Bien avant que le western ne transforme l’Ouest américain en décor de cinéma, Timothy O’Sullivan parcourait déjà ses déserts, ses canyons, ses villes minières et ses vallées avec une chambre photographique encombrante. Dans les années 1860 et 1870, il a ainsi produit certaines des images les plus saisissantes des premières grandes explorations photographiques du Grand Ouest.
Ces photographies ne montrent pas un territoire vide attendant l’arrivée des pionniers. Elles documentent à la fois des paysages immenses, les expéditions scientifiques et militaires du gouvernement fédéral, l’exploitation minière, des villes en plein développement et plusieurs peuples autochtones qui vivaient déjà dans ces régions. Plus de 150 ans plus tard, elles constituent autant des documents historiques que des images remarquablement composées.
La face sud d’Inscription Rock, aujourd’hui El Morro National Monument, au Nouveau-Mexique, photographiée en 1873. Un homme minuscule au pied du rocher donne l’échelle du site. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
À retenir
- Timothy H. O’Sullivan, né en 1840 et mort en 1882, a d’abord photographié la guerre de Sécession avant de partir documenter l’Ouest américain.
- À partir de 1867, il participe au Geological Exploration of the Fortieth Parallel dirigé par Clarence King, puis aux relevés de George M. Wheeler à partir de 1871.
- Contrairement à ce que disait l’ancienne version de cet article, O’Sullivan ne travaillait pas sur pellicule : il transportait une grande chambre et des négatifs sur plaques de verre qu’il devait développer sur le terrain.
- Ses images servent à la fois à la recherche géologique et géographique, à la cartographie et aux objectifs pratiques de l’expansion fédérale vers l’Ouest.
- Cette sélection montre aussi bien des paysages que des mines, des villes, des équipes d’exploration et plusieurs communautés autochtones.
- La Library of Congress conserve aujourd’hui plus de 900 images attribuées à O’Sullivan.
Timothy O’Sullivan, de la guerre de Sécession aux grandes expéditions de l’Ouest
Timothy H. O’Sullivan naît en Irlande en 1840 et grandit aux États-Unis. Il se forme à la photographie dans l’environnement de Mathew Brady puis travaille avec Alexander Gardner.
Pendant la guerre de Sécession, il réalise des images devenues célèbres, notamment à Gettysburg. Plusieurs de ses photographies sont ensuite publiées dans le Gardner’s Photographic Sketch Book of the War.
La paix ne le ramène pas longtemps dans un studio.
En 1867, O’Sullivan rejoint Clarence King pour le Geological Exploration of the Fortieth Parallel, une vaste étude du territoire compris entre les montagnes Rocheuses et la Sierra Nevada. En 1871, il rejoint les expéditions menées par le lieutenant George M. Wheeler à l’ouest du 100e méridien.
Ces missions réunissent géologues, topographes, militaires, guides, scientifiques et photographes. Elles doivent cartographier et étudier des régions encore mal connues du gouvernement fédéral, mais aussi évaluer leurs routes, leurs ressources et leurs possibilités de développement.
Le résultat dépasse largement le simple relevé technique : O’Sullivan compose des images où les humains paraissent souvent minuscules face au paysage.
Photographier l’Ouest avec des plaques de verre et un wagon-laboratoire
Faire une photographie au milieu du Nevada en 1867 ne consistait évidemment pas à sortir un appareil de sa poche.
O’Sullivan voyage avec une lourde chambre photographique, des plaques de verre, des produits chimiques et tout le matériel nécessaire au développement. Les négatifs doivent être préparés et traités directement sur le terrain.
Son célèbre wagon photographique est à la fois moyen de transport et laboratoire ambulant.
Le wagon-laboratoire de Timothy O’Sullivan dans le Carson Desert, au Nevada, en 1867. Les traces de pas dans le sable relient le véhicule à l’emplacement de l’appareil. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Cette contrainte technique rend certaines images encore plus remarquables. Il fallait transporter le matériel sur des pistes difficiles, trouver un cadrage, installer l’appareil, préparer la plaque puis développer le négatif sans laboratoire fixe à proximité.
Des membres de l’expédition géologique du 40e parallèle près d’Oreana, dans le Nevada, en 1867. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Les expéditions utilisent aussi les rivières comme voies de pénétration. Lors des relevés du Colorado, O’Sullivan participe directement aux déplacements sur l’eau.
L’équipage du bateau Picture à Diamond Creek en 1871. Timothy O’Sullivan est le quatrième homme en partant de la gauche. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Le bateau d’expédition Nettie sur la Truckee River, dans l’ouest du Nevada, en 1867. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Le Colorado et les grands canyons de l’Ouest
Une grande partie de la force des photographies d’O’Sullivan vient de leur manière de montrer l’échelle.
Un homme, un bateau ou un cheval devient parfois presque invisible au milieu d’une paroi, d’un canyon ou d’un désert. Ce choix n’est pas seulement pratique : il donne à l’image une profondeur qui demeure spectaculaire aujourd’hui.
Un homme dans une embarcation sur le Colorado à Black Canyon, en Arizona, photographié en 1871 pendant le Wheeler Survey. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Un homme assis sur la rive rocheuse du Colorado dans Iceberg Canyon, à la frontière de l’Arizona et du Nevada, en 1871. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Cathedral Mesa, au bord du Colorado en Arizona, photographiée en 1871. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
En 1872, d’autres campagnes l’amènent dans des paysages où les cours d’eau s’enfoncent entre les falaises et les plateaux.
La jonction des canyons Green et Yampah, dans l’Utah, photographiée en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Le Canyon of Lodore, dans le Colorado, photographié en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Des reliefs au nord du plateau du Colorado, photographiés en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Déserts, buttes, lacs et montagnes : un Ouest beaucoup moins uniforme qu’au cinéma
L’une des surprises de cette série tient à la variété des paysages.
Il n’y a pas un « décor de western », mais une succession de déserts, formations rocheuses, vallées, montagnes, lacs et forêts.
Twin Buttes, près de Green River City dans le Wyoming, photographiées en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Browns Park, dans le Colorado, photographié en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
The Pyramid and Domes, formations de tuf de Pyramid Lake dans le Nevada, photographiées en 1867. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Big Cottonwood Canyon dans l’Utah en 1869. Un homme et un cheval sont visibles près du pont, en bas à droite. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Les formations rocheuses des Washakie Badlands, dans le Wyoming, en 1872. Un membre de l’expédition apparaît en bas à droite pour donner l’échelle. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Oak Grove, dans les White Mountains de l’Arizona, photographié en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Shoshone Falls photographiées à six ans d’intervalle
Les Shoshone Falls, sur la Snake River dans l’Idaho, constituent un cas particulièrement intéressant.
O’Sullivan les photographie une première fois en 1868, puis revient sur le site lors d’une autre campagne en 1874.
Shoshone Falls, dans l’Idaho, photographiées par Timothy O’Sullivan en 1868. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Shoshone Falls, dans l’Idaho, vues depuis le sommet en 1874. O’Sullivan avait déjà photographié les chutes six ans plus tôt. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Le second cadrage n’est pas une simple répétition. Il montre comment le photographe revient sur un même paysage avec une composition différente, tout en répondant aux besoins documentaires d’une autre campagne d’exploration.
Canyon de Chelly en 1873
En 1873, O’Sullivan dirige une campagne pour Wheeler qui le conduit notamment à Zuni et dans Canyon de Chelly, en Arizona.
Les trois photographies suivantes permettent de passer du camp d’expédition aux immenses parois du canyon puis à des habitations ancestrales pueblo construites plusieurs siècles avant l’arrivée des photographes.
Le camp surnommé « Camp Beauty » installé au fond de Canyon de Chelly, en Arizona, en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
La partie supérieure de Canyon de Chelly, en Arizona, en 1873, avec des parois s’élevant à environ 365 mètres au-dessus du fond du canyon. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
White House, ensemble d’habitations ancestrales pueblo dans Canyon de Chelly, en 1873. Des hommes posent dans les ruines et sur la paroi, reliés par des cordes. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Cette dernière image est particulièrement révélatrice de l’échelle du site : sans les silhouettes humaines, les constructions se fondraient presque dans les falaises.
Mines et villes : l’Ouest était déjà en pleine transformation
Les photographies d’O’Sullivan peuvent donner l’impression d’un territoire entièrement sauvage. D’autres images racontent exactement l’inverse.
Dans le Nevada, les découvertes d’or et surtout d’argent ont déjà provoqué une croissance spectaculaire de plusieurs villes minières.
La ville minière de Gold Hill, au sud de Virginia City dans le Nevada, photographiée en 1867. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Un plan incliné en bois utilisé à l’Illinois Mine, dans le district minier de Pahranagat au Nevada, en 1871. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Certaines prises de vue exigent des conditions encore plus difficiles que le désert.
À Virginia City, O’Sullivan descend dans les mines du Comstock Lode, alors l’un des plus riches gisements argentifères des États-Unis.
Des mineurs du Comstock Lode photographiés à Virginia City en 1867. O’Sullivan travaille alors à près de 275 mètres sous terre avec un éclairage au magnésium. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Le fil de magnésium brûlé pour produire suffisamment de lumière donne ici une idée assez concrète de ce qu’impliquait une photographie souterraine en 1867.
Alta City, à Little Cottonwood dans l’Utah, vers 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Une vue lointaine de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Et au milieu de ce travail très sérieux de relevé scientifique, il y a parfois des images beaucoup plus humaines.
Un homme se baigne dans Pagosa Hot Spring, dans le Colorado, en 1874. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Les peuples autochtones photographiés pendant les surveys
Les expéditions fédérales ne traversent évidemment pas des terres inhabitées.
O’Sullivan photographie plusieurs communautés autochtones, notamment des Paiutes, Navajos, Mojaves et habitants de Zuni.
Ces images doivent être replacées dans le contexte des surveys gouvernementaux. Les personnes photographiées sont observées et classées à travers le regard administratif, scientifique et ethnographique du XIXe siècle. Les anciennes légendes d’archives utilisent d’ailleurs parfois une terminologie aujourd’hui datée.
Un groupe paiute photographié près de Cedar, dans l’Utah, en 1872. Crédit photo Timothy O’Sullivan / National Archives and Records Administration (domaine public).
Des hommes, femmes et enfants paiutes posent sous un arbre, probablement près de Cottonwood Springs dans le Nevada, vers 1875. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Une scène de vie navajo près de l’ancien Fort Defiance, au Nouveau-Mexique, en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Certaines personnes sont identifiées par leur nom et leur fonction, ce qui permet de sortir un peu du simple classement collectif.
Maiman, guide et interprète mojave pendant une partie de la saison d’exploration du Colorado, photographié en 1871. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
L’ancienne église de la mission de Zuni Pueblo, vue depuis la place en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
Quelques décennies plus tard, d’autres photographes construiront des ensembles considérables consacrés aux peuples autochtones d’Amérique du Nord. C’est notamment le cas des portraits réalisés par Edward S. Curtis au début du XXe siècle, dont l’approche, souvent beaucoup plus mise en scène, doit elle aussi être replacée dans son contexte.
Plus proche chronologiquement d’O’Sullivan, William Henry Jackson participe lui aussi aux grandes campagnes photographiques de l’Ouest et réalise dans les années 1870 une remarquable série de portraits de Pawnees.
On peut également comparer ces archives en noir et blanc à ces rares photographies en couleurs de peuples autochtones d’Amérique, prises à une période un peu plus tardive.
À El Morro, O’Sullivan photographie aussi les traces de voyageurs plus anciens
La photographie placée en ouverture de cet article montre Inscription Rock, aujourd’hui protégé au sein d’El Morro National Monument au Nouveau-Mexique.
Pendant des siècles, le point d’eau situé au pied du rocher en a fait une halte sur les routes de la région. Des voyageurs ont gravé des noms, des dates et des messages dans le grès.
O’Sullivan photographie notamment de très près une inscription espagnole datée de 1726.
Une inscription espagnole datée de 1726 gravée dans le grès d’Inscription Rock, aujourd’hui El Morro National Monument, photographiée par O’Sullivan en 1873. Crédit photo Timothy O’Sullivan / Library of Congress (domaine public).
L’image crée un étrange télescopage temporel : en 1873, O’Sullivan documente déjà une trace laissée près de 150 ans auparavant par un autre voyageur.
Ces photos montrent aussi la conquête de l’Ouest autrement
Les westerns ont largement réduit l’Ouest du XIXe siècle à quelques figures : cow-boys, soldats, hors-la-loi, saloons et duels au revolver.
Les images d’O’Sullivan montrent quelque chose de beaucoup plus vaste.
Elles racontent la cartographie d’un territoire, les campagnes géologiques, l’extraction des ressources, les débuts de certaines villes, les routes fluviales et terrestres, mais aussi les peuples qui occupaient déjà ces régions bien avant l’arrivée des équipes fédérales.
Les surveys auxquels participe O’Sullivan ne sont donc pas extérieurs à la conquête de l’Ouest : ils font partie du processus par lequel le gouvernement fédéral mesure, classe, cartographie et prépare l’intégration économique de ces territoires.
La photographie joue elle-même un rôle dans cette transformation. Elle apporte aux responsables politiques, scientifiques et au public de l’Est des images de régions que la plupart ne verront jamais directement.
Quelques années plus tard, d’autres photographies participeront davantage à la création du Far West de légende. Les nombreux portraits de Wild Bill Hickok, soigneusement composés en studio, contribuent ainsi à transformer un homme de loi et joueur en véritable icône.
Même phénomène avec les photographies de Calamity Jane : certaines documentent bien une femme ayant vécu dans l’Ouest, mais elles participent aussi à la mise en scène du personnage qu’elle vendait au public.
Les images de Timothy O’Sullivan sont différentes. Elles ne cherchent pas encore à reproduire les codes du western : elles montrent un Ouest qui n’a pas encore eu le temps de devenir son propre décor de cinéma.
Sources pour aller plus loin
- Smithsonian American Art Museum – Timothy H. O’Sullivan
- Smithsonian American Art Museum – Framing the West: The Survey Photographs of Timothy H. O’Sullivan
- Library of Congress – Framing the West
- Library of Congress – Wheeler Survey views of the American West, 1871-1874
- Library of Congress – Photographs of the surveys west of the 100th meridian
- National Archives – Glass Holdings in the Still Picture Branch
- The Atlantic – The American West, 150 Years Ago, galerie originale des 34 photographies



































Très belle photographies, on peut voir que l’Amérique a bien changer depuis toutes ces années !
Sauver les instants du passé comme souvenirs ou pour comparer à aujourd’hui et en faire une histoire.
Une légende sous les photos serait appréciable: certains endroits on reconnaît, d’autres demeurent plus énigmatiques! En tous cas, la conquête de l’Ouest, il fallait oser!