Sur certains portraits d’enfants du XIXe siècle, quelque chose cloche. Derrière le bébé apparaît une masse sombre, un fauteuil qui semble avoir des bras, une couverture qui prend curieusement la forme d’un être humain ou, plus simplement, une main que le photographe n’a même pas réussi à faire disparaître. Ces présences ne sont généralement pas surnaturelles : ce sont les adultes chargés de maintenir l’enfant immobile pendant la prise de vue.
Ces photographies sont aujourd’hui souvent regroupées sous l’expression anglaise hidden mother photography, la « photographie de la mère cachée ». Le nom est toutefois un peu trompeur : la personne dissimulée pouvait être la mère, mais aussi le père, une nourrice ou un assistant du photographe. Et à voir certains camouflages, le mot « caché » mérite parfois de généreux guillemets.
Portrait d’une fillette avec sa mère dissimulée sous une étoffe, aux États-Unis entre 1880 et 1910. La forme humaine située juste derrière l’enfant est difficile à manquer. Crédit photo Rijksmuseum (CC0 1.0).
À retenir
- Ces portraits ont surtout été réalisés au XIXe siècle et au début du XXe siècle, alors que photographier un jeune enfant immobile restait techniquement difficile.
- L’adulte pouvait être la mère, le père, une nourrice ou une autre personne chargée de maintenir l’enfant.
- Couvertures, rideaux, fauteuils, décors et cadrages servaient à tenter de faire disparaître l’adulte.
- Les temps de pose variaient énormément selon la période et le procédé photographique : il n’existe pas un unique « temps de pose victorien » de 30 secondes.
- Ces portraits ne doivent pas être automatiquement confondus avec les photographies post-mortem.
- L’expression moderne hidden mother désigne aujourd’hui une pratique dont il reste des centaines d’exemples.
Pourquoi cacher un parent derrière l’enfant ?
Faire le portrait d’un bébé pose aujourd’hui encore un problème assez simple : un bébé ignore superbement les instructions du photographe. Au XIXe siècle, la difficulté était renforcée par les limites techniques de la photographie.
Les premières décennies de la photographie ont connu des temps de pose très variables. Aux débuts du daguerréotype, ils pouvaient se compter en dizaines de secondes ou en minutes. Les progrès ont toutefois été rapides : les photographes français Choiselat et Ratel avaient par exemple réussi à obtenir des expositions inférieures à deux secondes dès 1843.
Il serait donc faux d’expliquer toutes ces images par un systématique « il fallait poser une minute ». Dans les années 1860, certaines prises de vue demandaient encore plusieurs secondes, voire davantage selon l’éclairage et le procédé. C’était largement suffisant pour qu’un nourrisson transforme la séance en flou artistique involontaire.
L’adulte constituait alors un support particulièrement sophistiqué : deux bras, des genoux et, luxe suprême, la possibilité de rassurer l’enfant.
Deux enfants photographiés entre 1896 et 1912 avec un adulte dissimulé derrière eux, dans la région de l’Ohio ou de la Virginie-Occidentale. Crédit photo Albert J. Ewing (domaine public).
On retrouve d’ailleurs ce même photographe itinérant dans de nombreux portraits anciens de familles et d’enfants, une époque où la séance photographique restait encore un petit événement.
Des parents « cachés »… parfois très mal
La partie la plus réjouissante de ces photographies est la diversité des stratagèmes. Une grande couverture pouvait transformer la mère en vague monticule textile. Ailleurs, l’adulte s’accroupissait derrière la chaise, se plaçait derrière un rideau ou essayait simplement de sortir son visage du cadre.
Le problème est que masquer un visage ne fait pas disparaître un corps humain. Plusieurs portraits donnent ainsi l’impression que le bébé est installé devant un énorme fantôme victorien.
Un bébé photographié entre 1865 et 1875 tandis qu’un adulte accroupi derrière la chaise le maintient en place. Difficile ici de parler de camouflage parfait. Crédit photo J. H. Grotecloss / J. Paul Getty Museum (Getty Open Content).
Dans d’autres cas, la couverture engloutit presque entièrement l’adulte.
Portrait britannique d’un bébé avec un adulte dissimulé derrière lui, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Crédit photo photographe anonyme (domaine public).
Le fauteuil pouvait lui-même cacher quelqu’un
Certains photographes allaient un peu plus loin et tentaient d’intégrer l’adulte au décor. Le corps disparaissait derrière un grand morceau de tissu posé sur la chaise. Le résultat fonctionnait peut-être suffisamment une fois le portrait recadré ou placé sous un passe-partout, mais sur la photographie complète la supercherie est souvent assez transparente.
Portrait américain réalisé vers 1870-1900. Derrière le décor de studio se trouve très vraisemblablement la mère qui maintient l’enfant. Crédit photo Rijksmuseum (CC0 1.0).
Albert J. Ewing et ses « mères » sous les couvertures
Le photographe américain Albert J. Ewing (1870-1934) a laissé un fonds particulièrement précieux. Photographe itinérant, il travaillait essentiellement dans le sud-est de l’Ohio et le centre de la Virginie-Occidentale entre les années 1890 et le début des années 1910.
L’Ohio History Connection conserve plus de 5 000 de ses négatifs sur plaques de verre. Plusieurs montrent très clairement des enfants installés devant une silhouette humaine recouverte d’une couverture.
Des enfants photographiés par Albert J. Ewing entre 1896 et 1912 avec l’adulte qui les maintient dissimulés sous une couverture. Crédit photo Albert J. Ewing (domaine public).
Parfois, le parent ne se cachait même pas entièrement
Tous les photographes ne déployaient pas un rideau de théâtre. Certains se contentaient de placer le visage de l’adulte hors du champ. Un bras, une épaule ou une main restait alors parfaitement visible.
Cette solution avait au moins un avantage : personne ne risquait de prendre la mère pour un fauteuil possédé.
Bébé en longue robe photographié par E. O. Cook dans les années 1860, devant la masse sombre utilisée pour dissimuler la personne qui le maintient. Crédit photo E. O. Cook / J. Paul Getty Museum (Getty Open Content).
Un autre portrait britannique pousse encore moins loin l’effort de camouflage : une bonne partie de l’adulte reste dans le cadre.
Portrait britannique de la seconde moitié du XIXe siècle dans lequel l’adulte chargé de maintenir l’enfant reste très largement visible sur le côté de l’image. Crédit photo photographe anonyme (domaine public).
Des bras qui refusent de disparaître
Les mains sont probablement l’ennemi numéro un de la « hidden mother ». Elles devaient soutenir la tête ou le dos du bébé et finissaient donc régulièrement dans le cadre.
Le Getty Museum conserve un exemple particulièrement parlant réalisé par Jacob Byerly en 1860. Deux images du même bébé apparaissent côte à côte et l’intervention de l’adulte reste très visible.
Double portrait d’un bébé réalisé par Jacob Byerly en 1860. Le bras de la personne qui maintient l’enfant est encore visible dans l’image. Crédit photo Jacob Byerly / J. Paul Getty Museum (Getty Open Content).
Quand le photographe effaçait le parent après la prise de vue
La disparition de l’adulte ne se jouait pas uniquement devant l’objectif. Il était aussi possible d’intervenir après la prise de vue en masquant ou en grattant certaines zones.
Un ambrotype conservé au Getty Museum, daté d’environ 1862-1867, est particulièrement révélateur : le corps de l’adulte a été effacé, mais sa main posée sur l’enfant est restée intacte.
Portrait d’un bébé vers 1862-1867. L’adulte a été effacé de l’ambrotype, mais sa main reste nettement visible sur l’épaule de l’enfant. Crédit photo J. Paul Getty Museum (Getty Open Content).
Un exemple plus tardif conservé par la State Library of Victoria permet même de voir directement la retouche appliquée au négatif sur plaque de verre.
Exemple de 1921 dans lequel la personne derrière l’enfant est masquée directement par retouche du négatif sur plaque de verre. Crédit photo Vincent W. Kelly (domaine public).
Ce n’était pas toujours la mère
L’expression hidden mother est pratique, mais elle ne doit pas être prise au pied de la lettre. La personne qui maintenait l’enfant pouvait être sa mère, mais aussi une nourrice, un assistant ou son père.
C’est aussi pourquoi le titre de cet article parle de parents cachés. Un ferrotype daté approximativement de 1880 montre justement un père dissimulé derrière son enfant.
Portrait d’un bébé avec son père dissimulé derrière lui sous une étoffe, vers 1880. Crédit photo photographe anonyme (domaine public).
D’autres portraits de l’époque montrent au contraire les mères sans chercher à les faire disparaître, comme dans cette série de mamans photographiées avec leurs enfants au XIXe siècle.
Ces portraits sont-ils des photographies post-mortem ?
Non, pas par principe. C’est l’une des confusions les plus persistantes autour de ces images.
Les photographies post-mortem ont réellement existé au XIXe siècle, notamment à une époque où une photographie pouvait constituer l’un des rares souvenirs visuels d’un défunt. Mais la présence d’une personne cachée, d’un support, d’un bras ou d’une couverture n’est absolument pas une preuve que l’enfant était mort.
Dans les portraits présentés ici, l’explication la plus directe est précisément inverse : l’adulte intervient parce que le jeune enfant est vivant, remuant et difficile à maintenir suffisamment longtemps devant l’objectif.
Le sujet est détaillé séparément dans cet article consacré aux photographies post-mortem du XIXe siècle.
Quand toutes les astuces échouaient
Il restait évidemment une solution : maintenir fermement l’enfant et accepter que l’adulte apparaisse.
Oscar Gustave Rejlander a réalisé avant 1872 une photographie où un enfant en pleurs est littéralement ceinturé par les bras de la personne qui essaie de le maintenir. Ici, la stratégie de dissimulation a clairement été abandonnée en cours de route.
Un enfant en pleurs maintenu par les bras d’un adulte, négatif réalisé avant 1872 et tirage daté de 1872. Crédit photo Oscar Gustave Rejlander / J. Paul Getty Museum (Getty Open Content).
Pourquoi sourit-on si peu sur les photographies du XIXe siècle ?
Les contraintes techniques ont également contribué à la rigidité de certains portraits, mais elles ne suffisent pas à expliquer l’absence fréquente de sourire.
À mesure que les procédés photographiques ont progressé, les temps de pose se sont considérablement raccourcis. Les conventions sociales du portrait, héritées en partie de la peinture, la solennité de la séance et la manière dont on souhaitait être représenté jouaient également un rôle.
Il faut donc éviter le raccourci « les gens ne souriaient pas parce qu’ils devaient rester immobiles pendant plusieurs minutes ». Il existe d’ailleurs de très intéressants portraits de personnes souriantes au XIXe siècle.
Ancien ferrotype représentant un bébé avec un adulte dissimulé derrière lui pour le maintenir pendant la prise de vue. Crédit photo smallcurio (domaine public).
Linda Fregni Nagler et les 1 002 « hidden mothers »
Ces photographies ne sont pas quelques curiosités isolées récupérées sur internet. L’artiste et collectionneuse Linda Fregni Nagler a constitué un ensemble spectaculaire consacré à cette pratique.
Son livre The Hidden Mother, publié par MACK en 2013, rassemble 1 002 photographies, depuis des daguerréotypes et ferrotypes jusqu’aux cartes de visite et cabinet cards. La collection couvre une période allant des débuts de la photographie jusqu’aux premières décennies du XXe siècle.
Nagler a également participé à la 55e Biennale de Venise en 2013. Son travail a beaucoup contribué à remettre ces portraits en lumière et à populariser l’expression hidden mother.
Ce qui frappe dans cet ensemble n’est finalement pas seulement le côté parfois cocasse du camouflage. Ces images montrent aussi tout le travail invisible nécessaire pour produire un portrait d’enfant à une époque où déclencher vingt photos en rafale n’était pas encore exactement une option.
Ancien ferrotype représentant un enfant, issu d’une série de portraits où l’adulte chargé de maintenir le jeune sujet tente de rester hors de vue. Crédit photo smallcurio (domaine public).
Sources pour aller plus loin
- J. Paul Getty Museum – How to Take a Baby Picture like a 19th-Century Photographer
- Ohio Memory – Hidden Mothers, Revealed!
- The Metropolitan Museum of Art – Choiselat et Ratel et l’évolution des temps de pose
- MACK – Linda Fregni Nagler, The Hidden Mother
- Rijksmuseum
- Wikimedia Commons – Hidden mother photographs
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