Avant que Hollywood ne fabrique des stars à la chaîne, Mary Pickford avait déjà compris comment devenir indispensable devant la caméra… et comment reprendre une partie du pouvoir derrière. Née Gladys Louise Smith le 8 avril 1892 à Toronto, cette actrice canadienne est devenue l’un des visages les plus célèbres du cinéma muet, au point que la Library of Congress la décrit comme la première grande star du cinéma.
Ses longues boucles, ses rôles de jeunes filles et son surnom d’« America’s Sweetheart » ont façonné son image publique. Mais derrière cette apparence d’éternelle ingénue se cachait une négociatrice redoutable : contrats records, partage des bénéfices, société de production puis création de United Artists avec Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks et D. W. Griffith. Mary Pickford n’a pas seulement participé à l’âge d’or du cinéma muet : elle a contribué à changer la manière dont ses vedettes pouvaient contrôler leur travail.
Mary Pickford en 1916, avec ses célèbres longues boucles. Crédit photo Rufus Porter Moody (domaine public).
À retenir
- Mary Pickford est née Gladys Louise Smith le 8 avril 1892 à Toronto.
- Elle commence à tourner pour le cinéma en 1909 et devient rapidement l’une des premières stars connues mondialement.
- En 1916, son contrat prévoit 10 000 dollars par semaine et 50 % des bénéfices de ses films, ainsi que sa propre structure de production.
- En 1919, elle cofonde United Artists avec Douglas Fairbanks, Charlie Chaplin et D. W. Griffith.
- Elle épouse Douglas Fairbanks en 1920 et leur maison Pickfair devient l’un des lieux emblématiques du Hollywood des années 1920.
- Membre fondatrice de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, elle remporte l’Oscar de la meilleure actrice pour Coquette, son premier film parlant.
De Gladys Smith à Mary Pickford
Mary Pickford est née sous le nom de Gladys Louise Smith dans une famille modeste de Toronto. Après la mort précoce de son père, elle monte très jeune sur scène afin de participer aux revenus familiaux.
Le théâtre lui donne l’expérience nécessaire pour tenter sa chance dans cette industrie encore étrange qu’est alors le cinéma. En 1909, elle travaille pour la Biograph Company sous la direction de D. W. Griffith.
À cette époque, les noms des acteurs ne sont pas toujours mis en avant. Le public remarque pourtant rapidement la jeune femme, que l’on désigne notamment comme « la fille de Biograph » avant même que son nom ne devienne une marque en lui-même.
Ce phénomène paraît presque banal aujourd’hui, mais il participe alors à la naissance du star-system. Les spectateurs ne viennent plus seulement voir une histoire : ils veulent revoir une personne précise.
Le théâtre connaissait évidemment déjà ses grandes célébrités, comme Sarah Bernhardt, immense vedette de la scène et virtuose de sa propre image. Le cinéma va cependant permettre de reproduire un même visage sur des milliers d’écrans. Mary Pickford va être l’une des premières à profiter pleinement de cette nouvelle machine à fabriquer la célébrité.
« America’s Sweetheart », l’éternelle jeune fille du cinéma muet
Son apparence devient rapidement indissociable de sa carrière : un visage très expressif, de longues boucles et une silhouette qui lui permet de jouer des personnages beaucoup plus jeunes qu’elle.
Elle incarne ainsi des héroïnes enfantines ou adolescentes jusque bien après l’âge correspondant, notamment dans The Poor Little Rich Girl, sorti en 1917, ou Pollyanna en 1920.
L’image fonctionne remarquablement bien et lui vaut le surnom de « America’s Sweetheart », la « chérie de l’Amérique ».
Hollywood savait déjà fabriquer des personnages publics radicalement différents pour ses actrices. Alors que Theda Bara imposait à la même époque l’image sombre et provocante de la première grande « vamp » du cinéma, Mary Pickford incarnait presque son opposé : innocence, jeunesse et fraîcheur.
Dans les deux cas, l’image était soigneusement construite. Les studios n’avaient pas encore les réseaux sociaux, mais côté marketing, ils avaient déjà compris deux ou trois choses.
Un contrat à 10 000 dollars par semaine… mais plus subtil qu’il n’y paraît
C’est ici que Mary Pickford devient particulièrement intéressante.
En 1916, elle négocie un contrat lui accordant 10 000 dollars par semaine, 50 % des bénéfices générés par ses films et sa propre société de production.
Sur 52 semaines, les 10 000 dollars représentent déjà 520 000 dollars. Mais présenter cette somme comme un simple salaire est trompeur.
Mary Pickford a expliqué plus tard que ces 10 000 dollars constituaient en réalité une avance sur sa moitié des bénéfices. Quand les résultats financiers des films étaient calculés, les profits étaient ensuite partagés.
C’est beaucoup plus révélateur que n’importe quelle conversion approximative en dollars actuels : Mary Pickford ne négociait plus seulement un cachet élevé, elle obtenait une participation directe au succès économique de ses films.
À une époque où les studios tentaient au contraire de verrouiller acteurs et réalisateurs par contrat, cette capacité à négocier était exceptionnelle.
En 1919, Mary Pickford participe à la création de United Artists
Trois ans plus tard, elle va encore plus loin.
En 1919, Mary Pickford s’associe à Douglas Fairbanks, Charlie Chaplin et D. W. Griffith pour créer United Artists.
Le principe est radical pour l’époque : permettre aux grands artistes de produire leurs œuvres et surtout de conserver davantage de contrôle sur leur création et leur distribution, plutôt que de dépendre entièrement des grands studios.
Mary Pickford, D. W. Griffith, Charlie Chaplin et Douglas Fairbanks lors de la signature établissant United Artists en 1919. Crédit photo The Washington Times (domaine public).
Mary Pickford n’est donc plus seulement une actrice très bien payée. Elle devient productrice, dirigeante et copropriétaire d’une entreprise de distribution capable de concurrencer le système des studios.
Son parcours illustre parfaitement le décalage entre son personnage public et son véritable rôle dans l’industrie : à l’écran, la petite fille aux boucles ; autour de la table de négociation, quelqu’un qu’il valait mieux ne pas prendre pour une enfant.
Mary Pickford et Douglas Fairbanks, le couple royal de Hollywood
Mary Pickford épouse l’acteur Douglas Fairbanks le 28 mars 1920. Leur mariage déclenche un enthousiasme considérable et transforme le couple en l’une des premières grandes associations de célébrités de l’histoire de Hollywood.
Ils s’installent dans une vaste propriété de Beverly Hills bientôt surnommée Pickfair, contraction de leurs deux noms.
La maison devient un lieu de réception prestigieux fréquenté par les grandes vedettes du cinéma, mais aussi par des personnalités politiques et des membres de familles royales en visite aux États-Unis.
Mary Pickford et Douglas Fairbanks devant la Maison-Blanche en juin 1920. Crédit photo National Photo Company (domaine public).
Le couple symbolise alors le glamour naissant de Hollywood. Quelques années plus tard, Rudolph Valentino deviendra à son tour l’un des premiers sex-symbols masculins mondiaux du cinéma, preuve que la fabrique des stars tourne désormais à plein régime.
Mary Pickford participe aussi à la naissance des Oscars
Son influence ne s’arrête pas à United Artists.
En mai 1927, Mary Pickford fait partie des 36 personnalités qui fondent l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, l’organisation qui créera les Academy Awards, aujourd’hui plus connus sous le nom d’Oscars.
Et l’arrivée du cinéma parlant va lui permettre d’en obtenir elle-même un.
À la fin des années 1920, Mary Pickford abandonne ses célèbres longues boucles. Le changement est beaucoup plus qu’une histoire de coiffure : elle cherche à rompre avec l’image de jeune fille qui l’accompagne depuis des années.
La Mary Pickford Foundation rapporte qu’elle considérait cette coupe comme sa « révolte finale » contre le type de rôles qu’elle avait jusque-là interprétés.
Le résultat est Coquette, sorti en 1929, son premier film parlant.
Avec Coquette, la reine du muet remporte un Oscar… en parlant
Dans Coquette, Mary Pickford interprète Norma Besant, un rôle adulte très éloigné de ses personnages d’ingénue.
Le 3 avril 1930, lors de la deuxième cérémonie des Academy Awards, elle reçoit l’Oscar de la meilleure actrice pour cette performance.
L’ironie est jolie : l’une des plus grandes icônes du cinéma muet obtient l’une de ses récompenses les plus prestigieuses précisément grâce à son passage au parlant.
Mary Pickford avec son Oscar de la meilleure actrice pour Coquette lors de la cérémonie de 1930. Crédit photo Academy of Motion Picture Arts and Sciences (domaine public).
Cette transformation rappelle combien l’arrivée du parlant a bouleversé les carrières. Certaines vedettes ont réussi le passage, d’autres beaucoup moins. Le cinéma muet n’a pourtant pas disparu de l’histoire : près d’un siècle plus tard, les prouesses visuelles d’un Buster Keaton restent par exemple immédiatement reconnaissables, même sans une ligne de dialogue.
Pourquoi Mary Pickford a-t-elle quitté le cinéma ?
Même si Coquette lui apporte un Oscar, le cinéma parlant ne relance pas durablement sa carrière d’actrice.
Son dernier film, Secrets, sort en 1933. Elle continue toutefois de travailler dans l’industrie, notamment comme productrice et membre du conseil d’administration de United Artists.
Elle conserve d’ailleurs ses parts dans la société bien après ses partenaires et ne les vend qu’en 1956.
Son rôle dans l’histoire de Hollywood s’étend donc très au-delà de la période durant laquelle son visage apparaissait sur les écrans.
Elle participe aussi aux actions de soutien aux professionnels du cinéma en difficulté et s’intéresse très tôt à la préservation des films, sujet crucial à une époque où une grande partie du patrimoine du cinéma muet était déjà en train de disparaître.
Que devient Mary Pickford dans ses dernières années ?
Après son retrait des écrans, Mary Pickford mène une vie de plus en plus discrète à Pickfair.
En 1976, l’Academy lui attribue un Oscar d’honneur pour sa contribution au cinéma. Elle ne fait alors plus d’apparitions publiques et accepte la récompense depuis sa maison.
Elle meurt le 29 mai 1979 à Santa Monica, à l’âge de 87 ans, après un accident vasculaire cérébral.
Sa carrière laisse derrière elle beaucoup plus que l’image d’une jeune femme aux longues boucles.
Mary Pickford a participé à plusieurs étapes décisives de l’histoire de Hollywood : naissance du star-system, émancipation économique des acteurs, production indépendante, création de United Artists et fondation de l’Academy.
Son surnom d’« America’s Sweetheart » a parfaitement fonctionné pour vendre ses films. Mais pour comprendre son importance réelle, il vaut mieux regarder derrière les boucles.
Mary Pickford en photos
Les innombrables portraits réalisés pendant les années 1910 et 1920 montrent à quel point l’image de Mary Pickford était déjà travaillée comme celle d’une star moderne.
Photographies de studio, tenues élaborées, longues boucles, portraits promotionnels et mises en scène soigneusement éclairées ont largement contribué à transformer son visage en une véritable marque.
Les clichés de différentes périodes permettent aussi de suivre son évolution : de l’éternelle ingénue des années 1910 à la femme aux cheveux courts de Coquette, Mary Pickford a progressivement tenté de se libérer d’une image que son propre succès avait rendue presque impossible à abandonner.
Sources pour aller plus loin
- Mary Pickford Foundation – About Mary Pickford
- Mary Pickford Foundation – chronologie de Mary Pickford
- Columbia University – Women Film Pioneers Project : Mary Pickford
- Academy of Motion Picture Arts and Sciences – Mary Pickford
- Academy – histoire et fondation de l’institution
- Academy Awards – cérémonie de 1930 et Oscar de Coquette
- Library of Congress – Mary Pickford: Queen of the Movies



