Entre les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie, les Bajau entretiennent depuis des générations une relation particulièrement étroite avec la mer. Certaines communautés ont vécu de manière semi-nomade à bord de bateaux, d’autres ont construit des villages entiers sur pilotis au-dessus des lagons. Cette histoire leur a valu le surnom de « gitans de la mer », une expression encore très utilisée mais aujourd’hui assez datée ; « nomades de la mer » est plus neutre.
Leur réputation de plongeurs n’est pas qu’une belle histoire de voyage. Une étude scientifique publiée en 2018 a mis en évidence chez une population Bajau d’Indonésie une adaptation physiologique et génétique liée à la plongée en apnée, notamment une rate nettement plus volumineuse que celle de leurs voisins. Mais derrière les eaux turquoise et les maisons sur pilotis se cache une réalité beaucoup plus complexe que celle d’un peuple vivant éternellement dans un paradis tropical.
Village d’une communauté Bajau à Pulau Tetagan, dans le Tun Sakaran Marine Park à Sabah en Malaisie. Crédit photo Fabio Achilli (CC BY 2.0).
À retenir
- Les Sama-Bajau constituent un ensemble de populations réparties entre le sud des Philippines, la Malaisie et l’Indonésie.
- Les groupes historiquement les plus liés à la vie nomade en mer sont notamment appelés Bajau Laut à Sabah et Sama Dilaut dans d’autres régions.
- Le nom Badjao est également utilisé, surtout aux Philippines.
- Tous les Bajau ne vivent pas sur des bateaux : de nombreuses communautés sont sédentaires et habitent sur terre ou dans des villages sur pilotis.
- La pêche et la plongée en apnée occupent traditionnellement une place importante dans plusieurs communautés maritimes.
- Une étude publiée dans Cell en 2018 a trouvé chez des Bajau étudiés en Indonésie des rates en moyenne environ 50 % plus grandes que chez leurs voisins Saluan.
Qui sont réellement les Bajau ?
Le nom Bajau ne désigne pas un peuple parfaitement homogène partageant partout exactement le même mode de vie. Les chercheurs parlent souvent des Sama-Bajau, un vaste ensemble ethnolinguistique austronésien présent dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est maritime.
On rencontre des communautés Sama-Bajau dans l’archipel de Sulu au sud des Philippines, à Sabah sur l’île de Bornéo, à Sulawesi et dans différentes parties de l’Indonésie orientale. Les appellations varient fortement selon les régions : Sama, Bajau, Badjao, Bajaw, Sama Dilaut, Bajau Laut ou encore Sama Laut.
Le terme Sama Dilaut signifie littéralement « Sama de la mer ». À Sabah, l’appellation Bajau Laut désigne elle aussi des groupes particulièrement associés à la navigation, à la pêche et à un mode de vie historiquement maritime. À l’inverse, d’autres populations Bajau sont installées depuis longtemps sur la terre ferme.
Cette diversité est importante : résumer tous les Bajau à des « gens qui vivent sur des bateaux » serait à peu près aussi précis que de décrire toute l’Europe comme un continent de gondoliers.
L’Indonésie compte d’ailleurs une multitude de cultures insulaires très différentes. Plus à l’ouest, les Nias sont notamment connus pour leur spectaculaire tradition du saut de pierre, sans rapport avec la culture maritime des Bajau mais révélatrice de cette extraordinaire diversité.
Lepa traditionnels richement décorés pendant la Regatta Lepa de Semporna, manifestation consacrée à la culture maritime Bajau. Crédit photo CEphoto, Uwe Aranas (CC BY-SA 3.0).
Des nomades de la mer, mais pas tous habitants de bateaux
Certaines communautés Bajau Laut ont traditionnellement utilisé des embarcations comme moyen de déplacement, outil de pêche et parfois véritable espace de vie. La mer reliait les familles, les lieux de pêche et les marchés bien davantage qu’une route terrestre.
Les bateaux utilisés par les Sama-Bajau varient selon les régions et les usages. Le lepa est particulièrement associé aux Bajau de Sabah. Chaque année, la Regatta Lepa de Semporna célèbre cette tradition maritime avec des embarcations richement décorées, des costumes, des danses et des démonstrations culturelles.
Famille Bajau à l’avant d’un lepa pendant la Regatta Lepa de Semporna ; une femme exécute la danse traditionnelle igal. Crédit photo CEphoto, Uwe Aranas (CC BY-SA 3.0).
La sédentarisation a toutefois profondément modifié ce tableau. De nombreuses familles vivent aujourd’hui dans des villages permanents, parfois directement construits au-dessus de l’eau. Les maisons sont alors reliées par des passerelles ou accessibles en bateau.
Ce type d’organisation ne signifie pas pour autant que toutes ces communautés continuent à mener une existence nomade. Vivre au-dessus de la mer et vivre en permanence sur un bateau sont deux réalités différentes.
Ce rapport entre habitat et environnement aquatique rappelle, dans un tout autre contexte géographique et culturel, celui des Ma’dan des marais d’Irak et leurs étonnantes maisons de roseaux. Dans les deux cas, l’eau n’est pas seulement devant la maison : elle structure les déplacements, les ressources et une partie de la vie quotidienne.
Des bateaux conçus pour vivre avec la mer
À côté des lepa de Sabah, d’autres embarcations à balancier sont utilisées par les populations Sama-Bajau. Certaines sont petites et extrêmement simples ; d’autres disposent d’une voile ou peuvent transporter toute une famille avec son matériel.
La photographie ci-dessous montre une vinta utilisée par des Bajau Laut. Sa coque étroite est stabilisée par un balancier latéral et une grande voile fournit la propulsion lorsque les conditions le permettent.
Vinta traditionnelle utilisée par des Bajau Laut, équipée d’un balancier et d’une voile. Crédit photo Torben Venning (CC BY 2.0).
Ces embarcations modestes permettent de comprendre à quel point le savoir maritime compte davantage que la sophistication de l’équipement. Navigation côtière, connaissance des récifs, vents, courants et marées font partie des compétences accumulées au fil des générations.
Les lagons de Sabah renforcent évidemment l’image de carte postale. La région compte certaines eaux particulièrement transparentes, notamment autour de Sibuan, que l’on retrouve parmi ces endroits où l’eau semble presque disparaître tant elle est limpide.
Les Bajau et la plongée en apnée
Pour les communautés tournées vers la mer, la plongée n’est traditionnellement ni une attraction touristique ni une tentative de record. Elle permet notamment de pêcher au harpon ou de récolter poissons, coquillages et autres ressources sous-marines.
L’un des plongeurs Bajau les plus connus du grand public est Sulbin, filmé à Sabah pour la série documentaire de la BBC Human Planet. Dans la séquence, il descend à environ 20 mètres, se déplace sur le fond marin avec son harpon puis revient à la surface environ deux minutes et demie après le début de sa plongée.
Le reportage a souvent contribué à l’idée que « les Bajau peuvent rester cinq minutes sous l’eau ». Il faut être plus précis : les performances varient énormément d’un individu à l’autre, et les chiffres observés chez un plongeur expérimenté comme Sulbin ne représentent évidemment pas une capacité automatique de toute la population.
Habitants d’Omadal dans l’eau devant des maisons construites sur pilotis. Crédit photo Torben Venning (CC BY 2.0).
Le plongeur Bajau Sulbin dans Human Planet
Pourquoi les Bajau sont-ils particulièrement adaptés à l’apnée ?
La réponse ne tient pas uniquement à l’entraînement. En 2018, une équipe dirigée par la chercheuse Melissa Ilardo a publié dans la revue scientifique Cell une étude consacrée aux adaptations physiologiques et génétiques des Bajau à la plongée en apnée.
Les chercheurs ont travaillé à Jaya Bakti, sur l’île de Sulawesi en Indonésie, et ont notamment mesuré la taille de la rate de 59 Bajau. Ils ont comparé leurs résultats avec ceux de 34 personnes appartenant à la population Saluan du village voisin de Koyoan, qui ne possède pas la même tradition intensive de plongée.
Le résultat a attiré l’attention : les rates des Bajau étudiés étaient en moyenne environ 50 % plus grandes que celles des Saluan.
Le village Bajau de Kabalutan, sur l’île de Malenge dans les îles Togian, à Sulawesi en Indonésie. Crédit photo Benoît Vicart (CC0 1.0).
Une rate plus grande comme réserve d’oxygène
La rate joue un rôle particulièrement intéressant lors d’une apnée. Lorsque le visage est immergé et que la respiration s’arrête, le corps déclenche ce que les physiologistes appellent la réponse de plongée.
Le rythme cardiaque ralentit, certains vaisseaux sanguins périphériques se contractent afin de privilégier les organes essentiels et la rate peut elle aussi se contracter. Elle libère alors dans la circulation une partie des globules rouges qu’elle stocke.
Ces globules rouges transportent l’oxygène. Une rate plus importante peut donc constituer une réserve supplémentaire mobilisable pendant une plongée.
Plus étonnant encore, les chercheurs n’ont pas seulement observé de grandes rates chez les plongeurs Bajau : cette particularité apparaissait également chez des Bajau ne pratiquant pas régulièrement la plongée. Ce résultat suggérait que l’entraînement ne pouvait pas expliquer seul la différence.
Une adaptation génétique documentée
L’analyse génétique a identifié plusieurs régions du génome ayant subi une forte sélection naturelle.
L’une des plus importantes concerne le gène PDE10A. Les chercheurs proposent un mécanisme reliant certaines variantes de ce gène, les hormones thyroïdiennes et le développement d’une rate plus importante.
Une autre signature concerne BDKRB2, un gène impliqué dans des mécanismes associés à la réponse humaine à la plongée.
Il faut toutefois éviter le raccourci spectaculaire : l’étude porte sur une population Bajau précise d’Indonésie. Elle ne démontre pas que chaque Bajau vivant en Malaisie, aux Philippines ou ailleurs possède exactement les mêmes caractéristiques anatomiques.
Et une grande rate ne transforme pas non plus automatiquement quelqu’un en champion d’apnée. Technique, entraînement, expérience, comportement sous l’eau et acclimatation comptent évidemment beaucoup.
Des villages entiers construits au-dessus de la mer
L’habitat permet de mesurer à quel point le monde maritime reste présent même lorsque le nomadisme disparaît. Sur l’île d’Omadal et autour de Semporna, certains villages sont composés de maisons élevées sur des pilotis de bois, avec embarcadères et passerelles au-dessus du lagon.
La photographie d’Omadal montre cette organisation avec une simplicité assez parlante : les habitants se trouvent directement dans l’eau tandis que les maisons forment un véritable village quelques mètres derrière eux.
À Semporna, certains kampung air, littéralement des « villages d’eau », possèdent des ruelles de planches et des espaces végétalisés malgré leur implantation au-dessus de la mer.
Dans un village Bajau sur l’eau à Semporna, un frangipanier pousse au milieu des maisons et des passerelles. Crédit photo CEphoto, Uwe Aranas (CC BY-SA 3.0).
Cet habitat est spectaculaire pour le visiteur, mais il ne faut pas le réduire à un décor exotique. Une maison sur pilotis reste une maison : on y cuisine, on y élève les enfants, on y répare les filets et on y accomplit tout ce qui transforme une jolie photographie en quotidien beaucoup plus ordinaire.
Culture Bajau : les lepa ne sont pas seulement des bateaux
À Semporna, le lepa est devenu un symbole culturel suffisamment fort pour posséder sa propre grande célébration, la Regatta Lepa. Les embarcations y sont couvertes de tissus, de drapeaux et de décorations colorées tandis que se déroulent danses et manifestations traditionnelles.
L’igal est une danse pratiquée dans les cultures Sama-Bajau, notamment lors de célébrations communautaires. Les mouvements des bras et des mains y occupent une place importante, souvent accompagnés de musique traditionnelle. Elle rappelle utilement que l’identité Bajau ne se résume ni à la plongée en apnée ni à la vie sur l’eau.
Homme Bajau debout à l’avant de son bateau traditionnel lors de la Regatta Lepa 2015 à Semporna. Crédit photo CEphoto, Uwe Aranas (CC BY-SA 3.0).
La danse igal des Sama-Bajau en vidéo
Un « paradis » tropical à la réalité beaucoup plus complexe
Les images expliquent facilement pourquoi les Bajau ont souvent été présentés dans les médias comme les habitants d’un paradis perdu : lagons turquoise, bateaux, récifs coralliens et cabanes suspendues au-dessus de l’eau composent un décor redoutablement photogénique.
Mais un beau lagon n’est pas automatiquement synonyme de vie facile.
Certaines communautés Bajau Laut de Sabah connaissent des difficultés d’accès à l’éducation, aux soins de santé, aux documents administratifs et à un logement stable. Les statuts juridiques varient selon les personnes et les régions, et certaines populations sont particulièrement marginalisées.
En juin 2024, plusieurs maisons Bajau Laut du secteur de Semporna ont notamment été démolies dans le cadre d’opérations menées par les autorités de Sabah, notamment dans le Tun Sakaran Marine Park. La Commission malaisienne des droits humains, la SUHAKAM, a alors demandé que les impératifs de sécurité et de protection environnementale soient conciliés avec les besoins humanitaires des communautés concernées.
Après une mission sur place en juillet 2024, la commission a également dénoncé les conditions de certaines expulsions et demandé des solutions plus respectueuses des habitants et de leurs moyens de subsistance.
L’évolution des ressources marines pose un autre défi. Pression de la pêche, dégradation de certains récifs, réglementation accrue des zones protégées et développement du littoral transforment progressivement des pratiques qui dépendaient auparavant d’une très grande liberté de déplacement.
L’histoire de communautés entièrement liées à leur environnement marin peut devenir particulièrement fragile lorsqu’un équilibre économique ou administratif se rompt. Dans un contexte très différent, Ukivok, ancien village d’Alaska dépendant de la mer de Béring, montre jusqu’où peut aller la disparition progressive des conditions permettant à une communauté maritime traditionnelle de rester sur place.
Les Bajau vivent-ils encore sur leurs bateaux ?
Oui pour certains, mais ce n’est plus une description correcte de l’ensemble des Sama-Bajau.
Une partie des Bajau Laut conserve des activités très étroitement liées à la mer et utilise quotidiennement des embarcations. De nombreuses autres familles vivent dans des maisons permanentes sur pilotis, sur les îles ou sur le littoral. D’autres encore habitent désormais des villes et exercent des métiers qui n’ont plus nécessairement de rapport direct avec la pêche.
Il serait donc plus juste de parler de populations possédant un important héritage maritime que d’imaginer un million de personnes passant leur vie entière à flot.
Ce rapport entre communauté humaine et milieu aquatique se retrouve ailleurs sous des formes très différentes. À Fadiouth au Sénégal, la pêche et les coquillages ont eux aussi façonné l’habitat, les sols et une partie de l’identité du village.
Des « gitans de la mer » aux Sama-Bajau : changer le regard
Le surnom de « gitans de la mer » a beaucoup contribué à faire connaître les Bajau auprès du grand public. Il reste d’ailleurs utile pour comprendre comment ils ont été présentés pendant des décennies et correspond encore à de nombreuses recherches sur internet.
Mais il écrase facilement la diversité de populations dont certaines sont nomades, d’autres sédentaires, certaines très maritimes et d’autres beaucoup moins.
Les termes Sama-Bajau, Bajau Laut ou Sama Dilaut permettent de mieux comprendre cette mosaïque. Leur histoire devient alors plus intéressante encore : elle ne raconte pas seulement des plongeurs capables de rester longtemps sous l’eau, mais la manière dont des sociétés humaines ont développé cultures, techniques et même adaptations biologiques dans un environnement dominé par la mer.
Sources pour aller plus loin
- Ilardo et al., Cell – Physiological and Genetic Adaptations to Diving in Sea Nomads
- Cell – article scientifique et résumé de l’étude sur les adaptations Bajau
- Science News – Larger spleens may help “sea nomads” stay underwater longer
- Cambridge University Press – Central Sama et terminologie Sama-Bajau
- Human Planet – le plongeur Bajau Sulbin à Sabah
- SUHAKAM – situation des Bajau Laut à Semporna en juin 2024
- SUHAKAM – mission d’enquête et expulsions à Semporna, août 2024







