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Stromness, station baleinière abandonnée

Au fond d’une baie de Géorgie du Sud, les bâtiments rouillés de Stromness s’étirent entre l’océan et des montagnes souvent enneigées. Cette ancienne station baleinière donne aujourd’hui l’impression d’une petite ville industrielle abandonnée au bout du monde, avec ses ateliers, ses réservoirs, ses jetées et ses machines lentement rongés par le climat subantarctique.

Mais Stromness ne se résume pas à quelques ruines photogéniques. Le site raconte l’exploitation industrielle des baleines au début du XXe siècle, la reconversion en chantier naval, l’une des plus extraordinaires histoires de survie d’Ernest Shackleton et, plus récemment, la restauration écologique spectaculaire de la Géorgie du Sud. Phoques, éléphants de mer et manchots fréquentent désormais un paysage dont l’accès aux bâtiments est strictement interdit.

Station baleinière abandonnée de Stromness en Géorgie du Sud
La station baleinière abandonnée de Stromness au pied des montagnes de Géorgie du Sud, photographiée en octobre 2024. Crédit photo Stefan Brending (CC BY-SA 3.0 DE).

À retenir

  • Stromness est une ancienne station baleinière située sur l’île de Géorgie du Sud, dans l’Atlantique Sud.
  • Stromness n’est pas une île : la station se trouve au fond de Stromness Harbour, sur la côte nord de la Géorgie du Sud.
  • Une usine flottante y a été installée en 1907, puis une station terrestre en 1912.
  • L’activité baleinière de Stromness a cessé en 1931 et le complexe a ensuite été transformé en important chantier de réparation navale.
  • Les 175 250 baleines souvent associées à Stromness correspondent en réalité au total tué dans les eaux autour de la Géorgie du Sud pendant toute l’ère baleinière.
  • Le 20 mai 1916, Ernest Shackleton, Frank Worsley et Tom Crean ont atteint Stromness après 36 heures de marche à travers montagnes et glaciers.
  • Les ruines sont aujourd’hui entourées d’une zone d’exclusion de 200 mètres en raison des risques d’effondrement et de la présence importante d’amiante.
  • Plus de 7 000 rennes introduits par les baleiniers ont été éliminés et la Géorgie du Sud a été déclarée débarrassée des rats et souris en 2018.

Où se trouve Stromness ?

Une recherche fréquente sur Google parle d’« île de Stromness », mais il n’existe pas ici d’île portant ce nom.

Stromness est une ancienne station baleinière de l’île de Géorgie du Sud, territoire britannique subantarctique isolé dans l’Atlantique Sud.

Elle se trouve au fond de Stromness Harbour, dans la grande baie de Stromness, sur la côte nord de l’île. Deux autres anciennes stations baleinières, Leith Harbour et Husvik, occupent le même secteur.

L’isolement est considérable. Il n’existe aucune route reliant Stromness au reste de la Géorgie du Sud et l’île elle-même n’est accessible que par bateau.

Ce décor de montagnes abruptes plongeant presque directement dans la mer explique en partie l’impression étrange produite par les ruines : une usine entière semble avoir été abandonnée dans un paysage qui n’avait jamais vraiment prévu d’accueillir une zone industrielle.

De l’usine flottante à la station baleinière de Stromness

L’histoire industrielle de Stromness commence en 1907 avec des installations de traitement installées sur une usine flottante.

Cinq ans plus tard, en 1912, une véritable station terrestre est construite afin de compléter ces installations.

Plusieurs compagnies ont successivement exploité Stromness : la Sandefjord Whaling Company, la Southern Whaling and Sealing Company et la Vestfold Whaling Company.

Les baleiniers ramenaient leurs prises jusqu’à la station où les animaux étaient découpés et transformés. Graisse, viande, os et autres parties de la carcasse pouvaient être exploités pour produire notamment de l’huile de baleine.

À cette époque, la Géorgie du Sud est devenue l’un des principaux centres de la chasse industrielle à la baleine dans l’hémisphère Sud.

Ruines de la station baleinière de Stromness en Géorgie du Sud


Les installations de l’ancienne station baleinière de Stromness, photographiées en 2012. Crédit photo Brian Gratwicke (CC BY 2.0).

Les 175 250 baleines n’ont pas été tuées à Stromness

Un chiffre revient souvent à propos de Stromness : environ 175 000 baleines auraient été traitées dans cette seule station.

C’est une erreur.

Le South Georgia Museum estime à 175 250 le nombre total de baleines tuées dans les eaux autour de la Géorgie du Sud pendant toute l’ère de la chasse industrielle.

Ce bilan concerne donc l’ensemble de la Géorgie du Sud et ses différentes stations, notamment Grytviken, Leith, Husvik et Stromness, et non Stromness seule.

Les rorquals communs représentent la plus grande part de ces captures, devant les baleines à bosse, les baleines bleues, les rorquals boréaux, les cachalots et les baleines franches australes.

L’exploitation a atteint une telle intensité que les stocks de plusieurs espèces ont brutalement décliné. Parallèlement, l’apparition de grandes usines flottantes capables de traiter les baleines directement en haute mer a progressivement réduit l’intérêt économique des stations côtières.

Le contraste avec notre rapport actuel à ces animaux est frappant. Dans d’autres régions nordiques, comme Húsavík en Islande, célèbre aujourd’hui pour l’observation des baleines et son musée consacré aux cétacés, elles sont devenues une ressource touristique que l’on préfère nettement vivante.

En 1931, Stromness devient un chantier de réparation navale

La chasse à la baleine s’arrête à Stromness en 1931, mais le complexe industriel ne ferme pas immédiatement.

La South Georgia Company, qui exploitait la grande station de Leith, transforme Stromness en important chantier de réparation navale.

Cette reconversion explique la présence de nombreux vestiges qui n’ont rien à voir directement avec le dépeçage des baleines : ateliers mécaniques, matériel de manutention, chaînes, treuils, pièces de navires ou encore grandes hélices.

Les relevés patrimoniaux du site mentionnent notamment une fonderie, des ateliers mécaniques, des magasins, des logements, des jetées et un réseau ferroviaire interne.

Stromness était donc un véritable complexe industriel autonome, et pas simplement quelques hangars posés sur la plage.

Grande hélice et ruines industrielles de Stromness en Géorgie du Sud
Une imposante hélice rouillée rappelle la reconversion de Stromness en chantier de réparation navale après la fin de la chasse à la baleine. Crédit photo Rob Oo (CC BY 2.0).

Shackleton atteint Stromness après 36 heures à travers la Géorgie du Sud

L’épisode le plus célèbre de l’histoire de Stromness n’est pourtant pas directement lié aux baleines.

En 1915, le navire Endurance de l’expédition impériale transantarctique d’Ernest Shackleton a été emprisonné puis broyé par la banquise de la mer de Weddell.

L’équipage a finalement réussi à rejoindre Elephant Island, un endroit isolé où personne ne pouvait raisonnablement espérer qu’un navire passe par hasard.

Shackleton et cinq hommes ont alors embarqué dans le James Caird, une embarcation ouverte d’à peine 7 mètres de long, pour tenter de rejoindre la Géorgie du Sud à environ 1 300 kilomètres.

Après 17 jours dans l’océan Austral, ils ont atteint la côte occidentale de l’île le 10 mai 1916.

Le problème était loin d’être réglé : les stations baleinières se trouvaient de l’autre côté d’un intérieur montagneux encore pratiquement inconnu.

Le 19 mai, Shackleton, le navigateur Frank Worsley et Tom Crean ont commencé à traverser l’île à pied. Sans équipement d’alpinisme moderne et avec très peu de matériel, ils ont progressé sans véritable repos à travers montagnes, neige et glaciers.

Après environ 36 heures de marche, les trois hommes ont atteint Stromness le 20 mai 1916.

Shackleton Valley au-dessus de Stromness en Géorgie du Sud


La vallée glaciaire empruntée par Ernest Shackleton, Frank Worsley et Tom Crean dans la dernière partie de leur traversée vers Stromness. Crédit photo Paul Balfe (CC BY 2.0).

L’épisode appartient à la même grande période d’exploration polaire que l’expédition antarctique australasienne de Douglas Mawson, documentée par les extraordinaires photographies de Frank Hurley. Hurley était d’ailleurs également le photographe de l’expédition de l’Endurance.

Le Manager’s Villa, point d’arrivée de Shackleton

Le bâtiment associé à l’arrivée des trois hommes est toujours présent à Stromness.

Il est aujourd’hui identifié comme l’ancienne Manager’s Villa, la maison du directeur de la station.

Après un an et demi passé loin de toute civilisation, Shackleton, Worsley et Crean ont enfin retrouvé des hommes dans ce complexe baleinier. Leur arrivée a permis d’organiser le sauvetage du reste de l’expédition.

Tous les hommes de l’Endurance ont finalement survécu.

La villa constitue donc un élément patrimonial particulièrement important au milieu de bâtiments essentiellement industriels.

Le gouvernement de Géorgie du Sud a fait réaliser des travaux de relevé, de stabilisation et de restauration sur le bâtiment. La toiture et les vitrages ont notamment été repris, puis des travaux ont été menés à l’intérieur. La villa peut aujourd’hui servir d’hébergement d’urgence, notamment en cas d’échouage massif nécessitant d’abriter de nombreuses personnes.

Manager's Villa de Stromness atteinte par Shackleton en 1916
L’ancienne Manager’s Villa de Stromness, premier bâtiment habité atteint par Shackleton, Worsley et Crean après leur traversée de la Géorgie du Sud en 1916. Crédit photo Rob Oo (CC BY 2.0).

Peut-on visiter la station baleinière abandonnée de Stromness ?

On peut découvrir les environs de Stromness dans le cadre des itinéraires autorisés en Géorgie du Sud, mais il est interdit de pénétrer dans les ruines de la station.

Le gouvernement impose une zone de sécurité de 200 mètres autour des installations de Stromness, comme autour des anciennes stations de Husvik, Leith et Prince Olav Harbour.

L’explication ne tient pas seulement aux vents violents susceptibles d’emporter des morceaux de tôle.

Les bâtiments sont dans un état avancé de dégradation, certaines structures risquent de s’effondrer et le complexe contient surtout d’importantes quantités d’amiante. Des fibres peuvent se retrouver dans l’air lorsque les matériaux se détériorent.

Entrer dans la zone interdite sans autorisation constitue une infraction.

Pour une fois, l’urbex consiste donc surtout à bien choisir son téléobjectif.

Panneau d'avertissement amiante à la station de Stromness
Un panneau rappelle la présence d’amiante dans les ruines de Stromness, l’une des raisons de l’interdiction d’approcher les bâtiments. Crédit photo Rob Oo (CC BY 2.0).

Les animaux ont repris les environs de Stromness

La station n’est plus peuplée de baleiniers, mais la baie est loin d’être vide.

Les documents de gestion du secteur signalent notamment des otaries à fourrure antarctiques, des éléphants de mer australs et des manchots papous, auxquels s’ajoutent plusieurs espèces d’oiseaux marins.

La présence d’animaux au milieu ou à proximité des vestiges industriels produit certaines des images les plus étonnantes de Stromness : tôles rouillées, anciennes machines et pinnipèdes qui semblent ne manifester aucun respect particulier pour le patrimoine industriel.

Ce retour de la faune rappelle, dans un environnement totalement différent, la station météorologique abandonnée de Kolyuchin où des ours polaires ont investi les bâtiments désertés.

Mais à Stromness, la restauration écologique va beaucoup plus loin qu’une simple réoccupation des ruines.

Les rennes de Géorgie du Sud ont désormais disparu

Pendant longtemps, les photos de Stromness et de Géorgie du Sud ont montré un spectacle encore plus improbable : des rennes déambulant parmi les manchots.

Ces animaux n’étaient pourtant pas originaires de l’île.

Des baleiniers norvégiens ont introduit des rennes en Géorgie du Sud à trois reprises entre 1909 et 1925. Ils permettaient de disposer de viande fraîche, rappelaient un peu la Scandinavie aux travailleurs et offraient également une possibilité de chasse pendant les loisirs.

Après l’arrêt de leur gestion, les troupeaux se sont fortement développés. Les rennes broutaient notamment les formations de tussac et endommageaient une végétation subantarctique particulièrement fragile.

Le gouvernement a finalement décidé leur élimination en 2010.

Les opérations menées à partir de 2013 ont permis de retirer plus de 7 000 rennes de Géorgie du Sud.

L’image ci-dessous documente donc une situation historique qui n’existe plus aujourd’hui.

Rennes et manchots en Géorgie du Sud avant l'éradication des rennes
Rennes et manchots photographiés en Géorgie du Sud en 2012, avant l’achèvement du programme d’éradication des rennes introduits par les baleiniers. Crédit photo Brian Gratwicke (CC BY 2.0).

La Géorgie du Sud a également éliminé ses rats et ses souris

Les rennes n’étaient qu’une partie du problème.

Les rats sont probablement arrivés beaucoup plus tôt avec les expéditions de chasse aux phoques. Les activités humaines et les stations installées sur la côte ont ensuite facilité leur dispersion.

Pour les oiseaux nichant au sol ou dans des terriers, les conséquences ont été considérables : rats et souris mangeaient œufs et poussins, menaçant notamment le pipit de Géorgie du Sud et perturbant de nombreuses populations d’oiseaux marins.

Un gigantesque programme d’éradication a utilisé des appâts distribués sur plus de 100 000 hectares, notamment lors de campagnes en 2011, 2013 et 2015.

Après plusieurs années de surveillance sans aucune trace de rongeur, la Géorgie du Sud a officiellement été déclarée exempte de rats et de souris le 18 mai 2018.

Depuis, plusieurs espèces d’oiseaux indigènes montrent une forte récupération.

L’histoire de Stromness possède ainsi un curieux effet miroir : un siècle après l’installation d’une industrie qui a profondément transformé la faune et le paysage, la Géorgie du Sud est devenue le théâtre de quelques-uns des plus ambitieux programmes de restauration écologique insulaire au monde.

Stromness, une ruine que l’on conserve sans la restaurer entièrement

La station continue pourtant de se dégrader.

Le climat humide, les vents, la neige, les mouvements du sol et la corrosion attaquent en permanence les structures métalliques et les bâtiments en bois.

Restaurer intégralement Stromness serait un chantier colossal, rendu encore plus compliqué par l’isolement et l’amiante.

Les autorités ont donc surtout documenté le site très précisément. Des relevés laser en trois dimensions ont été réalisés afin de conserver une archive détaillée des bâtiments avant leur disparition progressive.

Certains éléments particulièrement importants, comme la Manager’s Villa associée à Shackleton, ont bénéficié d’interventions ciblées.

Le reste de la station poursuit lentement sa transformation en ruine industrielle, entre patrimoine, zone dangereuse et refuge involontaire pour la faune.

Vidéo de Stromness

Voici Stromness en vidéo, avec ses installations abandonnées, ses montagnes et les animaux qui fréquentent désormais la baie :

Sources pour aller plus loin

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