alors que le soleil montait et que la température augmentait, il s’est envolé.
Voici cette rencontre avec le papillon brahmane géant en vidéo :
Vous pouvez retrouver d’autres images et vidéos animalières sur le site officiel de David Weiller.
Il a également filmé d’autres petits maîtres du camouflage, comme cette sauterelle presque impossible à distinguer dans son environnement.
Une chenille presque aussi étrange que le papillon
Si l’adulte semble avoir consacré beaucoup d’efforts à la décoration de ses ailes, la chenille n’est pas franchement discrète non plus.
Durant plusieurs stades de son développement, elle présente une combinaison très contrastée de :
- noir ;
- jaune vif ;
- blanc ;
- teintes orangées ou rosées.
Elle porte surtout de longs appendices noirs sur le thorax et l’extrémité de l’abdomen, ce qui lui donne une silhouette assez extraordinaire.
Puis survient une transformation curieuse.
Au dernier stade larvaire, ces longs filaments disparaissent. Lorsqu’elle est menacée, la chenille peut redresser la partie antérieure de son corps et rentrer sa tête. Les motifs du thorax, eux, peuvent cette fois réellement présenter l’apparence de taches évoquant des yeux.
Voilà donc un cas où parler de motifs ressemblant à des yeux est beaucoup mieux documenté que pour les fameuses « ailes en œil de tigre » du papillon adulte.
Les observations rapportées par The Moths of Borneo mentionnent également un élevage réussi de la chenille sur du troène, genre Ligustrum, appartenant à la famille des Oleaceae.
La métamorphose ne se termine pas dans un cocon suspendu à une branche : les Brahmaeidae se nymphosent généralement dans le sol.
Où vit Brahmaea hearseyi ?
L’aire de répartition traditionnellement attribuée à Brahmaea hearseyi couvre une vaste partie de l’Asie.
L’espèce est signalée notamment dans :
- le nord-est de l’Himalaya ;
- l’ouest de la Chine ;
- le Myanmar ;
- le Sundaland, qui comprend notamment la péninsule Malaise et Bornéo ;
- les Philippines.
À Bornéo, elle a été observée dans les forêts tropicales de basse altitude mais aussi en montagne, jusqu’à environ 1 000 mètres au mont Mulu et 1 200 mètres au mont Kinabalu.
La photographie d’Alexey Yakovlev utilisée plus haut a par exemple été réalisée au Trus Madi Entomology Camp, dans la réserve forestière de Nuluhon Trusmadi à Sabah, à environ 1 150 mètres d’altitude.
Brahmaea hearseyi photographié à Eaglenest, dans l’État indien d’Arunachal Pradesh, à l’extrémité occidentale de son aire de répartition asiatique. Crédit photo Purnendu Roy / goldentakin (CC BY 2.0).
La mention selon laquelle le papillon serait « rare » doit en revanche être utilisée avec prudence. À Bornéo, les observations publiées le décrivent comme peu fréquemment rencontré, mais cela ne suffit pas à faire de l’espèce entière un animal officiellement rare ou menacé à l’échelle mondiale.
Un dessin d’ailes difficile à oublier
Les ailes de Brahmaea hearseyi illustrent parfaitement ce que les lépidoptères peuvent produire avec des motifs, des contrastes et de la symétrie.
Là où la sésie du peuplier imite l’apparence d’un grand hyménoptère, le Brahméide de Hearsey joue dans un registre totalement différent : un réseau graphique si complexe que nous y cherchons spontanément un visage ou des yeux.
Et c’est finalement ce qui rend la séquence de David Weiller aussi réussie. Le papillon reste quelques instants presque immobile, puis le mouvement lent de ses ailes transforme continuellement le dessin avant qu’il ne disparaisse dans la forêt de Bornéo.
Sources pour aller plus loin
- The Moths of Borneo – Brahmaea hearseyi White
- NCBI Taxonomy – Brahmaea hearseyi
- Scientific Reports / PMC – mitochondrial genome and phylogeny of Brahmophthalma hearseyi
- Bored Panda – entretien avec David Weiller sur la rencontre et le tournage à Sabah
- David Weiller Wildlife Photography – site officiel




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