Dans l’ouest de Madagascar, le Tsingy de Bemaraha ressemble à une forêt dont les arbres auraient été remplacés par des milliers de lames de calcaire. Des pics gris hérissent le paysage, séparés par des failles, des canyons et des passages si étroits que certaines formations ont l’air d’avoir été découpées au couteau. L’UNESCO décrit cette étonnante forêt de pierre de Madagascar comme un karst dont certains pinacles peuvent atteindre une centaine de mètres.
Ce décor spectaculaire n’est pourtant pas seulement un paysage minéral. Entre les aiguilles de pierre subsistent des forêts sèches, des grottes et des refuges pour une faune particulièrement endémique. Et pour les visiteurs, le terrain se découvre parfois à coups d’échelles, de câbles, de belvédères et même de ponts suspendus : le Tsingy de Bemaraha est un endroit où l’expression « regarder où l’on met les pieds » prend une dimension assez littérale.
Forêt d’aiguilles calcaires dans le parc du Tsingy de Bemaraha à Madagascar. Crédit photo Olivier Lejade (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Le Tsingy de Bemaraha est un immense paysage karstique situé dans l’ouest de Madagascar.
- Ses pinacles de calcaire forment une spectaculaire forêt de pierre, avec des aiguilles pouvant atteindre jusqu’à environ 100 mètres.
- Le mot « tsingy » est couramment interprété comme « là où l’on ne peut pas marcher pieds nus », en référence à ces roches extrêmement coupantes.
- Le parc national couvre aujourd’hui environ 157 710 hectares.
- Le site de Bemaraha a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1990, puis intégré en 2023 au bien élargi des Forêts sèches de l’Andrefana.
- Les principaux circuits touristiques partent du secteur de Bekopaka et certains nécessitent baudrier, échelles ou passage sur des ponts suspendus.
- L’accès routier est difficile pendant la saison des pluies, généralement de décembre à avril.
Tsingy de Bemaraha : une forêt de pierre hérissée d’aiguilles
Le Tsingy de Bemaraha occupe une vaste partie du plateau calcaire de Bemaraha, dans la région de Melaky. Vu de loin, le paysage paraît déjà accidenté. Une fois à l’intérieur, il devient un véritable labyrinthe de lames, tours, fissures, gouffres et canyons calcaires.
L’UNESCO emploie elle-même l’image d’une « forêt de pierres acérées » pour décrire ces pinacles, dont les plus importants peuvent s’élever jusqu’à environ 100 mètres.
Le gris du calcaire contraste avec les poches de végétation qui occupent les fractures et les secteurs moins exposés. Vu depuis un belvédère, le massif ressemble ainsi à une immense mer minérale d’où émergent çà et là des arbres.
Paysage calcaire des Tsingy de Bemaraha. Crédit photo Gloumouth1 (CC BY-SA 2.0).
Comment cette forêt de calcaire s’est-elle formée ?
L’histoire du Tsingy de Bemaraha commence bien avant Madagascar tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Selon la NASA, il faut remonter à environ 200 millions d’années. Dans un environnement marin du Jurassique, des dépôts riches en carbonate de calcium se sont accumulés au fond de l’eau et ont fini par former une épaisse couche de calcaire.
Les mouvements tectoniques ont ensuite soulevé ces roches. Une fois exposé à l’air libre, le calcaire a commencé à subir l’action de l’eau.
L’eau de pluie légèrement acide s’infiltre dans les fissures et dissout progressivement le carbonate de calcium. Les fractures s’élargissent, des cavités et des grottes apparaissent, tandis que l’érosion superficielle découpe les parties exposées.
Sous la surface, les eaux souterraines creusent également le massif. Lorsque certains plafonds s’effondrent, ils peuvent laisser place à des canyons et à de profondes fractures.
Le résultat est un karst extrêmement évolué dans lequel les parties restantes ont été sculptées jusqu’à former ces incroyables lames verticales.
Le processus est donc très différent de celui qui modèle les formes rouges des calanche de Piana en Corse, creusées dans le granite. Même sculpteur principal — l’érosion — mais matériaux et résultat radicalement différents.
Vue depuis le sommet des formations calcaires du Tsingy de Bemaraha. Crédit photo Kura.matetsu (CC BY-SA 4.0).
Que signifie vraiment le mot « tsingy » ?
On peut parfois lire que « tsingy » signifie simplement « aiguille » en malgache. C’est une traduction beaucoup trop simplifiée.
L’expression est plus généralement interprétée comme quelque chose de proche de « là où l’on ne peut pas marcher pieds nus ».
Il suffit de regarder les pointes pour comprendre l’image.
Le calcaire présente parfois des arêtes suffisamment fines et acérées pour entailler facilement une peau non protégée. Même avec de bonnes chaussures, progresser dans les secteurs aménagés demande de l’attention.
Tous les paysages malgaches portant le nom de tsingy ne sont toutefois pas géologiquement identiques. Dans le nord de l’île, les spectaculaires Tsingy Rouges produisent eux aussi une forêt de pointes, mais leur matériau est beaucoup plus friable et leur formation diffère fortement du massif calcaire de Bemaraha.
Petit Tsingy ou Grand Tsingy : quelle différence ?
Pour un visiteur arrivant par Bekopaka, « les Tsingy » ne correspondent pas à un circuit unique.
Le réseau touristique du parc compte aujourd’hui une dizaine de circuits principalement organisés autour du secteur de Bekopaka.
Les Petits Tsingy, situés près du village, permettent de découvrir les formations calcaires sur des itinéraires généralement plus accessibles, avec sentiers, passages entre les rochers et points de vue.
Le Grand Tsingy offre une expérience beaucoup plus verticale. Les itinéraires traversent de profondes fractures et nécessitent, selon les circuits, échelles, câbles de sécurité, passerelles et baudriers.
Ce n’est donc pas seulement une question de taille des aiguilles : la difficulté et le caractère aérien des parcours changent également.
Pour un repère géographique pratique, le point de vue des Petits Tsingy se situe approximativement aux coordonnées : 19°08′28″ S, 44°48′47″ E (-19.14121, 44.81294). Voici la position sur Google Maps:
Il s’agit bien des coordonnées du secteur touristique des Petits Tsingy près de Bekopaka, et non du centre de l’ensemble du parc, qui couvre plus de 1 500 km².
Des ponts suspendus au-dessus des lames de pierre
Certains des itinéraires du Grand Tsingy utilisent des ponts suspendus pour franchir les fractures du karst.
Le célèbre pont photographié au milieu des aiguilles n’a évidemment pas été construit pour battre un record de longueur. Il permet simplement de relier deux parties du parcours séparées par un gouffre, ce qui est déjà largement suffisant pour tester son rapport personnel au vide.
Pont suspendu au-dessus d’une fracture du Grand Tsingy de Bemaraha. Crédit photo Rod Waddington (CC BY-SA 2.0).
À côté de la passerelle 516 Arouca et ses 516 mètres, celui de Bemaraha paraît minuscule. Mais marcher au-dessus d’une crevasse entre des lames de calcaire donne au mot « vertige » une saveur assez différente.
Les autorités chargées des aires protégées recommandent d’ailleurs les guides locaux proposés par le gestionnaire, compte tenu de la difficulté, de l’isolement et de la configuration du terrain.
Une biodiversité exceptionnelle cachée dans le karst
La forêt de pierre semble à première vue plutôt hostile au vivant. C’est pourtant l’inverse qui explique en partie son importance internationale.
Les fractures, grottes, forêts sèches et différents niveaux du massif créent une multitude de micro-habitats difficiles d’accès aux humains. Ils ont ainsi contribué à préserver une biodiversité particulièrement originale.
L’UNESCO souligne l’importance des lémuriens, oiseaux et reptiles endémiques présents dans les forêts sèches de l’ouest malgache. La configuration du Tsingy a longtemps offert à certaines espèces une protection naturelle contre les activités humaines.
Le petit caméléon Brookesia perarmata, parfois appelé caméléon-feuille d’Antsingy, fait partie des reptiles emblématiques associés à cette région.
Madagascar possède évidemment bien d’autres créatures improbables, comme l’aye-aye et son majeur démesurément long. Mais mieux vaut éviter l’ancien raccourci consistant à attribuer automatiquement à Bemaraha toutes les espèces étranges présentes quelque part sur l’île.
Formation calcaire du Tsingy de Bemaraha photographiée en 2008. Crédit photo Marco Zanferrari (CC BY-SA 2.0).
Les gorges de la Manambolo au pied de la forêt de pierre
Le Tsingy de Bemaraha ne se résume pas à une surface couverte de pointes.
Dans sa partie sud, le plateau est profondément entaillé par le fleuve Manambolo, qui traverse le massif entre des parois calcaires.
Les gorges constituent un autre visage du parc : falaises, végétation, cavités et eau remplacent momentanément le paysage de pinacles gris.
Cette diversité explique aussi pourquoi l’UNESCO ne protège pas seulement une curiosité géologique isolée. Le système associe les formations karstiques aux forêts sèches et aux habitats qui se développent autour d’elles.
Le fleuve Manambolo à l’aube dans le secteur du Tsingy de Bemaraha. Crédit photo Olivier Lejade (CC BY-SA 2.0).
Un site UNESCO depuis 1990, mais profondément élargi en 2023
Le Tsingy de Bemaraha possède une histoire de protection assez ancienne.
Une réserve naturelle intégrale avait déjà été créée dans le secteur en 1927. L’ancienne réserve du Tsingy de Bemaraha a ensuite été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1990.
Le statut local a évolué : en 2011, l’aire protégée de 157 710 hectares a notamment pris le statut de parc national.
Une autre évolution majeure intervient en 2023.
Le Comité du patrimoine mondial approuve alors une extension considérable du bien. L’ancien site du Tsingy de Bemaraha devient une composante d’un ensemble en série beaucoup plus vaste baptisé :
Forêts sèches de l’Andrefana.
Ce bien UNESCO réunit désormais quatre parcs nationaux :
- Tsingy de Bemaraha ;
- Ankarafantsika ;
- Mikea ;
- Tsimanampesotse ;
ainsi que les réserves spéciales d’Ankarana et d’Analamerana.
L’objectif n’est donc plus seulement de protéger une impressionnante forêt de pierre, mais une grande partie de la diversité écologique des forêts sèches de l’ouest de Madagascar.
Forêt d’aiguilles calcaires dans le parc du Tsingy de Bemaraha à Madagascar. Crédit photo Cactus0625 (CC BY-SA 4.0).
Comment visiter le Tsingy de Bemaraha ?
Le principal point de départ touristique se situe à Bekopaka, au sud du parc.
Sur une carte, Morondava ne paraît pas extrêmement éloignée. Sur une piste malgache, les distances prennent une autre signification.
Bekopaka se trouve à environ 200 km au nord de Morondava. La route passe notamment par la RN8 et par l’Allée des Baobabs, avant de poursuivre sur des pistes.
Deux cours d’eau doivent être franchis en bac sur cet itinéraire : la Tsiribihina et la Manambolo.
La base officielle des aires protégées indique qu’un véhicule 4×4 est nécessaire pour accéder à Bemaraha par la route.
Une fois sur place, les circuits aménagés comprennent selon les secteurs :
- sentiers entre les lames calcaires ;
- belvédères ;
- plateformes ;
- échelles ;
- ponts suspendus ;
- et parfois équipements de sécurité avec baudrier.
Il faut également emporter suffisamment d’eau. La région possède une longue saison sèche et les parcours exposés sur le calcaire offrent parfois assez peu d’ombre.
Passerelle dans le parc du Tsingy de Bemaraha à Madagascar. Crédit photo Cactus0625 (CC BY-SA 4.0).
Quelle est la meilleure période pour visiter les Tsingy de Bemaraha ?
La saison conditionne directement l’accès.
Entre décembre et avril, pendant la saison des pluies, les pistes deviennent difficiles et la plupart des infrastructures touristiques du parc sont fermées.
La visite s’organise donc essentiellement pendant la saison sèche, lorsque les pistes et les circuits redeviennent accessibles.
Les dates précises d’ouverture des itinéraires peuvent varier selon l’état des pistes et les conditions météorologiques. Il est donc préférable de vérifier la situation auprès de Madagascar National Parks ou d’un opérateur local avant d’entreprendre le trajet depuis Morondava.
La difficulté d’accès fait partie du caractère du lieu. Bemaraha n’est pas le genre de curiosité devant laquelle on stationne cinq minutes pour prendre une photo depuis la portière.
Vue du petit Tsingy. Crédit photo Gavinevans (CC BY-SA 3.0).
Une forêt de pierre que l’érosion continue de transformer
Le Tsingy de Bemaraha donne l’impression d’une architecture minérale définitive. Pourtant, rien n’y est véritablement figé.
La pluie continue à dissoudre le calcaire. Les fissures s’élargissent, les arêtes s’affinent et certaines cavités finissent par s’effondrer. À une échelle humaine, les aiguilles paraissent immobiles ; à l’échelle géologique, la forêt de pierre est toujours en train d’être sculptée.
C’est le même principe général que l’on retrouve dans des paysages aussi étranges que les hoodoos extraterrestres d’Ah-Shi-Sle-Pah au Nouveau-Mexique, même si là encore la nature des roches et les mécanismes précis diffèrent.
À Bemaraha, l’eau a eu environ 200 millions d’années de géologie à sa disposition pour arriver à ce résultat.
Vu le nombre de lames obtenues, elle n’a manifestement pas perdu son temps.
Vidéo des Tsingy de Bemaraha, une forêt d’aiguilles de pierre
Voici une vue aérienne de cette forêt d’aiguilles de pierre par un drone, en vidéo:
Sources pour aller plus loin
- UNESCO — Forêts sèches de l’Andrefana et Tsingy de Bemaraha
- UNESCO — décision de 2023 sur l’extension du bien
- Protected Areas Madagascar — Parc national du Tsingy de Bemaraha, accès, circuits et superficie
- NASA Earth Observatory — formation géologique du Tsingy de Bemaraha
- UNESCO — cartes et coordonnées du bien des Forêts sèches de l’Andrefana









