Le colugo, également appelé galéopithèque ou « lémurien volant », est un mammifère arboricole d’Asie du Sud-Est qui semble avoir trouvé une solution assez radicale au problème des déplacements entre les arbres : transformer presque toute sa peau en aile de planeur. Le surnom est pourtant trompeur, car le colugo n’est ni un lémurien ni un animal capable de véritablement voler.
Ce membre de l’ordre des Dermoptères plane grâce à un immense patagium qui relie son cou, ses quatre membres, ses doigts, ses orteils et jusqu’à sa queue. Pesant généralement autour de 1 à 2 kg, il peut parcourir plus de 100 mètres entre deux arbres et certains planés ont été estimés à environ 150 mètres. Plus étonnant encore, les analyses génomiques placent les colugos comme le groupe frère des primates parmi les mammifères actuels.
Un colugo de la Sonde (Galeopterus variegatus) photographié en Thaïlande. Crédit photo Wich’yanan L (CC BY 4.0).
À retenir
- Le colugo est aussi appelé galéopithèque ou lémurien volant, mais ce n’est pas un véritable lémurien.
- Il ne vole pas comme une chauve-souris : il plane grâce à un immense patagium.
- Des planés allant jusqu’à environ 150 mètres ont été estimés chez des colugos sauvages.
- Les colugos appartiennent à l’ordre des Dermoptères et constituent le groupe frère des primates selon les analyses génomiques.
- Deux espèces sont actuellement reconnues : le colugo de la Sonde et le colugo des Philippines.
- Leurs incisives inférieures possèdent d’étranges dents en forme de peigne, notamment utilisées pour le toilettage.
Le lémurien volant n’est ni un lémurien ni vraiment volant
L’expression « lémurien volant » est donc doublement trompeuse. Le colugo n’appartient pas aux Lemuriformes, les véritables lémuriens qui vivent principalement à Madagascar. Pour voir à quoi ressemble réellement cette branche des primates, il suffit de comparer le colugo aux espèces de lémuriens parfois beaucoup moins connues que le maki catta.
Il n’a pas non plus d’ailes capables de produire un vol battu. Il saute d’un arbre puis transforme sa chute en vol plané en déployant son patagium. Chez les mammifères actuels, les chauves-souris, dont la minuscule chauve-souris bourdon, restent les seules capables d’un véritable vol motorisé.
Le lien avec les primates n’est cependant pas complètement imaginaire. Une importante étude génomique publiée dans Science Advances a apporté un fort soutien à l’hypothèse selon laquelle les Dermoptères forment le groupe frère des primates. Colugos et primates constituent ensemble le clade des Primatomorpha.
Un véritable lémurien comme le aye-aye et son interminable doigt spécialisé reste donc un parent relativement proche à l’échelle de l’évolution des mammifères, mais certainement pas un cousin au point de justifier le nom de « lémurien volant ».
Colugo en vol. Crédit photo Zoltán Stekkelpak (CC0).
Un patagium presque tout autour du corps
Le patagium du colugo est probablement sa caractéristique la plus spectaculaire. Chez beaucoup d’autres mammifères planeurs, la membrane s’étend essentiellement entre les membres antérieurs et postérieurs. Chez le galéopithèque, elle va beaucoup plus loin.
Elle relie le cou aux membres antérieurs, se poursuit entre les doigts, rejoint les membres postérieurs, s’étend entre les orteils et enveloppe même la queue. Lorsqu’il écarte complètement les pattes, le colugo ressemble moins à un écureuil qu’à un cerf-volant poilu doté de griffes.
Des chercheurs équipant des colugos sauvages de Singapour avec des accéléromètres ont enregistré 222 planés. Les distances estimées allaient de seulement 2,5 mètres à environ 150 mètres, pour une moyenne proche de 31 mètres. Au cours des longs planés, la vitesse horizontale avoisinait 10 m/s, soit environ 36 km/h.
Il fait donc partie des champions du vol plané chez les mammifères. Une comparaison intéressante peut être faite avec le grand phalanger volant d’Australie : lui aussi dépasse les 100 mètres, mais ce marsupial utilise un patagium beaucoup moins étendu que celui du colugo.
Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, planer ne lui permet pas forcément d’économiser de l’énergie. Une autre étude menée sur des animaux sauvages a montré que grimper suffisamment haut pour s’élancer coûte cher : sur la distance étudiée, le déplacement associant escalade et vol plané était environ 1,5 fois plus coûteux que le déplacement horizontal théorique dans la canopée.
Le bénéfice semble plutôt être le temps gagné. Un colugo en plané peut aller environ dix fois plus vite qu’un mammifère se déplaçant prudemment entre les branches. Il peut ainsi rejoindre rapidement un arbre nourricier, franchir une trouée et éviter de descendre au sol.
Portrait d’un colugo montrant son patagium jusqu’au cou. Crédit photo Caroline Jones (CC BY 2.0).
Pourquoi le colugo a-t-il des dents en forme de peigne ?
Le colugo réserve une autre bizarrerie dans sa bouche. Ses incisives inférieures sont pectinées : au lieu d’avoir un bord simple, elles sont profondément divisées en une série de longues pointes parallèles qui ressemblent aux dents d’un minuscule peigne.
Crâne de colugo de la Sonde (Galeopterus variegatus) montrant sa dentition très particulière. Crédit photo OsteologicalsRock (CC BY-SA 3.0).
Cette étrange dentition sert notamment au toilettage du pelage et du patagium. L’animal passe ces incisives dans sa fourrure comme un peigne intégré directement à sa mâchoire. Leur rôle dans le traitement de certains aliments est également évoqué, mais le toilettage reste l’une de leurs fonctions les mieux documentées.
Les colugos possèdent par ailleurs des molaires adaptées au broyage et au cisaillement des végétaux. Ils sont principalement herbivores et consomment surtout de jeunes feuilles, des pousses, des fleurs, des fruits et parfois de la sève.
Voilà qui explique pourquoi la recherche « colugo dents » mène à quelque chose de réellement inhabituel : contrairement à beaucoup de bizarreries zoologiques visibles uniquement sous microscope, celle-ci se trouve directement dans la boîte à outils quotidienne de l’animal.
Deux espèces de colugos… officiellement
La classification actuelle reconnaît seulement deux espèces vivantes de Dermoptères.
Le colugo de la Sonde (Galeopterus variegatus) vit sur une grande partie de l’Asie du Sud-Est. Le colugo des Philippines (Cynocephalus volans) est quant à lui endémique de l’archipel philippin.
Colugo des Philippines (Cynocephalus volans), la seconde espèce de Dermoptère actuellement reconnue. Crédit photo spacegecko (CC BY 4.0).
Mais cette apparente simplicité taxonomique pourrait cacher beaucoup de monde sous le tapis. Les analyses génétiques ont révélé de profondes différences entre plusieurs populations géographiquement isolées de Galeopterus variegatus.
La Mammal Diversity Database signale aujourd’hui de fortes indications moléculaires et morphologiques suggérant au moins six lignées diagnostiquables actuellement regroupées sous le nom de colugo de la Sonde. Aucune révision taxonomique complète n’a toutefois encore transformé ces lignées en espèces officiellement reconnues.
Donc, pour l’instant : deux espèces sur le papier, probablement davantage dans les arbres.
Où vit le colugo ?
Le colugo de la Sonde possède l’aire de répartition la plus vaste. Il est recensé au Cambodge, en Indonésie, au Laos, en Malaisie, au Myanmar, à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam, avec de nombreuses populations insulaires.
Le colugo des Philippines vit uniquement aux Philippines, notamment sur Mindanao, Bohol, Leyte, Samar, Dinagat, Basilan et Siargao.
Ces mammifères sont essentiellement arboricoles et surtout actifs la nuit. Leur coloration marbrée grise ou brun-roux les rend étonnamment difficiles à distinguer lorsqu’ils restent aplatis contre l’écorce pendant la journée.
Forme rousse d’un colugo de la Sonde photographié dans le parc national de Bako, au Sarawak en Malaisie. Crédit photo Bernard DUPONT (CC BY-SA 2.0).
Leur mode de vie nocturne explique aussi pourquoi ils restent relativement difficiles à étudier. Dans les mêmes forêts d’Asie du Sud-Est, on peut rencontrer d’autres créatures nocturnes nettement mieux équipées pour le véritable vol, comme l’étonnant engoulevent oreillard qui ressemble à un petit dragon.
Un bébé transporté jusque dans les airs
Le colugo est un mammifère placentaire, mais la façon dont la mère protège son petit évoque curieusement celle de certains marsupiaux.
Le jeune naît peu développé et reste accroché contre le ventre maternel. La femelle peut replier la partie arrière de son patagium pour former une sorte de poche ou de hamac protecteur. Le petit continue à s’agripper lorsqu’elle grimpe et peut même rester avec elle pendant ses déplacements en vol plané.
Une femelle colugo avec son petit dans le parc national de Bako, à Bornéo. Crédit photo Danielle Brigida (CC BY 2.0).
Cette façon de transporter le jeune montre aussi à quel point le patagium est polyvalent : aile de planeur lorsqu’il est tendu, couverture protectrice lorsqu’il est replié. Une pièce d’équipement multifonction que l’évolution livre directement montée, sans même la petite clé Allen qui manque toujours au mauvais moment.
Une mère colugo et son petit agrippé contre elle. Crédit photo Danielle Brigida (CC BY 2.0).
Le colugo est-il une espèce menacée ?
Il faut ici distinguer les menaces réelles pesant sur son habitat de son classement officiel. Les deux espèces reconnues sont actuellement classées en Préoccupation mineure dans les évaluations reprises par la Mammal Diversity Database.
Cela ne signifie pas que toutes leurs populations se portent bien. La disparition et la fragmentation des forêts, les routes coupant la canopée, l’agriculture et l’urbanisation peuvent isoler les populations de ces animaux presque exclusivement arboricoles. À Singapour, des dispositifs comme de hauts poteaux permettant de franchir certaines coupures ont même été expérimentés afin de restaurer des possibilités de vol plané entre fragments forestiers.
Cette fragmentation mérite d’autant plus d’attention que la diversité génétique cachée du colugo de la Sonde semble importante. Une population isolée peut représenter beaucoup plus qu’une simple population locale si de futures recherches montrent qu’elle appartient en réalité à une espèce distincte.
Colugo de Malaisie vu de près. Crédit photo Kristof Zyskowski (CC BY 4.0).
Le colugo en vidéo
Voir un colugo immobile contre un tronc ne donne qu’une idée assez incomplète de l’animal. Une fois son patagium déployé, sa silhouette change radicalement :
Sources pour aller plus loin
- Mammal Diversity Database — Galeopterus variegatus, colugo de la Sonde
- Mammal Diversity Database — Cynocephalus volans, colugo des Philippines
- Science Advances — Genomic analysis reveals hidden biodiversity within colugos, the sister group to primates
- Proceedings of the Royal Society B — Take-off and landing kinetics of a free-ranging gliding mammal, the Malayan colugo
- Journal of Experimental Biology — Gliding saves time but not energy in Malayan colugos
- Animal Diversity Web — Galeopterus variegatus








