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Indiana Bell Building : l’immeuble tourné de 90° en 1930 sans arrêter le travail

En 1930, à Indianapolis, les ingénieurs ont déplacé l’Indiana Bell Building, un immeuble de huit étages pesant près de 10 000 tonnes métriques, puis l’ont fait pivoter de 90 degrés. La prouesse est déjà remarquable, mais elle devient presque absurde lorsque l’on ajoute un détail : environ 600 salariés continuaient à travailler à l’intérieur pendant toute l’opération.

Téléphones, électricité, eau, chauffage et autres réseaux sont restés en service tandis que le bâtiment avançait à seulement 38 centimètres par heure. En un mois, l’ancien siège d’Indiana Bell a été déplacé de plusieurs dizaines de mètres sans interrompre l’activité de l’entreprise, afin de libérer suffisamment de place pour construire un nouveau siège.

Indiana Bell Building déplacé et tourné à Indianapolis en 1930
Indiana Bell Building pendant son déplacement à Indianapolis en 1930. Crédit photo William H. Bass Photo Company / Ray Hinz Collection (domaine public aux États-Unis).

À retenir

  • L’Indiana Bell Building était un immeuble de huit étages construit en 1907 à Indianapolis.
  • Il pesait environ 11 000 tonnes américaines, soit presque 10 000 tonnes métriques.
  • En 1930, il a d’abord été déplacé de 52 pieds, environ 16 mètres, puis tourné de 90 degrés et déplacé encore de 100 pieds, environ 30,5 mètres.
  • Le déplacement s’est déroulé du 14 octobre au 15 novembre 1930 selon l’Indiana Historical Society.
  • Environ 600 salariés ont continué à travailler à l’intérieur pendant le chantier.
  • Plus de 500 circuits téléphoniques longue distance sont restés en fonctionnement.
  • Dix-huit hommes actionnaient les vérins et l’immeuble avançait à environ 38 cm par heure.
  • La position finale ne différait que d’environ 0,4 mm de celle prévue par les ingénieurs.

Pourquoi déplacer l’Indiana Bell Building plutôt que le démolir ?

L’immeuble avait été construit en 1907 pour la Central Union Telephone Company, à l’angle de Meridian Street et New York Street, au centre d’Indianapolis. Lorsque l’Indiana Bell Telephone Company s’est développée à la fin des années 1920, elle a eu besoin d’un siège beaucoup plus vaste.

La solution la plus évidente consistait à démolir l’ancien bâtiment puis à reconstruire sur la parcelle. Le problème était que l’immeuble abritait toujours une partie importante des activités téléphoniques de la ville. Une longue fermeture aurait donc fortement perturbé le réseau.

Le cabinet d’architectes Vonnegut, Bohn & Mueller a proposé une solution autrement plus ambitieuse : conserver l’immeuble, mais le pousser jusqu’à un autre emplacement de la parcelle.

Cette idée rappelle, près d’un siècle plus tard, le spectaculaire déplacement de l’église de Kiruna en Suède. Les moyens techniques sont aujourd’hui très différents, mais le principe reste le même : lorsque le bâtiment gêne, parfois on ne le détruit pas, on le déménage.

Un immeuble de près de 10 000 tonnes à déplacer

Le chantier n’avait pourtant rien d’un déménagement de maison ordinaire.

L’Indiana Bell Building était une structure de huit niveaux composée d’une ossature métallique, de maçonnerie et de briques. Les documents techniques de l’époque donnent un poids de 22 millions de livres, soit 11 000 short tons américaines et environ 9 980 tonnes métriques.

Pour répartir cette masse, les ouvriers ont renforcé les 59 colonnes porteuses avec des poutres métalliques. Environ 500 tonnes d’acier supplémentaires ont été nécessaires pour rigidifier temporairement la structure.

Sous le bâtiment, un véritable chemin de roulement a ensuite été préparé avec une dalle en béton, de grosses pièces de bois et des rails métalliques.

L’immeuble reposait sur quelque 4 000 rouleaux permettant à sa gigantesque masse de progresser sur les rails.

À une autre époque et dans un registre encore plus massif, les ingénieurs ont également dû imaginer un système de transport inhabituel pour déplacer la Pierre de Tonnerre du Cavalier de bronze à Saint-Pétersbourg, un bloc rocheux de plusieurs centaines de tonnes déplacé grâce à un ingénieux dispositif métallique.

Comment ont-ils réussi à tourner l’immeuble de 90 degrés ?

Le trajet était plus compliqué qu’un simple déplacement en ligne droite.

Le bâtiment a d’abord été déplacé de 52 pieds vers le sud, soit environ 15,8 mètres. Il a ensuite effectué une rotation complète de 90 degrés avant de parcourir encore 100 pieds, environ 30,5 mètres, vers l’ouest.

Dix-huit hommes actionnaient des vérins latéraux à vis et à cliquet. Tous devaient travailler de manière coordonnée afin que l’immense structure progresse régulièrement sans provoquer de déformation dangereuse.

Les mouvements étaient minuscules. À chaque séquence, le bâtiment ne progressait que d’une fraction de pouce.

La vitesse moyenne atteignait environ 15 pouces par heure, soit seulement 38 centimètres.

Pas exactement de quoi renverser les cafés sur les bureaux.

600 salariés continuaient à travailler à l’intérieur

C’est évidemment le détail qui rend l’histoire de l’Indiana Bell Building si étonnante.

Pendant que l’immeuble changeait progressivement d’adresse, environ 600 employés continuaient leur journée de travail à l’intérieur.

L’entreprise ne pouvait pas simplement débrancher les réseaux le matin et les reconnecter un mois plus tard. Les conduites et câbles desservant l’immeuble ont donc été rallongés et rendus suffisamment flexibles pour accompagner son déplacement.

L’électricité, le gaz, l’eau, le chauffage, les égouts et surtout les télécommunications sont restés opérationnels.

Plus de 500 circuits téléphoniques longue distance continuaient notamment à fonctionner pendant l’opération.

Même l’entrée du bâtiment constituait un problème. Une passerelle métallique mobile a été aménagée afin que les salariés et les visiteurs puissent toujours rejoindre la porte alors que celle-ci se déplaçait lentement avec l’immeuble.

Le bâtiment avançait seulement de 38 centimètres par heure

Cette vitesse extrêmement faible explique pourquoi les personnes installées à l’intérieur ressentaient à peine le mouvement.

À 38 centimètres par heure, l’Indiana Bell Building mettait plus de deux heures pour parcourir la longueur d’une feuille A4 posée bout à bout avec quelques voisines.

Le déplacement a donc demandé environ un mois. Selon l’Indiana Historical Society, la rotation a commencé le 14 octobre 1930 et s’est achevée le 15 novembre.

Ce rythme très lent permettait surtout aux ingénieurs de contrôler en permanence la position de la structure et la répartition des charges.

La comparaison avec les techniques modernes est spectaculaire : lors du déplacement de l’église de Kiruna, des plateformes modulaires motorisées ont transporté le monument sur plusieurs kilomètres. À Indianapolis, en 1930, les ingénieurs travaillaient avec des rails, des rouleaux et des vérins actionnés par des hommes.

Une précision finale inférieure au millimètre

Déplacer près de 10 000 tonnes sans interrompre les télécommunications aurait déjà constitué une belle réussite. Mais la précision obtenue est encore plus étonnante.

Lorsque l’immeuble a atteint son nouvel emplacement, son écart par rapport à la position calculée sur les plans n’était que de 1/64 de pouce.

Cela représente environ : 0,4 millimètre.

Autrement dit, après avoir déplacé un bâtiment de huit étages sur plusieurs dizaines de mètres et lui avoir fait effectuer un virage à angle droit, les ingénieurs ont raté leur cible de moins que l’épaisseur d’une carte bancaire.

Kurt Vonnegut Sr. et les ingénieurs derrière le chantier

Le projet a été confié au cabinet d’Indianapolis Vonnegut, Bohn & Mueller.

L’un de ses associés était Kurt Vonnegut Sr., architecte formé au Massachusetts Institute of Technology. Son nom est aujourd’hui surtout remarquable parce qu’il était le père de l’écrivain américain Kurt Vonnegut Jr., futur auteur de Abattoir 5.

Le cabinet n’a cependant pas simplement dessiné un nouveau bâtiment. Il a contribué à imaginer une transformation complète de la parcelle, dans laquelle l’ancien immeuble était repoussé vers l’arrière afin de libérer la façade sur Meridian Street.

L’opération a rapidement attiré l’attention des ingénieurs et de la presse, au point de devenir l’une des réalisations les plus célèbres de l’histoire du cabinet.

Qu’est devenu l’Indiana Bell Building ?

Le déplacement n’était pas une fin en soi. Il devait avant tout libérer suffisamment de terrain pour permettre la construction du nouveau siège de l’entreprise.

Un nouvel immeuble de sept étages en pierre calcaire a ainsi été construit sur l’espace dégagé. Il a été achevé en 1932 et a ensuite connu plusieurs agrandissements.

L’ancien bâtiment, lui, a continué à être utilisé pendant plus de trois décennies après son étonnant voyage.

Il a finalement été démoli en 1963 lors d’une nouvelle phase d’expansion des installations d’Indiana Bell.

Il aura donc fallu déployer une impressionnante quantité d’ingénierie pour lui offrir seulement 33 années supplémentaires. Mais entre démolir un immeuble et réussir à le faire tourner avec plusieurs centaines de personnes à l’intérieur, la seconde option laisse tout de même une meilleure histoire.

Déplacer des bâtiments entiers n’est d’ailleurs pas uniquement une obsession d’ingénieurs urbains. Sur l’archipel chilien de Chiloé, la tradition de la minga permet également de déplacer collectivement des maisons et parfois d’autres constructions, sur terre ou même sur l’eau.

Le déplacement de l’Indiana Bell Building en vidéo

Des photographies prises pendant le chantier permettent de suivre progressivement la rotation du bâtiment. Cette vidéo consacrée au déplacement de l’Indiana Bell Building rassemble les différentes étapes de l’opération :

Sources pour aller plus loin

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