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Prinkipo : l’immense orphelinat en bois abandonné de Büyükada

Sur les hauteurs de Büyükada, la plus grande des îles des Princes au large d’Istanbul, une gigantesque silhouette de bois domine encore la végétation. Le Prinkipo Greek Orphanage, également appelé orphelinat grec de Büyükada ou Prinkipo Palace, est considéré comme le plus grand bâtiment en bois d’Europe et le deuxième plus grand au monde.

Abandonné depuis 1964, cet édifice de la fin du XIXe siècle possède une histoire assez improbable : il devait être un hôtel-casino de luxe, n’a jamais accueilli le moindre joueur, est devenu un orphelinat pendant plus de 60 ans puis a lentement sombré dans la ruine. Et l’histoire pourrait désormais boucler la boucle : en 2026, un accord a été signé pour le restaurer et le reconvertir, avec un projet hôtelier annoncé par le Patriarcat œcuménique.

Orphelinat Prinkipo en bois sur l’île de Büyükada en 2024
Vue de l’orphelinat grec de Prinkipo en 2024. Crédit photo Zamir Sağlıkoğlu (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Prinkipo se trouve sur Büyükada, dans les îles des Princes, au large d’Istanbul.
  • Le bâtiment principal représente environ 15 000 m² et compte 206 pièces.
  • Il a été conçu à la fin des années 1890 par l’architecte franco-ottoman Alexandre Vallaury.
  • Prévu comme hôtel et casino sous le nom de Prinkipo Palace, il est devenu un orphelinat en 1903.
  • Fermé en 1964 et gravement dégradé depuis, il fait désormais l’objet d’un projet de restauration et de reconversion en hôtel annoncé en 2026.

Prinkipo, un véritable colosse construit en bois

L’échelle du bâtiment est difficile à deviner sur certaines photographies. Le rapport technique publié en 2019 par Europa Nostra et l’Institut de la Banque européenne d’investissement estime à environ 15 000 m² la surface intérieure du bâtiment principal, auxquels s’ajoutent environ 1 000 m² pour l’ancienne école secondaire.

Le bâtiment principal comprend un rez-de-chaussée et quatre niveaux, ainsi que 206 grandes pièces. On y trouvait notamment une bibliothèque, une école primaire, des ateliers de formation professionnelle, une vaste salle à manger, de grandes cuisines et même une salle de théâtre.

Sa structure est essentiellement constituée d’une ossature en bois reposant sur des fondations maçonnées. Les façades sont habillées de planches horizontales, tandis que les planchers et une grande partie de la charpente sont également en bois. Une architecture monumentale qui rend l’état actuel de l’édifice encore plus spectaculaire.

Dans un registre très différent, le Japon conserve avec le temple Hōryū-ji certains des plus anciens bâtiments en bois encore debout. Prinkipo joue plutôt dans la catégorie XXL : Europa Nostra le présente comme la plus grande construction en bois d’Europe.

prinkipo palace batiment bois


Büyükada Rum Yetimhanesi. Crédit photo Jwslubbock (CC BY-SA 4.0).

Un palace et un casino qui n’ont jamais ouvert

Le bâtiment n’a pourtant pas été conçu pour accueillir des enfants. À la fin des années 1890, Alexandre Vallaury, architecte franco-ottoman qui a signé plusieurs édifices importants à Constantinople, imagine sur Büyükada un luxueux établissement baptisé Prinkipo Palace.

Le projet est destiné à la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, l’entreprise notamment associée à l’Orient-Express. L’ambition est alors de créer un hôtel de prestige accompagné d’un casino sur cette île déjà appréciée comme lieu de villégiature.

Mais le palace ne recevra finalement jamais ses premiers clients. Le sultan Abdülhamid II refuse l’autorisation permettant l’exploitation du casino. Le gigantesque hôtel flambant neuf se retrouve donc sans véritable fonction avant même son ouverture.

Prinkipo appartient ainsi à cette curieuse famille de complexes touristiques dont le destin a déraillé. Plus tard et beaucoup plus loin, le Bokor Palace du Cambodge connaîtra lui aussi une longue période d’abandon, même s’il aura au moins eu la politesse d’accueillir des clients avant de devenir une ruine.

De Prinkipo Palace à l’orphelinat grec de Büyükada

En 1903, le bâtiment est acheté par Eleni Zarifi, épouse d’un riche banquier grec de Constantinople. Elle en fait don au Patriarcat œcuménique de Constantinople afin qu’il soit transformé en orphelinat.

Le palace change alors radicalement de fonction. Pendant plus de six décennies, le vaste complexe accueille et éduque des enfants de la communauté grecque orthodoxe. Le rapport d’Europa Nostra évoque environ 5 700 orphelins hébergés au cours de son activité.

Ses dimensions étaient d’ailleurs telles que l’ensemble n’aurait jamais été utilisé à pleine capacité. Un hôtel trop grand devenu un orphelinat trop grand : Prinkipo semble avoir eu dès le départ un léger problème avec la notion de juste mesure.

Grand orphelinat grec de Prinkipo à Büyükada près d’Istanbul
Vue de l’orphelinat Prinkipo. Crédit photo Karsten Wentink (CC BY-SA 2.0).

Pourquoi l’orphelinat Prinkipo a-t-il été abandonné ?

L’orphelinat cesse de fonctionner en 1964. Cette fermeture intervient dans une période de fortes tensions entre la Turquie et la Grèce autour de la question chypriote. D’après le rapport technique d’Europa Nostra, les autorités ont officiellement invoqué le risque d’incendie susceptible de menacer l’île.

Le gigantesque bâtiment reste ensuite pratiquement sans usage ni entretien. Et pour une construction en bois exposée au sommet d’une colline de la mer de Marmara, plusieurs décennies sans maintenance ne pardonnent guère.

Les spécialistes ont identifié plusieurs causes à son délabrement : les fortes pluies, le vent, l’humidité et les infiltrations d’eau, mais également un important incendie au XXe siècle et les conséquences du séisme de 1999. Certaines parties de la toiture, des poteaux et d’autres éléments structurels se sont progressivement effondrés.

En 2018, Europa Nostra et l’Institut de la Banque européenne d’investissement ont inscrit Prinkipo parmi les sept sites patrimoniaux les plus menacés d’Europe.

Une longue bataille pour récupérer le bâtiment

À la dégradation physique s’est ajoutée une longue bataille juridique sur sa propriété. Le titre du site est transféré aux autorités turques, une décision contestée par le Patriarcat œcuménique.

L’affaire arrive devant la Cour européenne des droits de l’homme. Celle-ci reconnaît les droits du Patriarcat sur le bien et la procédure aboutit finalement à la restitution de la propriété.

Cette évolution rend possible l’élaboration de projets à long terme pour sauver Prinkipo, mais un autre obstacle reste entier : le coût colossal de sa restauration.

En 2019, le rapport d’Europa Nostra estimait qu’une réhabilitation complète nécessiterait au minimum 40 millions d’euros, tout en précisant que le montant réel pourrait être nettement supérieur. Cette estimation est antérieure au projet annoncé en 2026 et ne constitue donc pas son budget actuel.

En 2026, Prinkipo doit finalement redevenir un hôtel

Après plusieurs projets restés sans suite, notamment celui d’un centre international consacré à l’environnement et au dialogue interreligieux, le destin de Prinkipo a connu un tournant en 2026.

Le 22 mai, le patriarche œcuménique Bartholomée a annoncé que le bâtiment devait être transformé en hôtel capable de générer les revenus nécessaires à sa conservation. Il a expliqué que cette décision avait été difficile mais que l’état de l’édifice et le coût de sa sauvegarde ne permettaient plus de maintenir indéfiniment les scénarios précédents.

Quelques semaines plus tard, le 15 juin 2026, un accord de gestion, restauration et redéveloppement a été signé entre le Patriarcat œcuménique et Bilgili Holding, avec la participation du groupe grec ĒNSOFI Holding.

Bilgili Holding indique que la restauration devra préserver l’identité architecturale du bâtiment. À ce stade, aucune date précise d’ouverture de l’hôtel n’a été officiellement annoncée.

Le retournement est assez extraordinaire : conçu comme palace à la fin du XIXe siècle mais empêché d’ouvrir, Prinkipo pourrait donc finalement devenir un hôtel plus de 125 ans après sa construction.

Les bâtiments abandonnés n’ont heureusement pas tous pour destin de disparaître. En Colombie, l’ancien Hotel del Salto a ainsi trouvé une seconde vie après des décennies de déclin. Le défi est toutefois d’une tout autre échelle à Büyükada : ici, il faut sauver un colosse de bois de 15 000 m² avant que l’architecture ne termine elle-même le travail de démolition.

Prinkipo Greek Orthodox Orphanage vu depuis la colline de Büyükada


L’orphelinat Prinkipo vu depuis le bas de la colline en 2024. Crédit photo Zamir SağlıkoğluCC BY-SA 4.0).

Où se trouve l’orphelinat Prinkipo ?

Prinkipo se trouve sur Büyükada, la plus grande des îles des Princes, dans la mer de Marmara au sud-est du centre d’Istanbul. Le bâtiment est installé sur une hauteur boisée au cœur de l’île.

Coordonnées approximatives : 40.861° N, 29.123° E. Voici sa position sur Google Maps:

orphelinat Prinkipo le plus grand batiment de bois d Europe Buyukada maps

Son état structurel ne permet pas d’en faire un site touristique classique : il est principalement observable depuis l’extérieur. Sa taille et son emplacement élevé le rendent néanmoins difficile à manquer lorsqu’on approche du secteur.

Dans un tout autre décor turc, le pays abrite aussi Burj Al Babas et ses centaines de châteaux laissés inachevés. Deux projets radicalement différents, mais une même capacité à produire des paysages architecturaux assez irréels.

Vidéo de l’orphelinat Prinkipo

Voici une vue aérienne de l’immense bâtiment de bois et de son environnement sur l’île de Büyükada :

Cette vue depuis les airs permet surtout de comprendre l’échelle de Prinkipo et l’ampleur des dégâts accumulés depuis sa fermeture.

Les amateurs de lieux abandonnés pourront également découvrir Consonno, l’étrange « Las Vegas italien » laissé en partie à l’abandon.

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Büyükada Rum Yetimhanesi (Old Greek Orphanage). Crédit photo Jwslubbock (CC BY-SA 4.0).

Sources pour aller plus loin

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