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Le cratère de Batagaika, le plus grand effondrement de pergélisol connu

En Yakoutie, dans le nord-est de la Sibérie, le cratère de Batagaika ressemble à une balafre géante ouverte dans le sol gelé. Vu du ciel, le site a quelque chose d’irréel : une immense entaille brunâtre qui mord peu à peu dans la colline, comme si le paysage avait été découpé au couteau.

Le terme de cratère est resté, parce qu’il est simple, parlant et déjà bien installé dans les recherches Google. Pourtant, Batagaika n’est pas un vrai cratère. Il ne s’agit ni d’un impact de météorite, ni d’un volcan, ni d’une explosion soudaine, mais d’un gigantesque effondrement rétrogressif lié au dégel du pergélisol, ce que les géologues appellent un retrogressive thaw slump.

Aujourd’hui, Batagaika est considéré comme le plus grand megaslump de ce type connu sur Terre, avec une superficie de 87,6 hectares mesurée en 2023. Au-delà de son allure spectaculaire, il constitue aussi une sorte de coupe géologique géante qui permet aux chercheurs de lire plusieurs centaines de milliers d’années d’histoire climatique.

Vue satellite du cratère de Batagaika en Sibérie, immense effondrement du pergélisol
Vue satellite du cratère de Batagaika, en Yakoutie, avec en rouge l’extension de l’effondrement entre 2016 et 2020. Crédit photo European Union, Copernicus Sentinel-2 imagery (conditions d’utilisation Copernicus).

À retenir

  • Le cratère de Batagaika se trouve en Sibérie, dans la république de Sakha.
  • Ce n’est pas un vrai cratère, mais un effondrement du pergélisol.
  • Sa superficie atteignait 87,6 hectares en 2023.
  • Depuis 2014, environ 1 million de mètres cubes de glace et de sédiments sont mobilisés chaque année.
  • Environ 4 000 à 5 000 tonnes de carbone organique sont remises en circulation chaque année.
  • Le pergélisol le plus ancien exposé à Batagaika remonte à environ 650 000 ans ou davantage.

Le cratère de Batagaika n’est pas vraiment un cratère

Le nom de cratère de Batagaika est pratique, mais il est trompeur. Les géologues parlent plutôt d’un retrogressive thaw slump, autrement dit d’un effondrement qui recule progressivement à mesure que le pergélisol dégèle et s’affaisse.

Le site se trouve dans les hautes terres de la Yana, non loin de la localité de Batagay, dans la république de Sakha.

Il est parfois surnommé la porte de l’enfer de Sibérie, mais le mécanisme n’a rien à voir avec le cratère de Darvaza et ses flammes alimentées par du gaz naturel. À Batagaika, ce sont surtout la fonte de la glace souterraine, l’érosion et l’effondrement des sols qui transforment le paysage.

Comment le cratère de Batagaika s’est-il formé ?

La formation de Batagaika est liée à la perturbation de la couverture végétale et à la présence d’un pergélisol extrêmement riche en glace.

La végétation et les sols de surface jouent normalement un rôle d’isolant. Lorsque cette protection est réduite, davantage de chaleur pénètre dans le sous-sol. La glace contenue dans le pergélisol commence alors à fondre.

Le terrain perd du volume et de la cohésion, puis s’affaisse. De nouvelles couches de pergélisol sont exposées à l’air et à la chaleur, ce qui accélère encore leur dégel. Le phénomène peut alors se propager progressivement vers l’amont.

Contrairement à ce que l’on peut parfois lire, le méthane n’a pas provoqué l’ouverture du trou. Le méthane et le dioxyde de carbone peuvent être produits ensuite lors de la décomposition de matière organique libérée par le dégel, mais ils ne sont pas la cause mécanique de l’effondrement.

Le plus grand effondrement de pergélisol connu

Une étude publiée en 2024 dans la revue Geomorphology a permis de mesurer très précisément les dimensions et l’évolution du site.

En 2023, le Batagay megaslump couvrait 87,6 hectares. Les chercheurs le présentent comme le plus grand megaslump connu sur Terre.

Depuis 2014, environ 1 million de mètres cubes de matériaux sont mobilisés chaque année. Sur l’ensemble de son évolution, les auteurs estiment qu’environ 35 millions de mètres cubes ont déjà été déplacés.

Environ deux tiers de ce volume correspondent à de la glace souterraine, et un tiers à des sédiments gelés.

Évolution du cratère de Batagaika entre 1999 et 2013 vue par satellite


Évolution du cratère de Batagaika entre 1999 et 2013, visible sur des images satellites. Crédit image NASA Earth Observatory (domaine public).

Les satellites sont particulièrement utiles pour suivre ce type de phénomène lent mais massif. Ils permettent de comparer plusieurs décennies d’évolution d’un même paysage. C’est la même logique que dans ces images avant/après de la NASA montrant la transformation de glaciers, de lacs, de forêts ou de zones côtières.

4 000 à 5 000 tonnes de carbone mobilisées chaque année

L’étude de 2024 estime aussi qu’environ 4 000 à 5 000 tonnes de carbone organique sont mobilisées chaque année par le dégel et l’érosion du site.

Cette donnée demande une petite précision importante.

Cela ne signifie pas que 4 000 à 5 000 tonnes de CO₂ ou de méthane sont automatiquement rejetées dans l’atmosphère chaque année. Il s’agit d’abord de carbone organique ancien libéré des sédiments gelés.

Une partie de cette matière peut ensuite être décomposée par des micro-organismes et transformée en dioxyde de carbone ou en méthane, selon les conditions locales.

Un pergélisol vieux d’au moins 650 000 ans

Batagaika est aussi exceptionnel pour une autre raison : il expose des couches de pergélisol extrêmement anciennes.

Une étude publiée dans Quaternary Research a daté certaines couches profondes à environ 650 000 ans ou davantage.

Ce pergélisol représente le plus ancien pergélisol directement daté de l’ouest de la Béringie et le deuxième plus ancien connu de l’hémisphère Nord.

Autrement dit, certaines glaces visibles aujourd’hui dans les parois du cratère se sont formées au Pléistocène moyen, bien avant l’apparition de notre espèce.

Une fenêtre ouverte sur les animaux du Pléistocène

Les terrains gelés de Sibérie sont capables de conserver de manière spectaculaire des restes végétaux et animaux.

Le pergélisol a ainsi livré des carcasses, des ossements, des poils, du pollen et même de l’ADN ancien. C’est aussi dans ce type d’environnement qu’a été retrouvé un tigreau à dents de sabre momifié dans le pergélisol sibérien, conservé pendant environ 35 000 ans.

Batagaika fonctionne donc comme une immense coupe naturelle dans les archives du Pléistocène. Les couches mises à nu permettent de reconstruire les climats passés, la végétation ancienne et certains écosystèmes disparus.

Pourquoi Batagaika continue-t-il de s’agrandir ?

Le phénomène s’auto-entretient en partie.

À mesure que les parois s’effondrent, de nouvelles surfaces de pergélisol riche en glace sont exposées. Elles absorbent davantage de chaleur, dégèlent puis s’affaissent à leur tour.

Le rythme varie selon les secteurs et les conditions climatiques, mais certaines zones du front reculent d’environ une dizaine de mètres par an.

Le substrat rocheux peut limiter l’approfondissement du site, mais l’effondrement peut continuer à progresser latéralement et vers l’amont tant qu’il rencontre des terrains riches en glace.

Vue satellite du cratère de Batagaika en Sibérie
Vue satellite du cratère de Batagaika. Crédit image Google Satellite.

La “porte de l’enfer” de Sibérie est surtout un laboratoire naturel

Le surnom de porte de l’enfer fonctionne très bien dans les titres, mais Batagaika est surtout un site scientifique exceptionnel.

Il montre de façon particulièrement visible comment un pergélisol très riche en glace peut devenir instable lorsqu’il est perturbé.

Il expose aussi directement des couches gelées vieilles de centaines de milliers d’années, donnant accès à une archive géologique et climatique rare.

Le cratère de Batagaika est donc à la fois un paysage spectaculaire, un marqueur de la transformation actuelle du pergélisol sibérien et une fenêtre ouverte sur des environnements vieux de plusieurs centaines de milliers d’années.

Vidéo du cratère de Batagaika

Cette vidéo permet de mieux se rendre compte de l’échelle du cratère de Batagaika et de l’impressionnante entaille créée par le dégel du pergélisol en Sibérie.

Sources pour aller plus loin

Cratère qui n’en est pas vraiment un, découvrez également celui de Gara Medouar au Maroc.

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3 commentaires sur “Le cratère de Batagaika, le plus grand effondrement de pergélisol connu”

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