En septembre 2021, le photographe animalier russe Dmitry Kokh naviguait au large de la Tchoukotka lorsqu’une tempête a contraint son bateau à chercher un abri près de Kolyuchin. Sur cette petite île de la mer des Tchouktches se dressaient encore les bâtiments d’une ancienne station météorologique soviétique abandonnée. En observant les fenêtres aux jumelles, l’équipage a découvert quelque chose d’inattendu : des têtes d’ours polaires regardaient depuis les maisons désertes.
Une vingtaine d’ours polaires étaient alors présents autour de l’ancienne station, principalement des mâles, tandis que les femelles accompagnées de leurs petits restaient davantage près du rivage. Kokh a photographié et filmé les animaux au drone sans débarquer sur l’île, donnant naissance à sa spectaculaire série House of Bears.
La station polaire abandonnée de Kolyuchin photographiée en 2013, huit ans avant les images de Dmitry Kokh montrant les ours dans les bâtiments. Crédit photo Ansgar Walk (CC BY-SA 3.0).
À retenir
- Les images ont été réalisées par Dmitry Kokh en septembre 2021 sur l’île Kolyuchin, dans l’Extrême-Orient russe.
- Environ une vingtaine d’ours polaires, principalement des mâles, ont été observés autour et à l’intérieur des bâtiments abandonnés.
- La station météorologique et le petit établissement associé ont été abandonnés après la fermeture de la station en 1992.
- Les ours n’y avaient pas établi une colonie permanente : ils exploraient temporairement les bâtiments.
- Kokh a photographié les animaux avec un drone équipé d’hélices peu bruyantes, sans débarquer parmi eux.
- Sa photographie House of Bears a remporté en 2022 la catégorie Urban Wildlife du prestigieux Wildlife Photographer of the Year.
Une vingtaine d’ours polaires dans la station abandonnée de Kolyuchin
L’île Kolyuchin, parfois transcrite en français Kolioutchine, se trouve dans la mer des Tchouktches, au large de l’extrême-orient russe.
En septembre 2021, Dmitry Kokh et ses compagnons naviguaient depuis plusieurs semaines le long des côtes de la Tchoukotka en direction notamment de l’île Wrangel. Le voyage avait déjà couvert plus de 1 200 miles lorsqu’une dégradation météorologique a conduit le capitaine à s’abriter près de Kolyuchin.
Les bâtiments abandonnés apparaissaient dans le brouillard et la pluie lorsque l’équipage a remarqué du mouvement dans les fenêtres.
Les jumelles ont rapidement confirmé l’étrange impression : des ours polaires occupaient les maisons désertes.
Kokh estime qu’environ vingt animaux étaient visibles simultanément, en majorité des mâles. Les femelles accompagnées de leurs petits restaient plutôt du côté du rivage.
La scène ressemble presque à un décor construit pour un film post-apocalyptique : réservoirs rouillés, maisons désertes, brouillard et immenses silhouettes blanches apparaissant derrière les fenêtres.
Un décor abandonné dans un environnement polaire évoque aussi Stromness, l’ancienne station baleinière abandonnée de Géorgie du Sud, aujourd’hui fréquentée par une faune qui a repris possession des lieux.
Pourquoi les ours entraient-ils dans les bâtiments ?
Il serait toutefois trompeur de dire que les ours avaient véritablement « élu domicile » dans la station.
L’ours polaire est un animal particulièrement curieux et opportuniste. Dmitry Kokh raconte avoir vu les animaux inspecter les portes, les fenêtres et les moindres recoins des bâtiments.
Pour un ours, une construction abandonnée représente autant une possibilité d’abri qu’un endroit susceptible de contenir quelque chose à manger ou simplement un objet nouveau à examiner.
Ce comportement exploratoire explique les images d’ours passant la tête par une fenêtre ou circulant au milieu des anciennes installations.
Cela ne les transforme évidemment pas en locataires très recommandables. Un ours polaire adulte reste l’un des plus grands prédateurs terrestres, raison pour laquelle Kokh et son équipe sont restés sur leur bateau.
Dans un contexte nettement plus contrôlé, deux autres représentantes de l’espèce ont montré un comportement beaucoup plus ludique dans ce bain de glaçons offert à deux ourses polaires dans un zoo américain.
Pourquoi autant d’ours se trouvaient-ils sur l’île Kolyuchin ?
La présence simultanée d’autant d’ours à Kolyuchin était inhabituelle.
Dans cette partie de l’Arctique, les ours polaires dépendent fortement de la banquise, qui leur sert notamment de plateforme pour chasser les phoques.
Pendant l’été, lorsque la glace se retire, certains individus suivent la banquise vers le nord tandis que d’autres peuvent passer du temps à terre.
Dmitry Kokh explique qu’en septembre 2021, de la glace dérivante était restée relativement proche de Kolyuchin, situation ayant favorisé la présence de nombreux ours dans le secteur.
Il serait néanmoins excessif d’attribuer directement cet épisode particulier au seul changement climatique.
À plus grande échelle, la diminution de la banquise arctique modifie toutefois les déplacements et le comportement de nombreuses populations d’ours polaires. Polar Bears International souligne notamment que, dans la région de la mer des Tchouktches, certains animaux passent désormais davantage de temps à terre pendant l’été.
Cette population reste relativement robuste par rapport à d’autres populations arctiques, mais elle dépend toujours étroitement de la glace de mer pour accéder à ses principales proies.
Une station polaire abandonnée depuis 1992
Les bâtiments qui servent de décor aux photographies n’étaient pas une ancienne ville importante mais les installations d’une station polaire soviétique accompagnées de logements et de bâtiments techniques.
Les différentes sources donnent des dates divergentes pour les débuts exacts de la station sur Kolyuchin. Il est donc plus prudent de retenir qu’elle a fonctionné pendant plusieurs décennies au cours de la période soviétique.
Sa fermeture en 1992, peu après la disparition de l’Union soviétique, est en revanche bien documentée.
Les humains sont partis, mais les bâtiments sont restés exposés aux tempêtes, au froid, au sel et au temps.
La photographie prise par Ansgar Walk en 2013 permet d’ailleurs de voir la station presque une décennie avant la visite de Kokh : les constructions étaient déjà très dégradées, mais encore suffisamment intactes pour offrir aux ours quantité de portes et de fenêtres à inspecter.
Plus loin dans l’Arctique nord-américain, d’autres traces humaines abandonnées cohabitent avec les ours polaires, comme l’épave de Miss Piggy près de Churchill au Manitoba.
House of Bears, une photographie devenue célèbre
Les images rapportées de Kolyuchin ont rapidement dépassé le cadre d’une simple rencontre animalière insolite.
La plus connue montre un ours regardant depuis la fenêtre d’un bâtiment noyé dans le brouillard. Kokh l’a intitulée House of Bears.
En 2022, elle a remporté la catégorie Urban Wildlife du Wildlife Photographer of the Year, prestigieux concours organisé par le Natural History Museum de Londres.
Une autre photographie de la série, Polar Frame, montrant également un ours dans l’encadrement d’une fenêtre, a reçu une mention « Highly Commended » dans la catégorie Animal Portraits.
Le contraste explique facilement le succès des images : les bâtiments sont manifestement humains mais aucune personne n’est visible. À leur place, un ours polaire regarde tranquillement depuis une fenêtre comme s’il avait toujours habité là.
Les photographies originales restent protégées par le droit d’auteur de Dmitry Kokh et ne sont donc pas reproduites ici sans autorisation.
Des images réalisées au drone sans débarquer parmi les ours
Dmitry Kokh n’a pas posé le pied au milieu de cette vingtaine d’ours pour réaliser ses images, ce qui était probablement une excellente idée.
Le photographe a utilisé un DJI Mavic 2 Pro équipé d’hélices à faible niveau sonore. Il explique avoir cherché à limiter le dérangement et observé le comportement des animaux avant de rapprocher progressivement le drone.
Le Natural History Museum précise également que les photographies ont été prises depuis le bateau, puisqu’un débarquement aurait été trop dangereux.
Cette méthode a permis d’obtenir des vues inhabituelles des ours entre les bâtiments sans devoir entrer physiquement dans la station.
Les images de Kolyuchin donnent ainsi l’impression que la nature a définitivement repris possession d’un lieu déserté par l’homme. La réalité est un peu moins romanesque : les ours n’y ont pas créé un village permanent. Mais pendant quelques jours de septembre 2021, cette ancienne station météorologique a bel et bien eu de nouveaux visiteurs, nettement plus poilus que ses précédents occupants.
Sources pour aller plus loin
- Dmitry Kokh — récit de la rencontre à Kolyuchin et série House of Bears : https://www.dmitrykokh.com/abandoned
- Natural History Museum — House of Bears, gagnant Urban Wildlife 2022 : https://www.nhm.ac.uk/wpy/gallery/2022-house-of-bears
- Natural History Museum — Polar Frame : https://www.nhm.ac.uk/wpy/gallery/2022-polar-frame
- Polar Bears International — ours polaires de la mer des Tchouktches : https://polarbearsinternational.org/news-media/articles/chukchi-sea-polar-bears/
- Polar Bears International — comportement estival des ours polaires : https://polarbearsinternational.org/news-media/articles/polar-bears-summer-habitat-behavior/
- Wikimedia Commons — station polaire abandonnée de Kolyuchin en 2013 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kolyuchin-Insel_6_2013-08-01.jpg

Dans cet univers humain l’ours blanc perd son aura inquiétante et fascinante. Un décalage intéressant du photographe.