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Le palais Tajbeg et le palais Darul Aman à Kaboul, des ruines à la reconstruction

Pendant des années, les photographies du palais Tajbeg et du palais Darul Aman à Kaboul montraient deux gigantesques carcasses criblées d’impacts, ouvertes au vent et aux visiteurs de passage. Ces bâtiments construits dans les années 1920 pour incarner la modernisation de l’Afghanistan avaient fini par devenir exactement l’inverse : deux symboles particulièrement photogéniques de plusieurs décennies de guerre.

Mais les images de ruines racontent désormais une histoire incomplète. Darul Aman a été entièrement restauré entre 2016 et 2019 et Tajbeg a lui aussi été reconstruit autour de 2020-2021. Le « Versailles d’Afghanistan », comme l’ensemble a parfois été surnommé, offre donc aujourd’hui un étonnant avant/après : des palais voulus par le roi Amanullah Khan, ravagés par les conflits puis relevés presque un siècle après leur construction.

Palais Darul Aman en ruines à Kaboul avant sa restauration
Le palais Darul Aman en 2008, encore profondément marqué par les combats qui ont ravagé Kaboul. Crédit photo Carl Montgomery (CC BY 2.0).

À retenir

  • Le palais Darul Aman a été construit dans les années 1920 à la demande du roi Amanullah Khan dans le cadre d’un vaste projet de modernisation de Kaboul.
  • Ce palais néoclassique compte trois niveaux et environ 150 pièces.
  • Le palais Tajbeg, situé sur une colline voisine, est traditionnellement associé à la reine Soraya et est également connu comme le « palais de la Reine ».
  • Le 27 décembre 1979, les forces spéciales soviétiques ont pris d’assaut Tajbeg lors de l’opération Chtorm-333 et tué Hafizullah Amin.
  • Tajbeg est ensuite devenu le quartier général de la 40e armée soviétique en Afghanistan.
  • Les deux palais ont été très gravement endommagés pendant les conflits de la fin du XXe siècle.
  • Darul Aman a été restauré en 2016-2019 et Tajbeg a lui aussi été reconstruit autour de 2020-2021.

Amanullah Khan voulait créer un Afghanistan moderne

Pour comprendre Darul Aman, il faut remonter à Amanullah Khan, qui a dirigé l’Afghanistan de 1919 à 1929.

Après la troisième guerre anglo-afghane de 1919, son règne a marqué l’affirmation de la pleine indépendance diplomatique du pays vis-à-vis du Royaume-Uni. Amanullah a ensuite lancé un programme de modernisation particulièrement ambitieux : nouvelles institutions, écoles, infrastructures, réformes juridiques et évolution de la place des femmes dans la société.

Son projet urbain allait beaucoup plus loin que la construction d’une belle résidence.

Le roi voulait développer à l’extérieur du vieux Kaboul un nouveau quartier gouvernemental baptisé Darulaman. Des ingénieurs et architectes européens, notamment allemands, ont participé à cette ambitieuse opération.

Le quartier était même relié à Kaboul par une petite voie ferrée à écartement étroit mise en service dans les années 1920. Longue d’environ 8 kilomètres, cette ligne Kabul-Darulaman transportait passagers et matériaux jusqu’au nouveau centre administratif.

Tramway de Kaboul à Darulaman en Afghanistan en 1923


Le tramway à voie étroite reliant Kaboul au nouveau quartier de Darulaman en 1923. Image Phototheca Afghanica / Archives nationales afghanes (domaine public).

Amanullah Khan imaginait donc moins un château isolé qu’un morceau de capitale moderne construit presque à partir de rien. Un projet qui rend la destinée ultérieure du palais encore plus saisissante.

Darul Aman, le « Versailles d’Afghanistan »

La construction du palais Darul Aman a commencé au milieu des années 1920 et s’est achevée en 1927. Le chantier a notamment été dirigé par l’ingénieur allemand Walter Harten, avec la participation d’une importante équipe européenne et d’ouvriers afghans.

Le résultat tranche avec une grande partie de l’architecture traditionnelle de Kaboul : un vaste bâtiment de style néoclassique européen, élevé sur trois niveaux et organisé autour d’un plan monumental.

Le palais comprend environ 150 petites et grandes pièces. Chauffage central, eau courante et équipements modernes témoignaient de l’ambition technologique du projet dans l’Afghanistan des années 1920.

Darul Aman devait accueillir une grande partie de l’appareil gouvernemental et est également souvent présenté comme destiné au futur Parlement. Le surnom de « Versailles d’Afghanistan » a ensuite été utilisé pour évoquer la monumentalité de cet ensemble royal et gouvernemental. La comparaison reste surtout journalistique : personne n’a véritablement copié la galerie des Glaces au pied des montagnes de Kaboul.

L’expérience a cependant été courte. Les réformes d’Amanullah Khan ont rencontré des oppositions de plus en plus fortes et le roi a abdiqué en 1929 avant de partir en exil.

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Darulaman palace qui a subit des tirs de rocquettes. Crédit photo Carl Montgomery (CC BY 2.0).

Tajbeg, le mystérieux « palais de la Reine »

À proximité de Darul Aman, sur une colline dominant le sud-ouest de Kaboul, se trouve le palais Tajbeg, aussi appelé Queen’s Palace ou palais de la Reine.

Le bâtiment actuel est généralement associé au grand programme de construction des années 1920 et à Soraya Tarzi, épouse d’Amanullah Khan. Certaines sources afghanes attribuent au site des origines plus anciennes, remontant aux souverains durranis, mais l’édifice monumental visible au XXe siècle est étroitement lié au projet de modernisation d’Amanullah.

Soraya était loin d’être une simple occupante de palace. Éduquée dans une famille réformatrice, elle a joué un rôle public important aux côtés du roi et a notamment défendu l’éducation et l’émancipation des femmes.

Une anecdote ajoute encore un peu de sel à l’ensemble. Des récits contemporains décrivent les grandes roues rouillées autrefois visibles près de Tajbeg comme les vestiges d’un petit système de transport par câble actionné manuellement qui aurait permis à Soraya de rejoindre le palais Darul Aman voisin.

On évitera d’imaginer une télécabine avec forfait journée et terrasse d’altitude : le dispositif aurait été beaucoup plus rudimentaire.

Palais Tajbeg en ruines à Kaboul en Afghanistan en 2012


Le palais Tajbeg en 2012, avant sa reconstruction. Crédit photo aka4ajax (CC BY 3.0).

Tajbeg, 27 décembre 1979 : l’assaut soviétique du palais

Le palais Tajbeg est entré brutalement dans l’histoire mondiale le 27 décembre 1979.

Le dirigeant afghan Hafizullah Amin s’était installé quelques jours plus tôt dans le palais, protégé par des soldats et des positions défensives disposées sur la colline.

L’Union soviétique avait pourtant décidé de le renverser.

Dans le cadre de l’opération Chtorm-333, ou Storm-333, des forces spéciales soviétiques appartenant notamment au KGB et au GRU ont lancé une attaque contre Tajbeg. Elles ont dû progresser par la route qui montait vers le palais sous la protection de véhicules blindés, une opération préparée pour neutraliser simultanément plusieurs objectifs stratégiques dans Kaboul.

Les combats à l’intérieur et autour du bâtiment ont été violents. Hafizullah Amin a été tué durant l’assaut.

La prise de Tajbeg accompagne le début de l’intervention militaire soviétique massive en Afghanistan, un conflit qui allait durer près d’une décennie.

Le palais n’a pas été abandonné après l’opération. Il est devenu le quartier général de la 40e armée soviétique, qui commandait les forces engagées dans le pays.

Impacts de guerre sur les murs du palais Tajbeg à Kaboul
Les murs endommagés du palais Tajbeg conservaient encore en 2010 les traces des combats. Crédit photo Todd Huffman (CC BY 2.0).

Comment Darul Aman et Tajbeg sont devenus des ruines

La destruction des deux palais ne s’explique pas par un seul épisode.

Darul Aman avait déjà connu plusieurs accidents et changements d’usage au cours du XXe siècle. Un important incendie l’a notamment endommagé en 1969, puis le bâtiment a été restauré et utilisé notamment par le ministère de la Défense.

Les décennies suivantes ont été beaucoup moins tendres.

Après le retrait soviétique et l’effondrement du gouvernement communiste, les combats entre factions pour le contrôle de Kaboul dans les années 1990 ont provoqué des dégâts considérables. Darul Aman a été frappé par les tirs et les bombardements jusqu’à ne plus être qu’une vaste coquille.

Tajbeg, déjà marqué par l’assaut soviétique, a connu lui aussi les affrontements successifs et une longue période d’abandon.

Pendant des années, ces deux bâtiments ont ainsi rejoint la même famille que le palais abandonné de Leh dans l’Himalaya : des édifices monumentaux dont les murs semblaient condamnés à raconter leur grandeur passée uniquement à travers leurs ruines.

Intérieur en ruines du palais Darul Aman avant sa reconstruction
L’intérieur dévasté du palais Darul Aman avant sa restauration. Crédit photo Magnustraveller (CC BY 3.0).

Darul Aman reconstruit après des décennies de guerre

Le destin de Darul Aman a basculé en 2016, lorsque le gouvernement afghan a lancé une ambitieuse restauration du bâtiment.

Le chantier avait une forte valeur symbolique : il ne s’agissait pas simplement de réparer un monument, mais de redonner son apparence au grand projet architectural d’Amanullah Khan.

Les ingénieurs ont travaillé à partir d’anciens plans, photographies et documents afin de respecter autant que possible l’aspect historique du palais. Des centaines de tonnes de gravats ont été retirées et les structures, façades, réseaux électriques et équipements intérieurs ont été repris.

Particularité notable : le chantier a été mené très largement par des équipes afghanes et environ un quart des ingénieurs impliqués étaient des femmes.

La restauration a été suffisamment avancée pour que le palais reconstruit soit inauguré en août 2019, à l’occasion du centenaire de l’indépendance afghane.

Le gouvernement avait initialement envisagé une enveloppe beaucoup plus importante, mais la présidence afghane a ensuite annoncé un coût final d’environ 9 à 10 millions de dollars pour la restauration principale.

Palais Darul Aman restauré à Kaboul en 2021
Le palais Darul Aman restauré, photographié en 2021 après la reconstruction de ses façades et de ses toitures. Crédit photo Eparente (CC BY-SA 4.0).

Le contraste avec les photographies prises dix ans auparavant est spectaculaire. Là où il ne restait pratiquement que des façades ouvertes et des pièces éventrées apparaît de nouveau un palais complet, avec ses colonnades, ses toitures et ses volumes d’origine.

Cette résurrection rappelle d’autres bâtiments longtemps donnés pour perdus. L’ancien Hotel del Salto en Colombie est lui aussi passé du statut de ruine emblématique à celui d’édifice restauré, à une échelle certes nettement moins mouvementée.

Le palais Tajbeg a lui aussi été restauré

Après Darul Aman, Tajbeg a bénéficié à son tour d’un vaste chantier.

Les travaux ont cherché à conserver autant que possible les caractéristiques historiques du bâtiment en utilisant les traces existantes, les photographies et la documentation disponible.

Le palais compte aujourd’hui 67 pièces réparties sur trois niveaux. Lors de la restauration, il a également été équipé d’un système de chauffage central, d’un ascenseur et de dispositifs modernes de lutte contre l’incendie.

Les sources afghanes évoquent un coût de l’ordre de 286 millions d’afghanis pour cette restauration.

Autour de 2020-2021, Tajbeg avait donc lui aussi cessé d’être la grande carcasse trouée que montrent la majorité des photographies circulant encore sur Internet.

Je n’insère volontairement pas ici une photographie récente récupérée sur un média : je n’ai pas trouvé de bonne vue post-restauration de Tajbeg disposant d’une licence suffisamment claire. Les anciennes photos libres restent toutefois précieuses pour documenter l’état dans lequel le palais se trouvait avant les travaux.

Deux palais pour raconter un siècle d’histoire afghane

Darul Aman et Tajbeg forment aujourd’hui une sorte de résumé architectural de l’histoire contemporaine de l’Afghanistan.

Ils sont nés de l’optimisme modernisateur des années 1920, à une époque où Amanullah Khan imaginait un nouvel État, un nouveau quartier administratif et même un tramway reliant son projet au centre de Kaboul.

Tajbeg est ensuite devenu le décor de l’un des épisodes les plus importants de l’intervention soviétique. Les deux bâtiments ont survécu aux guerres, aux incendies, aux bombardements puis à plusieurs décennies d’abandon.

Et alors que leurs murs criblés de balles avaient fini par devenir presque plus célèbres que leur architecture, les deux palais ont finalement été reconstruits.

Dans un tout autre paysage afghan, les lacs bleu profond de Band-e Amir rappellent également combien l’image du pays dépasse largement celle de ses conflits.

La restauration de Darul Aman et Tajbeg rappelle enfin combien la destinée d’un bâtiment abandonné peut encore basculer. L’immense orphelinat Prinkipo de Büyükada, longtemps condamné à pourrir sur sa colline, fait aujourd’hui lui aussi l’objet d’un projet de sauvetage après plus d’un demi-siècle d’abandon.

Vidéo du palais Darul Aman

Cette vidéo montre Darul Aman peu avant la fin de sa restauration en 2019 et permet de mesurer l’ampleur du chantier.

Sources pour aller plus loin

Et pour retrouver un palais qui a choisi une voie nettement plus colorée que les cicatrices de Kaboul, direction l’exubérant palais de Pena à Sintra.

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2 commentaires sur “Le palais Tajbeg et le palais Darul Aman à Kaboul, des ruines à la reconstruction”

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