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Torres Blancas à Madrid : l’histoire et l’architecture des « tours blanches »

À Madrid, Torres Blancas porte un nom qui semble avoir été choisi pour semer le doute : il n’y a qu’une seule tour et elle est franchement grise. Derrière cette petite contradiction se cache pourtant l’un des immeubles les plus audacieux de l’architecture espagnole du XXe siècle.

Conçue par Francisco Javier Sáenz de Oíza en 1961 et construite entre 1964 et 1969, Torres Blancas atteint 81 mètres de hauteur. Au lieu d’empiler des étages dans une boîte rectangulaire, l’architecte a imaginé une sorte d’arbre en béton : noyaux verticaux en guise de tronc, logements regroupés autour d’eux et grandes terrasses circulaires évoquant des branches et des feuilles.

Torres Blancas à Madrid, tour résidentielle en béton de Sáenz de Oíza
Torres Blancas, l’une des architectures résidentielles les plus reconnaissables de Madrid. Crédit photo jacinta lluch valero (CC BY-SA 2.0).

À retenir

  • Torres Blancas se trouve à Madrid, au 37 Avenida de América.
  • Francisco Javier Sáenz de Oíza a conçu le projet en 1961 et l’immeuble a été construit entre 1964 et 1969.
  • La tour atteint 81 mètres et repose largement sur des murs porteurs en béton armé plutôt que sur une trame classique de poteaux et de poutres.
  • Son architecture est principalement rattachée au courant organiciste, même si son béton brut conduit également à l’associer au brutalisme.
  • Le pluriel « Torres » vient du projet initial qui prévoyait deux tours, dont une seule a finalement été construite.
  • Une piscine sinueuse se trouve sur le toit.
  • L’ancienne zone de restaurant du 22e étage a ensuite servi de bureaux ; sa transformation en huit logements a été définitivement approuvée par Madrid en 2024.

Où se trouve Torres Blancas à Madrid ?

Torres Blancas se dresse au 37 Avenida de América, à l’angle de la calle Corazón de María, dans le quartier de Prosperidad et le district de Chamartín.

Adresse : Avenida de América, 37, 28002 Madrid, Espagne.

Coordonnées GPS : 40.4398, -3.6719. Voici la position sur Google Maps:

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Sa position à proximité de l’un des grands axes d’entrée de Madrid accentue encore son apparence monumentale. Les immeubles voisins suivent généralement des lignes beaucoup plus conventionnelles ; Torres Blancas semble avoir poussé parmi eux suivant ses propres règles.

Architecture en béton de Torres Blancas vue en contre-plongée à Madrid
Torres Blancas vue depuis son pied : les grands murs porteurs verticaux et les volumes circulaires deviennent particulièrement lisibles. Crédit photo Fred Romero (CC BY 2.0).

Pourquoi Torres Blancas n’est-elle ni composée de plusieurs tours ni blanche ?

Le premier mystère est assez simple à résoudre.

Le projet original de Sáenz de Oíza prévoyait deux bâtiments. Une seule tour a finalement été construite, mais le nom pluriel Torres Blancas, littéralement « Tours Blanches », est resté.

Pour la couleur blanche, l’histoire est moins nette.

La documentation de la Fundación Arquia consacrée au bâtiment indique que le nom viendrait d’une intention initiale de revêtir l’immeuble de marbre blanc.

Mais Javier Sáenz Guerra, architecte et fils de Sáenz de Oíza, a donné une autre explication. Il a affirmé que le béton apparent gris faisait partie du projet dès l’origine et que « Blancas » faisait plutôt référence aux peintures et au purisme de Le Corbusier.

Il existe donc deux récits provenant de sources sérieuses. Faute de document permettant de les départager définitivement, mieux vaut conserver cette incertitude plutôt que d’expliquer la couleur grise par de prétendues économies de chantier.

Francisco Javier Sáenz de Oíza et son idée d’un arbre habitable

Lorsque Francisco Javier Sáenz de Oíza a conçu Torres Blancas en 1961, il ne cherchait pas simplement à dessiner une tour résidentielle originale.

Il voulait remettre en question la logique même de l’immeuble vertical.

La Ville de Madrid décrit son intention comme celle d’un bâtiment qui « grandirait organiquement comme un arbre ». Le grand noyau de béton situé au centre contient notamment l’escalier hélicoïdal et joue symboliquement le rôle d’un tronc.

Autour de cette structure se développent les logements et les terrasses arrondies comme autant de branches.

Oíza s’est nourri de références très différentes, notamment Frank Lloyd Wright, Le Corbusier et Alvar Aalto. Le résultat est pourtant difficile à confondre avec l’œuvre de l’un ou l’autre.

L’idée d’une architecture dont les formes semblent découler d’un organisme vivant se retrouve, dans une interprétation beaucoup plus littérale, dans la Casa Orgánica de Javier Senosiain, une maison qui semble sortir directement du sol.

Balcons circulaires et terrasses de Torres Blancas à Madrid


Les terrasses circulaires donnent à la façade son étonnante structure en grappes. Crédit photo Fred Romero (CC BY 2.0).

Une tour en béton sans structure classique de poteaux et de poutres

L’étrangeté de Torres Blancas n’est pas seulement décorative.

Le bâtiment est construit en béton armé apparent et sa structure verticale repose sur un ensemble de murs porteurs et d’éléments verticaux disposés au centre, dans une zone intermédiaire et vers la périphérie.

La documentation DOCOMOMO publiée par la Fundación Arquia décrit 46 piliers et murs porteurs qui se courbent à leurs extrémités.

Les planchers sont réalisés avec des dalles de béton d’environ 20 cm d’épaisseur. Les terrasses se prolongent au-delà du volume principal et donnent l’impression que de grands disques sont suspendus autour de la tour.

Même les fondations ont nécessité une solution conséquente : le terrain étant sableux, l’immeuble repose sur une vaste dalle de béton armé d’environ un mètre d’épaisseur, atteignant ponctuellement 1,5 mètre.

La technique devient ainsi directement visible dans l’architecture : au lieu de cacher la structure derrière une façade, Oíza s’en sert pour dessiner le bâtiment.

Des balcons ronds plutôt qu’une façade bien sage

À distance, Torres Blancas semble composée de cylindres imbriqués.

De plus près, la façade révèle une succession de balcons semi-circulaires, terrasses profondes, vitrages courbes et grandes parois verticales de béton.

Les terrasses ne constituent pas un simple ornement ajouté après coup. Elles prolongent les logements vers l’extérieur et participent à cette idée de maison individuelle transposée en hauteur.

Les plantes devaient elles aussi participer au projet. Jardinières, arbustes et végétation étaient conçus pour introduire du vivant dans la masse de béton.

Détail de la façade et des volumes courbes de Torres Blancas
Détail des volumes imbriqués de Torres Blancas, où murs verticaux, vitrages et terrasses courbes remplacent la façade plane habituelle. Crédit photo Juandev (CC BY-SA 3.0).

Une « ville-jardin verticale » pour vivre autrement

Torres Blancas devait être davantage qu’un assemblage d’appartements.

Le programme associait différents types de logements, dont des appartements de plain-pied et des duplex, avec de grandes terrasses ainsi que des espaces collectifs placés tout en haut de la tour.

Cette volonté d’organiser une petite communauté en hauteur correspond à une réflexion qui traversait une partie de l’architecture résidentielle des années 1960 et 1970 : comment transformer un immeuble en véritable morceau de ville ?

L’idée a été poussée encore plus loin quelques années plus tard près de Barcelone avec Walden 7, l’impressionnant bâtiment-ville imaginé autour de Ricardo Bofill. Là aussi, logements, circulations, terrasses et piscine en toiture participent à une conception beaucoup plus collective de l’habitat.

Torres Blancas reste cependant beaucoup plus verticale et organique. Ses logements semblent moins empilés que greffés les uns aux autres.

Jardins et végétation au pied de Torres Blancas à Madrid
La végétation fait partie du dialogue recherché entre le béton et les formes naturelles. Crédit photo Juandev (CC BY-SA 3.0).

À quoi ressemble l’intérieur de Torres Blancas ?

L’intérieur poursuit la logique de la façade.

Les murs ne suivent pas systématiquement des angles droits, les pièces s’organisent autour de formes courbes et les grandes baies vitrées prolongent les espaces vers les terrasses.

Cette géométrie a toutefois un revers très pratique : meubler un appartement dont les murs refusent obstinément de se comporter comme des murs ordinaires demande un peu d’imagination.

Les premières critiques du bâtiment relevaient justement cette difficulté à installer du mobilier conventionnel dans certains espaces.

Les appartements n’ont par ailleurs pas tous la même organisation. Le projet associait plusieurs surfaces et typologies, notamment des duplex et des logements de plain-pied.

L’architecte lui-même connaissait bien le résultat : Sáenz de Oíza a vécu dans Torres Blancas jusqu’à sa mort en 2000.

En 2024, à l’occasion du festival Open House Madrid, l’un des grands duplex restaurés a exceptionnellement été ouvert au public, donnant à voir la manière dont les courbes, les terrasses et la lumière structurent réellement les logements.

L’intérieur de Torres Blancas en vidéo

Les photographies extérieures expliquent difficilement ce qui se passe derrière cette carapace de béton. Cette visite vidéo permet de découvrir un appartement, les circulations et plusieurs détails de l’intérieur de Torres Blancas :

Une piscine tout en haut de Torres Blancas

Le couronnement est probablement la partie la plus spectaculaire de l’immeuble.

De grandes plateformes circulaires coiffent les noyaux verticaux et accentuent encore la ressemblance avec un arbre dont la cime se serait brusquement déployée au-dessus de Madrid.

Sur la toiture se trouve une piscine extérieure aux contours sinueux, entourée de terrasses et de jardinières circulaires.

DOCOMOMO décrit notamment cinq grandes jardinières plantées autour de cette zone commune. Un étage plus bas, d’autres jardinières périphériques accueillent arbustes et plantes retombantes visibles depuis la rue.

Sommet et grandes terrasses supérieures de Torres Blancas à Madrid
Le spectaculaire couronnement de Torres Blancas. La piscine se trouve sur la toiture, au milieu des espaces communs et des jardinières. Crédit photo Håkan Svensson (CC BY-SA 3.0).

Que reste-t-il de l’ancien restaurant de Torres Blancas ?

Dans le projet initial, les étages supérieurs devaient former le noyau social de l’immeuble.

La 22e planta a notamment accueilli à partir de 1970 le restaurant Ruperto de Nola, installé dans un spectaculaire espace circulaire dominant Madrid.

Le restaurant a fermé en 1985. Le local a ensuite reçu une autorisation pour être utilisé comme bureaux en 1989, avant de rester finalement inoccupé.

En février 2024, la Ville de Madrid a définitivement approuvé un plan spécial permettant de transformer cet étage en huit logements, tout en imposant le respect de la structure en béton et de la documentation originale d’Oíza.

Cette évolution ne concerne pas la piscine, qui reste installée sur le toit.

Le projet rappelle qu’un bâtiment protégé n’est pas nécessairement figé dans son état d’origine : le véritable problème consiste plutôt à trouver jusqu’où il peut évoluer sans perdre ce qui fait son intérêt architectural.

Torres Blancas est-elle brutaliste ?

La réponse mérite mieux qu’un simple oui ou non.

Avec ses masses imposantes et surtout son béton brut laissé apparent, Torres Blancas possède plusieurs caractéristiques immédiatement associées au brutalisme. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle est régulièrement décrite dans la presse et dans de nombreux ouvrages.

Mais la Ville de Madrid et DOCOMOMO la rattachent d’abord au courant organiciste.

Son organisation en arbre, ses cylindres, ses terrasses arrondies et l’intégration prévue de végétation l’éloignent fortement de l’image la plus courante du bloc brutaliste anguleux.

Elle se trouve donc à la rencontre de plusieurs influences : béton et expérimentation structurelle du brutalisme, mais conception spatiale fondamentalement organique.

Pour mesurer à quel point le même matériau peut produire un résultat différent, le Mäusebunker de Berlin pousse le béton brutaliste vers une esthétique presque militaire, là où Torres Blancas cherche au contraire à faire pousser un arbre habitable.

Une icône de l’architecture espagnole protégée à Madrid

Torres Blancas est aujourd’hui inscrite au Catalogue général des bâtiments protégés de Madrid avec le niveau 1, degré singulier, le niveau de protection attribué aux constructions particulièrement remarquables.

L’édifice a également reçu le prix COAM en 1972 puis un prix européen d’excellence en 1974.

Il s’inscrit dans une période particulièrement créative de l’architecture résidentielle espagnole.

Quelques années plus tard, Ricardo Bofill a pris une direction complètement différente avec La Muralla Roja de Calpe, autre immeuble espagnol où terrasses, circulations et logements composent une architecture immédiatement reconnaissable.

D’un côté, du béton gris qui pousse comme un arbre ; de l’autre, un labyrinthe géométrique rouge et bleu. L’Espagne des années 1960-1970 n’a manifestement pas toujours considéré le rectangle beige comme une fatalité.

Peut-on visiter Torres Blancas ?

Torres Blancas reste avant tout un immeuble résidentiel privé.

Il est parfaitement possible d’en observer l’extérieur depuis Avenida de América et les rues voisines, mais les halls, appartements, terrasses supérieures et piscine ne constituent pas un monument ouvert quotidiennement aux visiteurs.

Des ouvertures exceptionnelles peuvent cependant avoir lieu. En septembre 2024, le festival Open House Madrid a ainsi permis au public d’accéder pour la première fois à l’un des duplex du bâtiment.

Pour une éventuelle visite intérieure, il faut donc consulter le programme des événements architecturaux madrilènes et ne pas considérer l’accès comme acquis.

FAQ sur Torres Blancas à Madrid

Pourquoi Torres Blancas s’appelle-t-elle « les tours blanches » ?

Le pluriel s’explique par le projet initial, qui prévoyait deux tours. Une seule a finalement été construite. Pour « Blancas », les sources divergent : certaines évoquent un projet de revêtement en marbre blanc, tandis que le fils de Sáenz de Oíza relie le nom au purisme de Le Corbusier.

Qui a construit Torres Blancas ?

Le bâtiment a été conçu par l’architecte espagnol Francisco Javier Sáenz de Oíza, avec notamment Juan Daniel Fullaondo, Rafael Moneo et l’ingénieur Carlos Fernández Casado. Le projet date de 1961 et la construction s’est déroulée entre 1964 et 1969.

Quelle est la hauteur de Torres Blancas ?

La Ville de Madrid indique une hauteur de 81 mètres.

Y a-t-il vraiment une piscine sur Torres Blancas ?

Oui. Une piscine extérieure sinueuse se trouve sur la toiture, au milieu des grandes terrasses circulaires et des jardinières.

Torres Blancas est-elle un bâtiment brutaliste ?

Elle est fréquemment associée au brutalisme en raison de son béton apparent et de son expérimentation structurelle, mais les organismes patrimoniaux espagnols la classent surtout parmi les grandes réalisations de l’architecture organique.

Peut-on entrer dans Torres Blancas ?

Pas librement. L’immeuble est une résidence privée. Des visites exceptionnelles peuvent être organisées lors d’événements architecturaux, comme cela a été le cas avec Open House Madrid en 2024.

Torres Blancas à Madrid, tour résidentielle en béton de Sáenz de Oíza


Torres Blancas, l’une des architectures résidentielles les plus reconnaissables de Madrid. Crédit photo Choinowski (CC BY-SA 4.0).

Sources pour aller plus loin

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