À la charnière des XIXe et XXe siècles, des illustrateurs français ont tenté d’imaginer le monde de l’an 2000. Pompiers volants, école mécanisée, maison roulante, barbier automatique, police aérienne ou transports sous-marins : leur futur est rempli de machines extraordinaires, parfois absurdes, mais aussi de quelques idées qui ressemblent curieusement à notre quotidien.
Ces chromolithographies sont souvent présentées comme une série réalisée en 1899 par Jean-Marc Côté. Leur histoire est en réalité plus complexe. Plusieurs ensembles intitulés En l’an 2000 ont circulé sous différentes formes au tournant du siècle, tandis que la Bibliothèque nationale de France conserve des planches datées de 1910 et attribuées à Jean-Marc Côté comme dessinateur présumé. Plus d’un siècle plus tard, ces images racontent autant la manière dont on imaginait le futur vers 1900 que l’an 2000 lui-même.
Un Baleinobus : dans cette vision de l’an 2000, une baleine devient un moyen de transport collectif sous-marin. Le Mucem conserve notamment une carte réclame portant ce titre.
À retenir
- Les illustrations d’En l’an 2000 ne datent pas toutes de 1899 : différents tirages et ensembles sont documentés autour du tournant du XXe siècle, et la BnF conserve notamment des planches datées de 1910.
- La BnF attribue plusieurs planches à Jean-Marc Côté comme « dessinateur présumé » et mentionne Lithographie Villemard et fils comme imprimeur.
- Le Mucem conserve également des cartes réclames éditées par Baster & Vieillemard, dont certaines portent au verso des publicités.
- Les artistes imaginent surtout l’avenir en extrapolant les technologies de leur époque : électricité, mécanisation, aviation et exploration sous-marine.
- Certaines idées évoquent des technologies devenues réelles, tandis que d’autres relèvent d’un rétrofuturisme beaucoup plus improbable.
En 1900, à quoi devait ressembler l’an 2000 ?
À l’époque où ces images commencent à circuler, l’électricité transforme les villes, l’automobile en est encore à ses débuts et les pionniers de l’aviation tentent de faire décoller des machines plus lourdes que l’air. Imaginer l’année 2000 revient donc moins à inventer un monde entièrement nouveau qu’à pousser jusqu’à l’extrême les nouveautés du moment.
Le principe apparaît presque partout : prenez un métier ou un objet familier de 1900, ajoutez-lui un moteur électrique, quelques engrenages ou une paire d’ailes et vous obtenez le XXIe siècle.
Le barbier nouveau jeu automatise les gestes du coiffeur à l’aide d’une improbable machinerie. La BnF conserve cette scène sur une planche d’En l’an 2000 datée de 1910.
Madame à sa toilette applique le même principe aux soins personnels : le futur devait manifestement nous épargner beaucoup de gestes quotidiens.
Un tailleur dernier genre : même la confection des vêtements devient une affaire de machines.
L’automatisation imaginée ici ne ressemble guère à celle du XXIe siècle. Pas de logiciel ni de robot discret : les machines du futur ressemblent encore aux énormes mécanismes industriels de 1900.
Une école du futur où les livres passent dans une machine
L’une des images les plus célèbres de la série porte simplement le titre À l’école.
À l’école : des livres sont introduits dans une machine tandis que les élèves semblent recevoir leur contenu par des écouteurs. Une vision étonnante de l’enseignement de l’an 2000.
Un professeur introduit des livres dans une machine pendant qu’un élève actionne un mécanisme. Les élèves, assis à leur pupitre, portent des dispositifs reliés à la machine par des câbles.
Il serait tentant d’y voir une prédiction d’Internet, de l’apprentissage numérique ou même de l’intelligence artificielle. Ce serait aller beaucoup trop loin. L’illustration imagine avant tout une mécanisation de la transmission du savoir : les connaissances restent contenues dans des livres, que la machine semble transformer afin de les transmettre aux élèves.
C’est précisément ce qui rend la scène intéressante. Même lorsqu’il invente le futur, l’illustrateur reste tributaire des objets et des concepts de son propre temps.
Dans le futur, tout le monde devait voler
S’il existe une véritable obsession dans En l’an 2000, c’est bien le ciel.
Les artistes n’imaginent pas seulement des avions : ils donnent des ailes aux policiers, aux facteurs, aux pompiers et parfois aux simples particuliers.
Station d’aéro-cab : les fiacres ont quitté les rues pour le ciel, mais leur organisation ressemble toujours à celle des taxis de l’époque.
Le facteur rural effectue sa tournée dans les airs. Le courrier, lui, reste parfaitement traditionnel.
L’agent aviateur : même la police est équipée pour patrouiller dans les airs.
Les pompiers aériens interviennent au-dessus de la ville grâce à des appareils individuels.
Sentinelle avancée en hélicoptère. Le titre historique emploie déjà le mot « hélicoptère », bien avant la généralisation de l’appareil tel que nous le connaissons.
Les petits dénicheurs d’aiglons : dans ce futur, même les enfants disposent d’ailes individuelles pour atteindre les nids les plus inaccessibles.
L’aviation s’est évidemment imposée au XXe siècle, mais pas sous cette forme. En 2000, les rues n’étaient toujours pas surmontées de stations d’aéro-cabs et le facteur n’avait pas besoin d’un brevet de pilote.
La guerre de l’avenir devait elle aussi se dérouler dans les airs
Les applications militaires apparaissent naturellement dans cette vision du futur.
Un combat aérien : des combattants s’affrontent dans le ciel dans une vision encore très éloignée des avions militaires modernes.
Automobiles de guerre imagine des véhicules militaires lourdement armés. La motorisation des armées deviendra effectivement l’une des grandes transformations du XXe siècle.
Une torpille aérienne transpose dans le ciel une arme alors associée au monde naval.
Là encore, mieux vaut éviter de parler de « prédictions » au sens strict. L’aviation militaire, les bombardements et la mécanisation des armées deviendront bien des réalités, mais les moyens techniques employés seront très différents de ceux représentés sur ces images.
Un monde où les machines devaient travailler à notre place
Toutes les visions de l’an 2000 ne concernent pas des exploits extraordinaires. Certaines s’intéressent à des tâches beaucoup plus banales.
Un Frotteur électrique mécanise le nettoyage domestique. Le Mucem conserve notamment cette scène sous forme de carte réclame éditée par Baster & Vieillemard.
Le robot aspirateur moderne est évidemment très différent, mais l’intuition générale est reconnaissable : confier à une machine électrique une corvée domestique répétitive.
L’agriculture devait suivre le même chemin.
Un agriculteur très occupé dirige une impressionnante machinerie agricole. L’agriculture du XXe siècle connaîtra effectivement une mécanisation considérable.
Élevage intensif imagine lui aussi une production animale transformée par la technique.
Un orchestre docile applique enfin l’automatisation à la musique, avec une machine chargée de faire jouer les instruments.
La mécanisation du travail était alors une manière très naturelle d’imaginer le progrès. Elle apparaît également dans les visions beaucoup plus élaborées d’Albert Robida et de son monde futur saturé d’électricité, publié dès la fin du XIXe siècle.
Même les maisons devaient prendre la route
Certaines inventions paraissent farfelues au premier regard avant de rappeler des objets finalement assez familiers.
Une maison roulante de villégiature transforme la résidence de vacances en gigantesque véhicule. L’idée évoque de loin nos camping-cars et maisons mobiles, même si le résultat imaginé est autrement plus spectaculaire.
Le parallèle a évidemment ses limites : le camping-car moderne n’est pas la réalisation directe de cette illustration. Mais l’image montre parfaitement comment les artistes combinaient deux réalités de leur époque — la maison et le véhicule motorisé — pour inventer un objet supposément futuriste.
L’an 2000 devait aussi se vivre sous la mer
Après le ciel, l’autre territoire de prédilection de ces illustrateurs est l’océan.
Les fonds marins deviennent un véritable deuxième monde où l’être humain se déplace, pratique des loisirs et domestique même les animaux.
Les plongeurs à cheval remplacent les chevaux terrestres par des hippocampes géants. Le titre original est bien celui conservé par la BnF.
Une course dans le Pacifique transforme les profondeurs océaniques en terrain de compétition.
Une partie de croquet transpose jusque sous l’eau un loisir parfaitement terrestre.
Cette passion pour les fonds marins s’inscrit dans un imaginaire déjà très développé au XIXe siècle. Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne avait été publié plusieurs décennies auparavant, en 1870. Cela ne prouve pas que ces scènes dérivent directement de Verne, mais montre combien l’exploration sous-marine appartenait déjà à la culture populaire de l’époque.
Le fameux Baleinobus placé en ouverture de cet article pousse cette conquête des océans beaucoup plus loin : plutôt que de construire le véhicule, on transforme directement une baleine en transport collectif. Celle-là n’a vraiment pas passé l’épreuve du siècle.
Des loisirs du futur parfois franchement improbables
Les habitants de l’an 2000 n’étaient manifestement pas condamnés à travailler avec leurs nouvelles machines. Les illustrateurs leur inventaient aussi des distractions.
La pêche aux goëlands imagine une pêche pratiquée dans les airs plutôt que sur l’eau.
L’idée d’une civilisation capable de conquérir le ciel et les océans conduit ainsi à transposer presque mécaniquement les loisirs de 1900 dans ces nouveaux territoires.
C’est peut-être ce qui donne aujourd’hui tant de charme aux images : le monde change complètement, mais ses habitants continuent à travailler, se coiffer, recevoir leur courrier, jouer et partir en vacances presque exactement comme leurs contemporains de la Belle Époque.
Ces images ont-elles vraiment toutes été réalisées en 1899 ?
Non, et c’est l’un des points les plus souvent simplifiés lorsque cette série circule sur Internet.
Les images regroupées aujourd’hui sous le titre En l’an 2000 ont connu plusieurs éditions et présentations.
La Bibliothèque nationale de France conserve plusieurs planches datées de 1910. Elles réunissent chacune plusieurs chromolithographies et sont attribuées à Jean-Marc Côté, comme dessinateur présumé. La BnF mentionne également Lithographie Villemard et fils comme imprimeur.
Ces planches permettent d’authentifier de nombreux titres : Le barbier nouveau jeu, Madame à sa toilette, À l’école, Automobiles de guerre, Station d’aéro-cab, Le facteur rural, Les plongeurs à cheval ou encore Un orchestre docile.
Le Mucem conserve de son côté des exemplaires sous forme de cartes réclames éditées par Baster & Vieillemard. Certaines sont datées plus largement de 1895-1905 et comportent des publicités commerciales.
L’histoire est donc moins simple qu’une unique série de cartes dessinées en 1899 puis oubliées pendant près d’un siècle.
Isaac Asimov a contribué à faire redécouvrir ces visions du futur
Le nom de Jean-Marc Côté est aujourd’hui étroitement associé à ces images grâce notamment à l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov.
En 1986 paraît Futuredays: A Nineteenth-Century Vision of the Year 2000, dans lequel Asimov commente une sélection de ces anciennes visions françaises du futur.
La BnF indique dans ses notices que l’identification de Jean-Marc Côté comme dessinateur provient d’Isaac Asimov. Cette précision explique pourquoi l’institution utilise prudemment la formule « dessinateur présumé ».
La redécouverte de ces illustrations leur a donné une seconde vie. Elles sont depuis régulièrement partagées comme les « prédictions de 1900 pour l’an 2000 », parfois au prix de raccourcis historiques que les collections de la BnF et du Mucem permettent aujourd’hui de corriger.
Le futur imaginé en 1900 ressemble surtout… à 1900
C’est finalement le détail le plus intéressant de ces 23 images.
Les artistes ont bien imaginé l’automatisation, l’aviation, la mécanisation de l’agriculture, de nouveaux moyens de transport, l’exploration des océans et des machines capables d’assister l’être humain.
Mais ils les ont presque toujours construits avec le vocabulaire technique de leur propre époque.
Les taxis du futur sont des fiacres volants. Le facteur vole, mais continue à distribuer des lettres. Les élèves disposent d’une machine extraordinaire, mais celle-ci doit toujours avaler des livres. Le barbier devient automatique, mais sa machine reproduit simplement les gestes du barbier traditionnel.
Ce phénomène apparaît souvent dans l’histoire de l’anticipation : imaginer les progrès techniques est plus facile qu’imaginer les transformations sociales et les nouveaux usages qu’ils provoqueront.
D’autres artistes de la même période ont proposé des futurs différents. Albert Robida avait par exemple développé dès le XIXe siècle une véritable société future dans Le Vingtième Siècle. La Vie électrique, avec ses communications à distance, ses transports aériens et son omniprésence de l’électricité.
Quelques années plus tard, les cartes postales des Femmes de l’Avenir d’Albert Bergeret imagineront à leur manière un autre changement : des femmes exerçant des professions alors très majoritairement masculines.
Plus d’un siècle après leur création, les images d’En l’an 2000 n’impressionnent donc pas vraiment parce qu’elles auraient « prédit notre époque ». Elles sont bien plus intéressantes pour une autre raison : elles montrent à quoi ressemblait le futur lorsque celui-ci était encore imaginé depuis 1900.
Sources pour aller plus loin
- Bibliothèque nationale de France — notices des estampes En l’an 2000 attribuées à Jean-Marc Côté
- Bibliothèque nationale de France — planche En l’an 2000 avec Le train électrique Paris-Pékin, Missive phonographique, Le barbier nouveau jeu et Madame à sa toilette
- BnF Essentiels — Une Curiosité, Jean-Marc Côté et Villemard, 1910
- Mucem — En l’an 2000, Un Baleinobus
- Mucem — En l’an 2000, Un Frotteur électrique
- The Public Domain Review — A 19th-Century Vision of the Year 2000






















