Le ksar de Aït-ben-Haddou, mont Saint-Michel berbère
À une trentaine de kilomètres de Ouarzazate, dans la vallée de l’Ounila au Maroc, le ksar d’Aït-Ben-Haddou accroche ses maisons de terre aux pentes d’une colline au bord de l’oued. Sa silhouette compacte, hérissée de tours et dominée par un ancien grenier fortifié, lui vaut parfois le surnom très imagé de « mont Saint-Michel berbère ». La comparaison n’a rien d’officiel, mais elle traduit assez bien l’impression produite par ce village fortifié posé au-dessus du paysage.
Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987, Aït-Ben-Haddou est l’un des exemples les plus connus de l’architecture en terre du sud marocain. Ancien lieu de passage sur une route commerciale reliant le Sahara à Marrakech, le ksar est aussi devenu une vedette de cinéma : Lawrence d’Arabie, Gladiator ou encore Game of Thrones ont participé à faire connaître ses murailles ocre bien au-delà du Haut Atlas.
Le ksar d’Aït-Ben-Haddou et ses constructions de terre étagées sur la colline, dans la province de Ouarzazate. Crédit photo Abdel Charaf (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Aït-Ben-Haddou est un ksar, c’est-à-dire un habitat fortifié collectif, et non simplement une kasbah.
- Il se trouve dans la province de Ouarzazate, sur les contreforts méridionaux du Haut Atlas.
- Le site se situait sur une ancienne route commerciale reliant les régions au sud du Sahara à Marrakech.
- Les constructions visibles les plus anciennes ne semblent pas antérieures au XVIIe siècle, même si les techniques employées et l’histoire du lieu sont plus anciennes.
- Le ksar associe maisons, murailles, tours, mosquée, place publique, caravansérail, cimetières et grenier fortifié.
- La terre et le bois restent les matériaux caractéristiques de cette architecture présaharienne.
- Aït-Ben-Haddou est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987.
- Le séisme du 8 septembre 2023 a provoqué des dégâts, mais le site a été relativement moins touché que d’autres monuments de la région.
- Le ksar a servi de décor à plusieurs productions internationales, notamment Lawrence d’Arabie, Gladiator et Game of Thrones.
Qu’est-ce qu’un ksar ?
Aït-Ben-Haddou est souvent présenté comme une « kasbah », notamment dans les guides touristiques. Les deux termes sont pourtant différents.
Un ksar, ou ksour au pluriel, désigne ici un ensemble d’habitations et de bâtiments collectifs regroupés derrière une enceinte défensive. L’UNESCO décrit Aït-Ben-Haddou comme un habitat présaharien composé de maisons serrées les unes contre les autres, protégé par des murailles renforcées de tours d’angle.
Une kasbah désigne plutôt une demeure fortifiée ou une citadelle. Certaines grandes maisons d’Aït-Ben-Haddou, dotées de hautes tours décorées, ressemblent ainsi à de petits châteaux et peuvent être qualifiées de kasbahs, mais elles ne représentent qu’une partie du ksar.
Cette architecture collective raconte donc beaucoup plus qu’une simple volonté de se protéger. Le village regroupait logements, activités économiques, religion, stockage des récoltes et espaces communautaires dans un ensemble remarquablement compact.
Les maisons et tours se pressent à l’intérieur de l’enceinte défensive du ksar. Crédit photo Martin Fisch (CC BY-SA 2.0).
Aït-Ben-Haddou sur l’ancienne route des caravanes
Le ksar occupe une position stratégique dans la vallée de l’Ounila, sur un axe qui permettait autrefois de rejoindre Marrakech depuis les régions situées au sud du Sahara en passant par les vallées du sud marocain et les cols du Haut Atlas.
Marchands, voyageurs et caravanes circulaient sur ces routes avec leurs marchandises. L’UNESCO mentionne Aït-Ben-Haddou comme l’un des comptoirs établis sur cette voie commerciale ancienne reliant ce qu’on appelait alors le Soudan à Marrakech par la vallée du Drâa et le col de Tizi-n’Telouet.
On trouve ainsi dans le ksar un caravansérail, bâtiment destiné à accueillir voyageurs, bêtes et marchandises.
L’existence du site est probablement plus ancienne que les bâtiments actuellement visibles. Mais contrairement à ce qu’affirment encore beaucoup de descriptions, il est imprudent de dater l’ensemble du XIe siècle : selon l’UNESCO, les constructions conservées ne paraissent pas antérieures au XVIIe siècle.
C’est la structure du village et surtout les techniques de construction qui perpétuent des traditions beaucoup plus anciennes du sud marocain.
Le ksar d’Aït-Ben-Haddou se dresse au-dessus de l’oued, avec ses maisons et tours de terre ocre caractéristiques du sud marocain. Crédit photo Carlos ZGZ (domaine public).
Une ville presque entièrement construite avec la terre locale
Aït-Ben-Haddou offre un spectaculaire catalogue des techniques traditionnelles de construction en terre.
Le terme « pisé » est souvent utilisé pour résumer toute cette architecture. En réalité, plusieurs techniques et matériaux se combinent. La terre compactée peut constituer les murs les plus massifs, tandis que les parties supérieures et certains décors utilisent des briques de terre crue séchées au soleil. La pierre intervient notamment dans certains soubassements et le bois dans les planchers, plafonds et charpentes.
Les tours des grandes demeures présentent surtout de remarquables motifs géométriques obtenus par le jeu de la maçonnerie en terre.
Les grandes demeures du ksar associent murs de terre, tours d’angle et décors géométriques caractéristiques de l’architecture du sud marocain. Crédit photo Pcrizzo4 (CC BY-SA 4.0).
La terre possède aussi une propriété appréciable dans cette région : son inertie thermique limite les variations rapides de température à l’intérieur des bâtiments.
En revanche, elle ne pardonne guère l’abandon. Pluie, ruissellement et absence d’entretien érodent progressivement les enduits et les murs. Ce type de construction nécessite donc des réparations régulières.
Dans un tout autre environnement, les maisons troglodytes de Matmata en Tunisie montrent une autre réponse architecturale traditionnelle aux fortes chaleurs : au lieu d’élever des murs de terre, les habitants ont creusé leurs logements dans le sol.
Que trouve-t-on à l’intérieur d’Aït-Ben-Haddou ?
Derrière sa silhouette presque monolithique vue depuis l’autre rive, Aït-Ben-Haddou était organisé comme un véritable village.
L’UNESCO recense notamment :
- de nombreuses maisons d’habitation ;
- une mosquée ;
- une place publique ;
- des aires de battage des céréales situées à l’extérieur de l’enceinte ;
- un caravansérail ;
- un cimetière musulman ;
- un cimetière juif ;
- le sanctuaire de Sidi Ali ou Amer ;
- une fortification et un grenier au sommet du village.
Ce dernier point est important : contrairement à certaines descriptions, les deux cimetières ne sont pas perchés ensemble au sommet de la colline. C’est surtout l’ancien grenier fortifié, ou agadir, qui occupe la partie dominante du site.
Les ruelles étroites suivent la pente et s’insinuent entre les hautes façades. De petites ouvertures, des passages couverts et des portes en bois apportent une toute autre vision du ksar que la célèbre vue panoramique depuis l’autre rive.
Une porte traditionnelle en bois dans les ruelles d’Aït-Ben-Haddou. Crédit photo Maureen (CC BY 2.0).
Un village ancien face à une ville nouvelle
Au cours du XXe siècle, une grande partie de la population a quitté les maisons du ksar pour s’installer dans un village moderne de l’autre côté de l’oued.
Les raisons sont assez faciles à comprendre : les constructions anciennes demandent beaucoup d’entretien et les logements contemporains offrent des conditions de vie plus pratiques.
Aït-Ben-Haddou n’est toutefois pas devenu un décor entièrement vide. Des habitants continuent à entretenir ou occuper certains bâtiments, tandis que d’autres maisons ont trouvé une nouvelle fonction liée au tourisme, au commerce ou à l’hébergement.
Cette évolution inquiète d’ailleurs l’UNESCO. En 2024, le Comité du patrimoine mondial a relevé le développement des activités commerciales et touristiques au détriment de la fonction résidentielle du ksar.
Le défi est délicat : sans habitants et sans entretien, les bâtiments de terre se dégradent ; avec un tourisme trop envahissant, le village risque de devenir un simple décor patrimonial.
L’oued sépare le ksar historique du village moderne construit sur l’autre rive. Crédit photo Dan Lundberg (CC BY-SA 2.0).
Pourquoi Aït-Ben-Haddou est-il classé par l’UNESCO ?
Le ksar a rejoint la Liste du patrimoine mondial en 1987 selon les critères IV et V.
L’UNESCO considère Aït-Ben-Haddou comme un exemple éminent des ksour du sud marocain et comme une remarquable synthèse des techniques de construction en terre observées dans les vallées du Drâa, du Todgha, du Dadès et du Souss.
Le classement protège un bien d’un peu plus de trois hectares, entouré d’une zone tampon d’environ seize hectares.
Le site est également remarquable par la manière dont son architecture semble prolonger la roche et le paysage environnant. Les murs ne sont pas peints artificiellement en « couleur désert » : leur teinte provient directement des matériaux locaux utilisés pour les construire.
Cette harmonie a cependant une contrepartie. Un mur fabriqué avec le même matériau que le sol finit assez volontiers par vouloir y retourner lorsqu’on cesse de l’entretenir.
La densité des constructions en terre explique en grande partie la silhouette spectaculaire d’Aït-Ben-Haddou. Crédit photo Kassimi m’bark (CC BY-SA 4.0).
Le séisme de 2023 a-t-il endommagé Aït-Ben-Haddou ?
Le violent séisme qui a frappé le Maroc dans la nuit du 8 septembre 2023 a également touché Aït-Ben-Haddou, situé à environ 110 kilomètres à vol d’oiseau de l’épicentre.
Le diagnostic réalisé après le tremblement de terre a constaté plusieurs dégâts sur les constructions du ksar. Certaines structures déjà fragiles se sont davantage dégradées et le grenier situé dans la partie haute ainsi que son enceinte ont été particulièrement concernés.
Le bilan aurait néanmoins pu être beaucoup plus lourd. Dans son état de conservation publié en 2024, l’UNESCO considère qu’Aït-Ben-Haddou a été faiblement affecté en comparaison avec d’autres sites touchés par le même séisme.
Des opérations de sécurisation ont été réalisées rapidement, puis des programmes de restauration et de consolidation ont été engagés ou programmés.
Le comportement des bâtiments rappelle surtout une évidence : préserver Aït-Ben-Haddou ne consiste pas à figer le village une fois pour toutes. L’architecture de terre reste un patrimoine vivant qui demande entretien, réparations et transmission des techniques traditionnelles.
Aït-Ben-Haddou au cinéma : Gladiator et Game of Thrones
Il est difficile de séparer aujourd’hui l’image d’Aït-Ben-Haddou de celle du cinéma.
Ouarzazate et ses environs sont devenus depuis des décennies l’un des grands territoires de tournage du Maroc. Les paysages arides, les architectures en terre et la lumière locale permettent de recréer aussi bien l’Antiquité que des univers imaginaires.
Aït-Ben-Haddou apparaît notamment dans ou est directement associé à plusieurs productions internationales, dont :
- Lawrence d’Arabie ;
- La Dernière Tentation du Christ ;
- La Momie ;
- Gladiator ;
- Game of Thrones.
Dans Game of Thrones, le ksar a notamment participé au décor de Yunkai, l’une des cités esclavagistes rencontrées par Daenerys Targaryen.
Le cinéma a parfois modifié lui-même le paysage. Certains éléments construits pour les tournages sont devenus suffisamment crédibles pour être ensuite confondus avec les structures historiques du ksar.
Vue depuis l’intérieur du ksar vers l’oued et le village moderne d’Aït-Ben-Haddou. Crédit photo Dan Lundberg (CC BY-SA 2.0).
Le rapprochement avec Gara Medouar, autre spectaculaire décor de cinéma marocain, est assez naturel : là encore, la célébrité internationale du lieu doit beaucoup aux caméras.
Et Aït-Ben-Haddou n’est pas le seul patrimoine ancien dont Hollywood a exploité la silhouette. Matera a servi de décor à de nombreux films, de La Passion du Christ à James Bond, avec là aussi une architecture historique suffisamment spectaculaire pour nécessiter peu d’effets spéciaux.
La vue depuis le sommet du ksar
La montée à travers les ruelles conduit vers la partie supérieure du village et les vestiges du grenier fortifié.
De là-haut, l’organisation du site devient beaucoup plus lisible. D’un côté se déploient l’ancien ksar, l’oued et les jardins ; de l’autre apparaissent les constructions plus récentes et les paysages secs de la vallée de l’Ounila.
C’est aussi depuis cette hauteur que l’on comprend pourquoi l’emplacement possédait autrefois un intérêt défensif et commercial.
Vue depuis les hauteurs d’Aït-Ben-Haddou sur la vallée et les environs du ksar. Crédit photo Sierramaik (CC BY-SA 4.0).
Comment visiter Aït-Ben-Haddou ?
Aït-Ben-Haddou se trouve à environ 30 kilomètres de Ouarzazate, soit une quarantaine de minutes de route selon les conditions.
Coordonnées GPS : 31.04722, -7.12889 (31° 02′ 49.992″ N, 7° 07′ 44.004″ W). Voici la position sur Google Maps:
Le village moderne se trouve face au ksar. Une passerelle piétonne permet aujourd’hui de franchir l’oued directement, tandis qu’un autre accès passe par les jardins situés en contrebas.
L’accès aux ruelles du ksar est actuellement gratuit. Certaines maisons privées, petits musées ou espaces d’exposition demandent en revanche une participation pour leur visite.
Une heure permet d’effectuer un passage rapide, mais deux à trois heures laissent davantage de temps pour parcourir les ruelles, monter jusqu’au sommet, observer l’architecture et découvrir certains intérieurs.
En été, le début de matinée ou la fin d’après-midi évitent également une partie de la chaleur et offrent une lumière beaucoup plus intéressante sur les façades de terre.
Pour rester au Maroc mais changer complètement d’ambiance, Chefchaouen et ses ruelles bleues offrent un contraste chromatique assez radical avec les ocres d’Aït-Ben-Haddou.
Panorama sur Aït-Ben-Haddou et les paysages arides de la région de Ouarzazate. Crédit photo Alan E (CC BY 2.0).
Un patrimoine en terre qui refuse de devenir un simple décor
Aït-Ben-Haddou possède tout ce qu’il faut pour être réduit à une belle carte postale : murailles ocre, désert, montagnes, cinéma et coucher de soleil photogénique.
Son véritable intérêt est pourtant ailleurs. Le ksar témoigne d’une manière collective de construire et d’habiter un environnement présaharien avec des matériaux disponibles sur place. Sa fragilité fait partie de cette histoire : les murs doivent être entretenus, réparés et parfois reconstruits avec des savoir-faire compatibles avec les techniques d’origine.
Le défi consiste désormais à conserver cette architecture tout en empêchant le tourisme de chasser définitivement la vie quotidienne du village.
C’est également ce qui différencie le ksar d’un simple décor de cinéma. Les caméras peuvent repartir ; les murs, eux, doivent encore tenir debout.
Vidéo aérienne du ksar d’Aït-Ben-Haddou
La vue aérienne permet de comprendre la densité du village fortifié, son implantation sur la colline et sa relation avec l’oued et le village moderne :
Sources pour aller plus loin
- UNESCO – Ksar d’Aït-Ben-Haddou : description, architecture et classement au patrimoine mondial
- UNESCO – État de conservation du ksar en 2024 après le séisme de septembre 2023
- UNESCO – Décision 46 COM 7B.27 concernant Aït-Ben-Haddou
- Office National Marocain du Tourisme – Maroc, culture et lieux de tournage
- Aït Ben Haddou – accès et informations pratiques de visite










