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Theda Bara, la grande vamp du cinéma muet

Avec ses yeux lourdement maquillés, ses costumes spectaculaires et ses poses entourées de serpents, de crânes ou de décors orientalisants, Theda Bara a imposé au cinéma muet l’une de ses premières grandes figures de femme fatale. En quelques années, elle est devenue « The Vamp », une séductrice dangereuse dont l’image a été reproduite dans les journaux, les affiches et les campagnes publicitaires de la Fox.

La réalité était pourtant assez éloignée du personnage. Theda Bara s’appelait Theodosia Burr Goodman, était née à Cincinnati et n’avait rien de la mystérieuse princesse orientale inventée par son studio. Surtout, sa période de gloire appartient essentiellement aux années 1910 plutôt qu’aux années 1920. Son histoire raconte autant la naissance du star-system que celle d’une actrice finalement enfermée dans le personnage qui l’avait rendue célèbre.

Portrait de Theda Bara photographiée par Albert Witzel en 191
Theda Bara photographiée par Albert Witzel en 1917, au sommet de sa célébrité dans le cinéma muet américain. Crédit photo Albert Witzel (domaine public).

À retenir

  • Theda Bara est née Theodosia Burr Goodman le 29 juillet 1885 à Cincinnati, dans l’Ohio.
  • Elle est devenue une immense vedette en 1915 avec A Fool There Was, dans lequel son personnage est simplement appelé « The Vampire ».
  • Le succès du film a largement contribué à populariser le mot « vamp » pour désigner une femme fatale.
  • Fox a construit autour d’elle une fausse biographie orientale afin de renforcer son image mystérieuse et sulfureuse.
  • Sa grande période de célébrité s’étend surtout de 1915 à 1919, et non pendant les années 1920.
  • Elle a notamment incarné Carmen, Juliette, Cléopâtre et Salomé.
  • Sur les 39 longs métrages qu’elle a tournés entre 1914 et 1919, seuls deux subsistent aujourd’hui dans leur intégralité.
  • Elle a quitté Fox en 1919, a épousé le réalisateur Charles Brabin en 1921 et a définitivement abandonné le cinéma en 1926.

Qui était Theda Bara ?

Avant « The Vamp », il y avait Theodosia Burr Goodman.

Elle est née le 29 juillet 1885 à Cincinnati, dans l’Ohio, dans une famille sans rapport avec les extravagantes origines que Hollywood lui attribuera plus tard.

Elle s’est intéressée au théâtre, a étudié quelque temps à l’université de Cincinnati puis a rejoint New York. En 1908, elle apparaît notamment sur scène dans The Devil sous le nom de Theodosia de Coppet.

Sa carrière au cinéma commence dans les années 1910. Après une petite apparition dans The Stain, elle rencontre le réalisateur Frank Powell, qui cherche une actrice pour interpréter une séductrice particulièrement destructrice dans un nouveau film produit par William Fox.

Le rôle va changer sa vie.

A Fool There Was et la naissance de « The Vamp »

Sorti en janvier 1915, A Fool There Was raconte la chute de John Schuyler, un homme marié qui tombe sous l’emprise d’une séductrice interprétée par Theda Bara.

Le personnage n’a même pas de véritable nom.

Au générique, elle est simplement :

« The Vampire ».

Il ne s’agit évidemment pas d’un vampire surnaturel. Le mot est utilisé comme une métaphore pour désigner une femme qui séduit un homme, l’épuise moralement et provoque sa perte.

Le film est inspiré d’une pièce de Porter Emerson Browne, elle-même liée au poème The Vampire de Rudyard Kipling et à un tableau du même nom réalisé par Philip Burne-Jones.

Mais c’est le succès de Theda Bara qui transforme réellement cette figure en phénomène de masse.

Theda Bara dans A Fool There Was en 1915 avec Edward José


Image promotionnelle de A Fool There Was en 1915, avec Theda Bara dans le rôle de « The Vampire » et Edward José dans celui de sa victime John Schuyler. Crédit photo Box Office Attractions Company / Fox Film (domaine public).

L’American Film Institute considère le film comme celui qui a lancé la grande mode des vamps à la fin des années 1910.

Son succès a été colossal. Theda Bara, jusque-là pratiquement inconnue du grand public, est devenue une star presque du jour au lendemain.

La célèbre injonction « Kiss me, my fool! » est également devenue l’une des phrases associées au cinéma muet de cette période.

Cette campagne très agressive a aussi produit les étonnantes photographies où Theda Bara pose avec un squelette pour renforcer son image de vamp inquiétante.

Pourquoi Theda Bara était-elle appelée une vamp ?

Le mot « vamp » est une contraction de vampire, mais son sens est ici très éloigné de Dracula.

La vamp est une femme fatale qui attire les hommes avant de les entraîner dans la ruine sociale, financière ou morale.

Le personnage existait sous différentes formes dans la littérature, la peinture et le théâtre avant Theda Bara. Elle n’est donc pas littéralement la première femme fatale de l’histoire du cinéma.

En revanche, elle est devenue la première grande vedette à incarner durablement ce type de personnage.

Le mot lui-même a ensuite largement dépassé Theda Bara pour entrer dans le vocabulaire populaire.

D’autres actrices ont repris l’archétype, mais son nom est resté particulièrement associé à cette image.

Fox invente une mystérieuse princesse orientale

Le plus étonnant est peut-être que la Fox ne s’est pas contentée de promouvoir les personnages joués par Theda Bara.

Le studio a également inventé… Theda Bara elle-même.

La véritable Theodosia Goodman était une Américaine née dans l’Ohio.

La femme présentée aux journalistes était tout autre.

Selon différentes versions de la campagne publicitaire, elle serait née en Égypte ou dans le Sahara, aurait grandi à l’ombre du Sphinx et serait la fille d’un artiste français et d’un père arabe ou d’un sculpteur italien.

On lui attribuait un intérêt pour l’occultisme, les mystères de l’Orient et toutes sortes de pratiques parfaitement adaptées à son personnage.

La presse l’a notamment surnommée le « Serpent du Nil ».

Même son nom a fait partie du jeu.

La publicité de l’époque affirmait que « Theda Bara » était une réorganisation des lettres de :

ARAB DEATH

Une explication extraordinairement commode pour une star censée être née dans le désert.

Des travaux plus récents indiquent plutôt que « Theda » dérive naturellement de Theodosia et que « Bara » pourrait être lié au nom familial Baranger de Coppet.

Autrement dit, « Arab Death » appartient surtout à l’impressionnante machine publicitaire qui entourait l’actrice.

Le MoMA considère cette campagne comme l’un des premiers grands exemples de fabrication volontaire d’une personnalité cinématographique.

Maquillage, costumes et photos : comment Fox fabriquait « The Vamp »

Le personnage fonctionnait parce qu’il était immédiatement reconnaissable.

Theda Bara affichait un maquillage particulièrement marqué autour des yeux. Les éclairages en noir et blanc renforçaient les contrastes et donnaient à son regard une profondeur inhabituelle.

Ses costumes étaient également beaucoup plus audacieux que ceux de nombreuses actrices contemporaines.

Voiles, bijoux massifs, vêtements orientalisants et tenues extrêmement révélatrices créaient une silhouette suffisamment extravagante pour être identifiable sur une simple photographie.

Theda Bara dans le film Sin en 1915 avec son maquillage de vamp
Theda Bara dans Sin en 1915. Son maquillage sombre autour des yeux et sa mise en scène illustrent déjà parfaitement le style visuel de « The Vamp ». Crédit photo Jack Freulich / Fox Film (domaine public).

Le studio multipliait également les portraits entourés d’accessoires destinés à prolonger son personnage hors de l’écran : serpents, encens, crânes, squelettes ou décors vaguement égyptiens.

La frontière entre l’actrice et ses rôles était volontairement brouillée.

Ce fonctionnement paraît aujourd’hui familier tant les studios construisent l’image publique de leurs stars. En 1915, l’ampleur du dispositif était beaucoup plus inhabituelle.

Theda Bara en Cléopâtre, l’image devenue légendaire

En 1917, Theda Bara atteint l’un des sommets de sa carrière avec Cleopatra, réalisé par J. Gordon Edwards.

La Fox investit massivement dans cette production, avec des décors imposants et surtout une impressionnante série de costumes conçus pour renforcer l’image exotique de sa vedette.

L’exactitude historique passait manifestement après l’efficacité publicitaire.

Theda Bara dans le rôle de Cléopâtre en 1917


Theda Bara dans Cleopatra en 1917, dans l’un des costumes extravagants qui ont largement contribué à la célébrité visuelle du film. Crédit photo Fox Film Corporation (domaine public).

Le film a presque entièrement disparu, mais ses nombreuses photographies promotionnelles continuent à circuler plus d’un siècle plus tard.

C’est même l’un des grands paradoxes de Theda Bara : nous connaissons parfois beaucoup mieux l’apparence de ses films que les films eux-mêmes.

Une grande galerie permet de voir Theda Bara en Cléopâtre dans une trentaine de photographies promotionnelles du film.

Salomé, Carmen et les autres femmes fatales

La carrière de Theda Bara ne se limite évidemment pas à A Fool There Was et Cleopatra.

Fox lui confie toute une série de personnages chargés d’une forte réputation sensuelle ou tragique.

Elle joue notamment :

Carmen en 1915,

Juliette dans Romeo and Juliet en 1916,

Marguerite Gautier dans Camille en 1917,

Cléopâtre en 1917,

et Salomé en 1918.

Cette succession finit toutefois par enfermer l’actrice dans une formule.

Même lorsqu’elle change de décor ou d’époque, la publicité revient constamment à la même promesse : Theda Bara sera dangereuse, séduisante et probablement très mauvaise pour la santé mentale des hommes qui l’approchent.

Theda Bara dans le rôle de Salomé en 1918
Theda Bara photographiée par Albert Witzel dans le rôle de Salomé en 1918. Crédit photo Albert Witzel (domaine public).

Le personnage de la vamp était tellement rentable que s’en débarrasser est devenu difficile.

Une actrice prisonnière de son personnage

Theda Bara souhaitait pourtant montrer autre chose.

Elle a essayé des rôles plus sentimentaux, dramatiques ou moins ouvertement liés à la femme prédatrice. Mais le public et surtout la publicité continuaient à attendre « The Vamp ».

La situation rappelle à quel point le cinéma muet fonctionnait déjà avec des personnages-types très puissants.

À la même époque, Mary Pickford construisait presque l’image inverse avec ses rôles d’ingénue et son surnom d’« America’s Sweetheart ».

Deux actrices extrêmement populaires, deux personnages publics presque opposés.

L’une incarnait la jeune femme innocente.

L’autre semblait pouvoir provoquer l’effondrement d’un empire simplement en regardant son souverain de travers.

Theda Bara en Salomé avec G. Raymond Nye dans le rôle du roi Hérode en 1918
Theda Bara dans le rôle de Salomé face à G. Raymond Nye, qui interprète le roi Hérode, dans le film aujourd’hui perdu Salomé de 1918. Crédit photo Fox Film (domaine public).

The Soul of Buddha, un rôle plus personnel

En 1918, Theda Bara joue dans The Soul of Buddha, réalisé une nouvelle fois par J. Gordon Edwards.

Elle est également créditée pour l’histoire du film.

L’intrigue reste chargée d’exotisme et de drame, mais cet exemple montre qu’elle ne se contentait pas d’être un visage choisi par la Fox.

Theda Bara dans The Soul of Buddha en 1918
Theda Bara dans The Soul of Buddha en 1918, un film aujourd’hui presque entièrement perdu dont elle a également écrit l’histoire. Crédit photo Fox Film Corporation (domaine public).

Comme beaucoup de productions de cette période, le film repose sur des représentations de cultures étrangères qui apparaissent aujourd’hui très éloignées des standards historiques et culturels contemporains.

Elles témoignent néanmoins de la manière dont les studios vendaient alors l’exotisme à leur public.

Pourquoi presque tous les films de Theda Bara ont-ils disparu ?

C’est probablement le point le plus frustrant de toute son histoire.

Theda Bara a tourné énormément.

La Library of Congress recense 39 longs métrages réalisés entre 1914 et 1919.

Il n’en subsiste que deux dans cette période.

A Fool There Was est heureusement l’un d’eux.

Une grande partie des autres films est considérée comme perdue.

L’incendie d’un dépôt de la Fox à Little Ferry, dans le New Jersey, en 1937 a détruit quantité de négatifs et de copies anciennes, dont des films de Theda Bara.

Mais l’incendie n’explique pas à lui seul toutes les pertes.

Les copies en nitrate utilisées au début du cinéma étaient extrêmement inflammables et se dégradaient avec le temps. Les studios accordaient également peu de valeur commerciale aux vieux films muets après leur exploitation, et leur conservation était loin d’être systématique.

C’est un problème qui touche une grande partie de l’histoire du cinéma muet, même si les réalisateurs de l’époque étaient déjà capables de produire des effets spéciaux étonnamment ingénieux sans aucun outil numérique.

Cleopatra et Salomé ne subsistent plus qu’en fragments

Le cas de Cleopatra est particulièrement spectaculaire.

Le film comptait parmi les productions les plus prestigieuses de Fox, mais il n’en subsiste aujourd’hui que de très courts fragments.

Salomé a connu un destin comparable.

La perte est d’autant plus visible que des centaines de photographies fixes, affiches et publicités de Theda Bara ont survécu.

Son visage est donc omniprésent dans l’histoire du cinéma alors que l’essentiel de son travail d’actrice est devenu impossible à regarder.

Voilà pourquoi ses portraits ne sont pas de simples photographies glamour : ils constituent souvent les principaux témoignages visuels restant de productions disparues.

La fin de la période Fox

En 1919, les relations entre Theda Bara et Fox se détériorent.

Son contrat n’est pas renouvelé et sa période de domination du cinéma américain prend rapidement fin.

Elle tente alors de revenir au théâtre. En 1920, elle joue notamment dans The Blue Flame.

Le personnage de vamp commence toutefois à sembler moins moderne dans le monde de l’après-Première Guerre mondiale.

Les goûts du public changent et de nouvelles vedettes apparaissent.

Le cinéma muet lui-même entre dans une nouvelle phase qui donnera naissance à d’autres immenses sex-symbols, dont Rudolph Valentino, qui incarne beaucoup mieux que Theda Bara le glamour cinématographique des années 1920.

C’est précisément pourquoi décrire Bara comme un « sex-symbol des années 1920 » est trompeur : son règne appartient surtout à la décennie précédente.

Theda Bara dans la pièce The Blue Flame en 1920


Theda Bara dans The Blue Flame en 1920, après la fin de sa grande période cinématographique chez Fox. Cette photographie promotionnelle montre une image déjà différente de la « Vamp » qui avait dominé les années 1910. Crédit photo auteur inconnu (domaine public).

Mariage avec Charles Brabin et derniers films

Theda Bara a épousé le réalisateur britannique Charles Brabin en juillet 1921.

Elle apparaît ensuite beaucoup moins.

Une tentative de retour au cinéma a lieu avec The Unchastened Woman en 1925.

L’année suivante, elle tourne encore dans la comédie Madame Mystery puis effectue une petite apparition dans 45 Minutes from Hollywood.

Elle quitte ensuite définitivement les écrans.

Theda Bara n’a jamais tourné dans un film parlant.

Elle a donc commencé et terminé sa carrière cinématographique avant que le son ne transforme complètement Hollywood.

Theda Bara, l’un des premiers grands sex-symbols du cinéma

Il est difficile de lui attribuer sérieusement le titre de « premier sex-symbol de l’histoire ».

Des actrices, danseuses et chanteuses étaient déjà devenues des icônes de beauté bien avant son arrivée au cinéma.

En revanche, Theda Bara appartient incontestablement aux premiers grands sex-symbols spécifiquement créés par l’industrie cinématographique.

Son cas est particulièrement moderne.

Un studio choisit une actrice, lui attribue une histoire, une apparence, des accessoires, des vêtements, une personnalité publique et même une origine géographique imaginaire.

Le résultat devient une marque immédiatement reconnaissable.

Plus d’un siècle avant Instagram, Hollywood maîtrisait déjà assez bien le personal branding. Il fallait simplement davantage de serpents.

Theda Bara est morte à Los Angeles le 7 avril 1955, à l’âge de 69 ans.

Son personnage lui a survécu.

« The Vamp » est aujourd’hui un morceau de l’histoire du cinéma muet, mais aussi un exemple particulièrement spectaculaire de la manière dont Hollywood a appris très tôt à fabriquer ses propres mythes.

Sources pour aller plus loin

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1 commentaire pour “Theda Bara, la grande vamp du cinéma muet”

  1. Retour de ping : Quelques exemples de réalisations d'effets spéciaux dans les films muets [video] - 2Tout2Rien

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