Accroché à une pente rocheuse de King Island en Alaska, Ukivok semble avoir été construit dans un endroit où l’idée même de poser une maison relève déjà d’un certain optimisme. Les anciennes habitations sur pilotis occupent le flanc abrupt de cette île isolée de la mer de Béring, face à un paysage presque entièrement dépourvu d’arbres.
Mais Ukivok n’est pas simplement un « village fantôme » spectaculaire. C’était le village d’hiver des Ugiuvaŋmiut, une communauté iñupiat de King Island, dont le mode de vie était étroitement lié à la mer. Le village a cessé d’être habité en permanence dans les années 1960, mais ses habitants et leurs descendants n’ont pas disparu : la King Island Native Community existe toujours à Nome et certains membres ont continué à revenir sur l’île pour chasser, cueillir et entretenir leur lien avec leur territoire.
Les vestiges d’Ukivok accrochés à la pente de King Island, photographiés en 2010. Crédit photo Ansgar Walk (CC BY-SA 3.0).
À retenir
- Ukivok se trouve sur King Island, une île de la mer de Béring située au large de l’Alaska.
- Les habitants de King Island se nomment Ugiuvaŋmiut et appartiennent au peuple iñupiat.
- Le village servait traditionnellement de résidence hivernale ; les habitants rejoignaient le continent pendant une partie de l’été.
- Au début du XXe siècle, environ 200 personnes vivaient encore à Ukivok en hiver.
- En 1937, la communauté comptait 190 habitants, 45 maisons, une église catholique et une école.
- La fermeture de l’école fédérale à la fin des années 1950 a fortement accéléré le déplacement des familles vers Nome.
- En 1966, plus aucun Ugiuvaŋmiut ne vivait à l’année sur King Island, mais des retours saisonniers sur l’île ont continué.
King Island en Alaska : une île rocheuse au milieu de la mer de Béring
King Island, appelée Ugiuvak en iñupiaq, se trouve dans la mer de Béring, à une soixantaine de kilomètres au sud du cap Prince of Wales et du village de Wales.
L’île a reçu son nom anglais en 1778 lorsque James Cook l’a baptisée en l’honneur de son lieutenant James King. Le nom autochtone est évidemment bien antérieur à l’arrivée de Cook.
Ukivok ou Ugiuvak désigne selon les sources historiques l’île et le village installé sur son versant sud. Les graphies ont beaucoup varié dans les documents anciens : Ukivok, Ookivok, Ukivuk ou encore Ukiwuk. Aujourd’hui, la King Island Native Community utilise principalement Ugiuvak pour l’île et Ugiuvaŋmiut pour ses habitants.
Les coordonnées du village se situent autour de 64,97° N, 168,06° O.
L’environnement donne une bonne idée du défi quotidien. Peu de terrain plat, pas de route reliant l’endroit au continent et une côte battue par les eaux de la mer de Béring. Même comparée à Whittier, cette étonnante ville d’Alaska où une grande partie des habitants vit dans le même immeuble, Ukivok pousse assez loin le concept d’habitat isolé.
Un village construit à même la falaise
La caractéristique la plus spectaculaire d’Ukivok reste son architecture.
Le village occupait une pente rocheuse si raide qu’une bonne partie des constructions reposait sur des poteaux et des pilotis. Les habitants utilisaient notamment le bois flotté disponible sur les côtes, ainsi que la pierre, les peaux de morse et différents matériaux apportés du continent.
Des descriptions du XIXe siècle signalent déjà cet habitat exceptionnel. Le recensement américain de 1890 évoquait environ 200 habitants vivant dans des habitations aménagées sur les falaises de l’île.
Ukivok vers 1892 : maisons sur pilotis, structures de bois et habitations couvertes de peaux ou de tissu s’accrochent à la pente rocheuse de King Island. Plusieurs habitants sont également visibles. Crédit photo Israel C. Russell / U.S. Geological Survey (domaine public).
Quelques décennies plus tard, les photographies d’Edward S. Curtis montrent un village qui s’est transformé. Les habitations traditionnelles voisinent alors avec des constructions en bois plus conventionnelles et des bâtiments à toit en pente.
Le village d’Ukivok sur King Island vers 1929, avec des maisons sur pilotis, une habitation d’hiver en pierre et plusieurs bâtiments aux toits en pente. Crédit photo Edward S. Curtis / Library of Congress (domaine public).
Cette architecture n’était donc pas une fantaisie destinée à braver inutilement la gravité. Elle répondait à un terrain où les surfaces horizontales sont rares et où la proximité de la mer était indispensable.
Les Ugiuvaŋmiut, « gens de King Island »
Les habitants de l’île vivaient essentiellement des ressources de la mer et de la côte.
La chasse au morse et au phoque occupait une place essentielle. Les oiseaux marins, les œufs, les poissons, les végétaux et les baies complétaient les ressources disponibles.
Les Ugiuvaŋmiut étaient aussi réputés pour leur travail de l’ivoire de morse, leur couture et leurs danses.
Leur mode de vie n’était pas entièrement sédentaire. King Island constituait surtout une résidence hivernale. Pendant l’été, les familles rejoignaient le continent en kayak ou en umiak, un grand bateau ouvert traditionnellement constitué d’une armature recouverte de peaux.
Après le développement de Nome, les King Islanders passaient notamment une partie de l’été sur le continent, où ils pêchaient et vendaient sculptures d’ivoire et travaux en peau.
Des habitants de King Island dans leurs embarcations vers 1892. Certains kayaks transportent plusieurs personnes et du matériel arrimé sur le pont. Crédit photo Israel C. Russell / U.S. Geological Survey (domaine public).
Ce fonctionnement saisonnier distingue Ukivok d’un village isolé du reste du monde. Les habitants circulaient entre l’île et le continent bien avant que le village ne cesse d’être occupé toute l’année.
On retrouve d’autres formes d’adaptation à un environnement arctique spectaculaire à Uummannaq, ce village du Groenland installé entre montagne, mer et icebergs, même si l’histoire et la culture des deux communautés sont évidemment différentes.
190 habitants et 45 maisons en 1937
Au début du XXe siècle, Ukivok reste une véritable communauté.
La King Island Native Community indique qu’en 1937 le village comptait 190 habitants, 45 maisons, une église catholique et une école.
L’école avait été créée par le Bureau of Indian Affairs en 1929. Elle allait cependant jouer quelques décennies plus tard un rôle considérable dans le départ des familles.
Les conditions de vie sur King Island restaient difficiles : isolement, accès limité aux soins, coût des déplacements et peu d’opportunités d’emploi hors des activités traditionnelles.
La tuberculose a également durement touché les communautés de la région au milieu du XXe siècle, entraînant l’évacuation de malades vers le continent.
Pourquoi Ukivok a-t-il été abandonné ?
Présenter l’histoire comme une simple décision collective d’abandonner une île devenue trop difficile serait trompeur.
À la fin des années 1950, le Bureau of Indian Affairs cesse d’exploiter l’école de King Island. Les sources ne placent pas toutes la fermeture exactement au même moment : les documents récents de la communauté parlent d’une fermeture effective en 1958, tandis qu’un rapport de l’époque indique que l’établissement ne fonctionne plus après l’année scolaire 1959-1960.
Dans les deux cas, la conséquence est majeure : les familles ayant des enfants doivent désormais rester sur le continent pour leur scolarisation.
La fermeture de l’école s’ajoute à d’autres pressions déjà existantes : accès aux soins, emploi, éducation au-delà des premières classes et politiques fédérales encourageant le déplacement des populations autochtones.
Durant l’hiver 1960-1961, un rapport de l’Alaska Department of Fish and Game ne compte ainsi que quatre chasseurs résidant encore sur King Island.
Le processus s’accélère rapidement.
Selon Kawerak, en 1966 plus aucun Ugiuvaŋmiut ne vit en permanence sur l’île.
Voilà pourquoi la formule ancienne selon laquelle « l’île a été complètement abandonnée en 1970 » est trop brutale : Ukivok a cessé progressivement d’être un village habité toute l’année au cours des années 1960.
Ukivok en 1978 : les maisons sont toujours accrochées à la pente
Une série de photographies prises par le capitaine Budd Christman pour la NOAA en 1978 montre clairement le résultat.
Les bâtiments sont encore nombreux et leur disposition permet de comprendre l’organisation verticale du village. Mais les habitants n’y vivent plus à l’année.
Ukivok en juin 1978, plusieurs années après la fin de son occupation permanente. Les bâtiments du village restent accrochés à la pente rocheuse de King Island. Crédit photo Captain Budd Christman / NOAA (domaine public).
La vue aérienne prise la même année est encore plus parlante. Elle permet de mesurer à quel point le village était coincé entre la pente et la mer.
Vue aérienne d’Ukivok en 1978 : la disposition du village montre la pente extrêmement raide sur laquelle les Ugiuvaŋmiut avaient installé leurs maisons. Crédit photo Captain Budd Christman / NOAA (domaine public).
Un village désert, mais pas une communauté disparue
C’est probablement la nuance la plus importante lorsqu’on parle aujourd’hui d’Ukivok comme d’un « village fantôme ».
La King Island Native Community existe toujours.
Les Ugiuvaŋmiut se sont principalement installés à Nome, où ils ont conservé une identité communautaire propre. Leur organisation tribale est toujours active et la King Island Native Corporation détient notamment des terres sur King Island ainsi que dans la région de Cape Woolley et Woolley Lagoon.
Des membres de la communauté ont également continué à retourner sur l’île au printemps et en été pour la chasse au morse, d’autres activités de subsistance, la cueillette et l’entretien de certaines structures.
L’Alaska Department of Fish and Game indique par ailleurs que les King Islanders maintiennent depuis longtemps un camp saisonnier à Woolley Lagoon, où sont notamment pratiquées la pêche au saumon et la récolte de végétaux.
Ukivok est donc bien un village aujourd’hui dépourvu de population permanente. Mais parler d’une civilisation « disparue » ou d’un peuple ayant simplement abandonné son territoire serait complètement à côté de l’histoire.
Ukivok, un village fantôme très différent des autres
Ses maisons de bois inclinées, la brume de la mer de Béring et l’absence d’habitants permanents donnent facilement à Ukivok une allure de décor post-apocalyptique.
Mais son histoire le distingue fortement des autres lieux abandonnés.
Craco, le spectaculaire village fantôme italien, a notamment été déserté après des glissements de terrain et des problèmes géologiques. Ukivok raconte avant tout une histoire de déplacement humain, de politiques éducatives, d’isolement et de transformation des conditions de vie d’une communauté autochtone.
En Alaska même, Igloo City offre un autre exemple de lieu déserté complètement différent : ce gigantesque hôtel en forme d’igloo n’a même jamais réussi à ouvrir ses portes.
Le terme « fantôme » regroupe finalement des lieux dont les fantômes n’ont pas du tout la même histoire.
À Ukivok, les constructions qui résistent encore au vent ne sont pas les vestiges d’un peuple disparu. Elles sont les traces matérielles d’une communauté dont les descendants vivent toujours à quelques dizaines de kilomètres, sur le continent, et continuent à se désigner comme Ugiuvaŋmiut, les gens de King Island.
King Island en juillet 2006. Crédit photo Dave Cohoe (CC BY 3.0).
Vidéo de ce village de King Island
Voici une vidéo, de mauvaise qualité, compilation de prises de vue de ce village à l’époque où il était encore habité:
Sources pour aller plus loin
- King Island Native Community – histoire et communauté actuelle
- Kawerak – Ugiuvak / King Island
- King Island Native Community – Local Economic Development Plan 2026-2031
- Alaska Department of Fish and Game – King Islanders et Woolley Lagoon
- Getty Thesaurus of Geographic Names – Ukivok
- Library of Congress – photographies d’Edward S. Curtis à King Island







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