C’est une série de clichés un peu étonnants, pris par Maurice Joyant, ami d’enfance, galeriste et premier biographe du peintre. On y voit Henri de Toulouse-Lautrec en train de déféquer sur la plage du Crotoy, en Picardie, vers 1898-1899.
La scène est triviale, évidemment. Mais avec Toulouse-Lautrec, le trivial n’est jamais très loin de l’art, de la provocation et d’un certain goût pour les marges. Le peintre, né Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa, s’est éloigné des sujets académiques pour représenter les cabarets, les maisons closes, les danseuses, les buveurs, les corps fatigués et la vie nocturne parisienne sans trop l’emballer dans du papier doré.
À retenir
Henri de Toulouse-Lautrec a été photographié sur la plage du Crotoy par son ami Maurice Joyant, vers 1898-1899. Les quatre clichés, devenus célèbres pour leur absurdité frontale, montrent aussi le rapport du peintre à la provocation, au corps et à une forme d’humour très peu académique.
Une série de photos prise au Crotoy
Maurice Joyant connaissait Toulouse-Lautrec depuis l’enfance. Les deux hommes s’étaient rencontrés au lycée Fontanes, l’actuel lycée Condorcet, à Paris. Joyant est ensuite devenu marchand d’art, galeriste, défenseur de l’œuvre de Lautrec et l’un de ses proches les plus fidèles.
Joyant voyageait avec le peintre, l’invitait notamment au Crotoy, en baie de Somme, et a beaucoup œuvré pour faire connaître son travail. Les photographies de la plage s’inscrivent dans cette relation de familiarité, d’amitié et de liberté assez peu compassée.
Un peintre peu porté sur les bonnes manières
Toulouse-Lautrec aimait bousculer les conventions. Issu de l’aristocratie, il a pourtant consacré une grande partie de son œuvre à des milieux que l’art officiel regardait souvent de haut : cabarets de Montmartre, bals populaires, cafés-concerts, maisons closes (il était un des habitués de Le Chabanais où trônait le siège d’amour du prince de Galles), artistes de scène, prostituées et noctambules.
Dans ce contexte, ces photographies ne sont pas seulement une blague scatologique, même si elles le sont aussi, très clairement. Elles prolongent une attitude : montrer le corps sans idéalisation, se moquer du sérieux bourgeois, refuser le vernis des belles poses. À la même époque, d’autres artistes ont aussi laissé des images privées assez loin du portrait officiel, comme Paul Gauguin sans pantalon jouant de l’harmonium en 1895. L’histoire de l’art a parfois des archives qui sentent moins le musée que la blague entre initiés.
La peinture, c’est comme la merde ; ça se sent, ça ne s’explique pas.
La citation, souvent attribuée à Toulouse-Lautrec, colle si bien à la scène qu’elle semble presque avoir été inventée pour elle. Elle résume aussi assez bien son rapport à l’art : moins de théorie, plus de sensation.
Une image drôle, mais pas anodine
La photographie est choquante parce qu’elle montre un artiste célèbre dans une situation volontairement basse, au sens le plus littéral du terme. Mais c’est justement ce décalage qui la rend intéressante. Toulouse-Lautrec n’y apparaît pas comme un monument de musée, mais comme un homme entouré d’amis, capable d’humour cru et de gestes absurdes.
Ces images rappellent aussi que la modernité artistique de la fin du XIXe siècle ne passait pas seulement par les ateliers et les salons. Elle se trouvait aussi dans les cabarets, les affiches, les plaisanteries, les marges et les instants privés. Chez Lautrec, l’art n’était jamais très loin de la vie, même lorsqu’elle prenait une tournure franchement peu élégante.
Les dernières années de Toulouse-Lautrec
Henri de Toulouse-Lautrec est mort trois ans plus tard, en 1901, à seulement 36 ans. Sa santé avait été fragilisée depuis l’enfance par une maladie osseuse liée à la consanguinité familiale, puis par l’alcoolisme et la syphilis. Sa petite taille et ses problèmes physiques ont souvent été réduits à une anecdote, mais ils ont aussi façonné sa manière d’habiter le monde, de regarder les autres et de fréquenter les lieux où les corps sortaient des normes.
Parmi les modèles du peintre, on peut citer Émilie Marie Bouchaud, connue pour son tour de taille minuscule, ou encore Louise Weber, alias La Goulue, figure majeure du Moulin Rouge. Autant de personnalités qui montrent à quel point Toulouse-Lautrec s’intéressait aux corps singuliers, aux scènes populaires et aux personnages que l’époque préférait parfois regarder de biais.
Crédit photos : Maurice Joyant.
Sources pour aller plus loin
• Musée Toulouse-Lautrec — Maurice Joyant, ami fidèle, galeriste et défenseur de l’œuvre de Toulouse-Lautrec
• Artnet — Maurice Joyant, Henri de Toulouse-Lautrec déféquant sur la plage du Crotoy, vers 1898-1899
• Ader — notice de vente des quatre épreuves argentiques attribuées à Maurice Joyant
• Wikimedia Commons — fichier public domain, Toulouse-Lautrec at the beach at Le Crotoy, 1898
• Musée Toulouse-Lautrec — découvrir Henri de Toulouse-Lautrec




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J’aime bien sa démarche de placer le trivial dans une vision nouvelle de l’artistique. Scandaleux et agitateur.