À regarder certaines enluminures médiévales, on pourrait croire que recevoir une épée dans le ventre, être décapité ou prendre un coup de hache constituait tout au plus un petit désagrément. Autour d’eux, les bourreaux s’activent ; les victimes, elles, affichent parfois la sérénité de quelqu’un qui attend son pain à la boulangerie.
Ces images sont évidemment trompeuses si on les regarde avec nos codes modernes. Les hommes et les femmes du Moyen Âge ne se moquaient pas davantage d’être tués que nous. Ces visages étonnamment calmes s’expliquent plutôt par la fonction de l’image, les conventions de représentation, le récit religieux et parfois par une bonne dose d’humour noir médiéval.
Un homicide volontaire illustré dans le Codex Upsaliensis B 38, vers 1430 : malgré un poignard planté dans la poitrine et une épée encore levée au-dessus de lui, la victime paraît étonnamment stoïque. Les phylactères ajoutent même un échange d’un humour particulièrement sombre. Crédit image Alvin / Uppsala University Library (domaine public).
À retenir
- La plupart de ces images sont plus précisément des enluminures de manuscrits plutôt que de simples « peintures médiévales ».
- Un visage calme ne signifie pas que les contemporains étaient indifférents à la douleur ou à la mort.
- Dans les scènes religieuses, la sérénité d’un martyr peut souligner sa foi et sa constance face au supplice.
- L’image médiévale privilégie souvent la lisibilité du récit : personnages, gestes, armes et attributs doivent permettre d’identifier immédiatement l’épisode représenté.
- Les artistes médiévaux savaient parfaitement montrer la peur, la souffrance et la fuite lorsqu’elles étaient utiles au récit.
- Certaines enluminures sont extrêmement sanglantes, tandis que d’autres utilisent volontairement le grotesque et l’humour.
Pourquoi les victimes semblent-elles si calmes dans les enluminures médiévales ?
Il n’existe pas une réponse unique. Une miniature représentant un martyr chrétien, une bataille, un assassinat politique et une scène absurde dessinée dans la marge d’un manuscrit n’obéissent pas aux mêmes règles.
Mais une différence essentielle nous sépare de ces images : nous attendons aujourd’hui d’une scène violente qu’elle reproduise une réaction psychologique crédible. Un visage tordu par la douleur, un corps qui se replie, un mouvement de panique rendent immédiatement la scène plus réaliste à nos yeux.
L’enlumineur médiéval poursuit souvent un autre objectif. Il doit raconter un événement dans un espace réduit, parfois à l’intérieur d’une simple initiale. Une épée levée, une tête coupée, une auréole ou une posture suffisent alors à rendre la scène compréhensible.
Le résultat peut devenir involontairement comique pour un regard du XXIe siècle : l’arme dit « massacre », alors que le visage répond presque « bon, d’accord ».
Une scène pour le moins inquiétante : malgré la grande lame appliquée contre son front, le personnage agenouillé conserve une tranquillité déconcertante. Enluminure médiévale, source originale inconnue.
Une enluminure ne cherche pas à montrer la mort comme une photographie
Les images des manuscrits médiévaux ne constituent pas des instantanés pris sur le vif. Elles construisent un récit à l’aide de signes immédiatement reconnaissables.
L’artiste peut également représenter plusieurs moments d’une histoire dans une même composition, modifier l’échelle des personnages ou privilégier un geste symbolique plutôt qu’une anatomie parfaitement réaliste.
L’exemple du meurtre de Thomas Becket est particulièrement parlant.
L’archevêque de Canterbury est assassiné dans sa cathédrale le 29 décembre 1170 par quatre chevaliers liés au roi Henri II d’Angleterre. Une enluminure anglaise réalisée environ un demi-siècle plus tard le représente agenouillé devant un autel tandis que ses assaillants frappent.
Le martyre de Thomas Becket dans le Carrow Psalter, réalisé en Angleterre vers 1250. L’archevêque de Canterbury est agenouillé devant l’autel tandis que les chevaliers l’attaquent. Crédit image The Walters Art Museum, W.34.15V (CC0).
Le but n’est pas de photographier la seconde exacte où une lame frappe un crâne. L’image doit avant tout permettre au lecteur d’identifier Becket, l’autel, les chevaliers et le martyre.
Pour un martyr, rester impassible peut avoir un sens
Une grande partie des morts spectaculaires représentées dans les manuscrits religieux concerne des saints et des martyrs.
Dans ce contexte, la victime ne joue pas le même rôle que le malheureux figurant d’un film d’horreur. Le martyr est censé rester fidèle à sa foi malgré la torture et la mort. Une attitude maîtrisée peut donc renforcer le contraste entre la brutalité des bourreaux et la constance du saint.
Cela ne signifie pas que chaque visage impassible constitue un code théologique soigneusement calculé. Les styles, les artistes et les périodes varient énormément. Mais il serait tout aussi trompeur d’interpréter systématiquement ces expressions comme un manque de réalisme ou une indifférence médiévale à la douleur.
La décapitation de saint Paul, réalisée vers 1278 pour un livre de chœur de la cathédrale d’Imola, offre un bel exemple.
La décapitation de saint Paul dans une initiale historiée réalisée vers 1278 par le Maître de Bagnacavallo. Metropolitan Museum of Art. Crédit image The Metropolitan Museum of Art (CC0).
Tout tient dans une lettre S de moins de 12 cm de côté. Malgré cet espace minuscule, on reconnaît immédiatement le saint, son bourreau, l’épée et l’instant de l’exécution.
Un personnage auréolé est attaqué par derrière tandis que les protagonistes conservent des expressions étonnamment peu démonstratives. Une image qui illustre parfaitement le décalage entre la violence de l’action et la sobriété des visages dans certaines enluminures médiévales. Source originale à identifier.
Les artistes médiévaux savaient pourtant représenter la peur et la souffrance
L’hypothèse selon laquelle les artistes du Moyen Âge auraient simplement été incapables de dessiner des émotions ne tient pas.
Les chroniques illustrées consacrées aux guerres montrent au contraire des combattants qui fuient, lèvent les bras, ouvrent la bouche, se retournent avec inquiétude ou s’effondrent.
Une étude publiée par les Annales de Janua de l’Université de Poitiers sur la chronique de Diebold Schilling l’Ancien relève précisément la représentation de la peur, de la souffrance et de la fuite lors des guerres de Bourgogne. Les gestes et les expressions servent à montrer l’état des combattants.
La bataille de Morat, en 1476, devient ainsi un chaos de corps renversés, d’armes, de chevaux et de soldats tentant d’échapper au massacre.
La bataille de Morat de 1476 représentée dans la Chronique officielle de Berne de Diebold Schilling l’Ancien, achevée en 1483. Crédit image Diebold Schilling l’Ancien / Burgerbibliothek Bern (CC BY 4.0).
Cette différence est importante : l’absence d’émotion n’est donc pas une caractéristique obligatoire de l’art médiéval. Lorsque la peur sert le récit, elle peut parfaitement apparaître.
Saint Denis : décapité, mais toujours debout
Les vies de saints produisent parfois des scènes devant lesquelles notre conception moderne du réalisme ne peut que capituler.
Saint Denis, premier évêque de Paris selon la tradition chrétienne, est représenté comme un céphalophore : un saint capable de continuer à se déplacer en portant sa tête après sa décapitation.
Les frères de Limbourg en donnent une version particulièrement sanglante dans les Belles Heures de Jean de Berry, réalisées à Paris entre 1405 et 1408 ou 1409.
Le Metropolitan Museum décrit la miniature comme pleine d’énergie : le bourreau lève sa hache et le sang jaillit des cous déjà tranchés.
Le martyre de saint Denis et de ses compagnons dans les Belles Heures de Jean de Berry, peintes par les frères de Limbourg entre 1405 et 1408/1409. Crédit image The Metropolitan Museum of Art (domaine public).
L’image n’essaie évidemment pas de documenter médicalement les conséquences d’une décapitation. Elle représente un récit hagiographique dans lequel le miracle constitue justement l’élément essentiel.
Et pourtant, certaines enluminures sont franchement sanglantes
Le calme apparent de certaines victimes ne signifie donc pas que les manuscrits médiévaux évitent la violence graphique.
Les Belles Heures constituent même un cas particulièrement spectaculaire. Le manuscrit contient 172 enluminures et le Metropolitan Museum souligne l’intensité inhabituelle de plusieurs scènes de martyre.
Saint Barthélemy y est par exemple représenté écorché vif.
Un bourreau immobilise son corps pendant qu’un autre arrache sa peau. Le sang coule sur la table et la scène ne laisse guère de doute sur ce qui est en train de se produire.
Le martyre de saint Barthélemy dans les Belles Heures de Jean de Berry, vers 1405-1408/1409. Les frères de Limbourg représentent le saint écorché vivant avec un niveau de détail particulièrement cru. Crédit image The Metropolitan Museum of Art (domaine public).
L’une des erreurs serait donc de résumer l’art médiéval à des personnages figés qui ne ressentent rien. Les artistes peuvent au contraire multiplier le sang, les mutilations, les mouvements des bourreaux et les corps malmenés.
Ce qui nous paraît étrange est plutôt le décalage fréquent entre la violence de l’action et la sobriété de certaines expressions.
Des hommes en armes s’en prennent à des personnages priant dans une scène particulièrement violente, tandis que les expressions restent étonnamment contenues pour un regard moderne. Enluminure médiévale, source originale inconnu.
Les morts politiques ne sont pas toujours beaucoup plus démonstratives
Les martyrs ne sont d’ailleurs pas les seuls à bénéficier de cette étrange tranquillité graphique.
Les Chroniques de Jean Froissart racontent notamment la révolte des paysans anglais de 1381. Une copie luxueusement illustrée réalisée dans les Pays-Bas méridionaux à la fin du XVe siècle montre la mort de Wat Tyler, l’un des chefs de l’insurrection.
L’action ne manque pas : le lord-maire de Londres William Walworth frappe Tyler tandis que le jeune Richard II et plusieurs hommes armés assistent à la scène.
Mais là encore, le tableau général reste étonnamment ordonné.
La mort de Wat Tyler pendant la révolte des paysans anglais de 1381, représentée dans une copie des Chroniques de Froissart réalisée vers 1475-1483. British Library, Royal MS 18 E I, fol. 175. Crédit image British Library (CC0).
Quelques pages plus tôt, le même manuscrit montre également le meurtre de Simon Sudbury, archevêque de Canterbury et chancelier d’Angleterre, décapité par les rebelles le 14 juin 1381.
Le meurtre de Simon Sudbury et d’autres responsables anglais pendant la révolte de 1381, dans les Chroniques de Froissart. British Library, Royal MS 18 E I, fol. 172. Crédit image British Library (CC0).
Quand la violence médiévale devient aussi humoristique
Il reste enfin un cas où chercher une explication religieuse profonde serait sans doute aller beaucoup trop loin : les marges des manuscrits peuvent volontairement être absurdes.
On y rencontre des animaux qui se comportent comme des humains, des monstres hybrides, des combats improbables et des renversements complets de l’ordre habituel.
Les célèbres lapins tueurs des manuscrits médiévaux passent ainsi du statut de proie à celui de bourreau : ils capturent, jugent et exécutent des humains.
De même, les manuscrits regorgent d’animaux et de créatures médiévales particulièrement étranges, tandis que certains chats des enluminures médiévales ont une conception assez particulière de la dignité.
La violence peut donc être sacrée, historique, narrative ou franchement comique. Et plusieurs registres peuvent parfois cohabiter dans un même manuscrit.
Malgré les épées qui le transpercent et les coups portés autour de lui, le personnage central affiche une étonnante sérénité. Ce contraste entre violence de l’action et retenue des expressions est fréquent dans certaines enluminures médiévales. Source originale inconnue.
Des gens qui se moquent vraiment d’être tués ? Pas exactement
L’ancien titre de cet article suggérait que, dans les peintures médiévales, les gens « se moquaient d’être tués ». Pris comme une plaisanterie visuelle, cela fonctionne parfaitement. Historiquement, beaucoup moins.
Les représentations médiévales de la mort répondent à des objectifs très différents des conventions réalistes modernes. Un martyr peut devoir apparaître ferme dans sa foi, une chronique doit raconter clairement qui frappe qui, une initiale historiée doit condenser tout un épisode dans quelques centimètres et une marginalia peut simplement chercher à surprendre ou à amuser.
Cela explique pourquoi un homme peut recevoir un poignard en pleine poitrine avec l’air de quelqu’un à qui on vient d’annoncer que la soupe est un peu froide.
Ce décalage ne montre pas que les gens du Moyen Âge ressentaient moins la douleur. Il montre surtout que nous ne regardons plus leurs images avec les mêmes codes qu’eux.
Et c’est précisément ce qui rend encore aujourd’hui certaines enluminures aussi étranges.
Sources pour aller plus loin
- Metropolitan Museum of Art — The Belles Heures of Jean de France, duc de Berry
- Metropolitan Museum of Art — Is the Belles Heures a violent book?
- Metropolitan Museum of Art — Martyrdom of Saint Denis and His Companions, folio 166v
- Metropolitan Museum of Art — Martyrdom of Saint Bartholomew, folio 161r
- Metropolitan Museum of Art — Beheading of Saint Paul, vers 1278
- Université de Poitiers — La violence de guerre en images dans la chronique de Diebold Schilling l’Ancien
- Wikimedia Commons — Killing in medieval miniature
- Alvin / Uppsala University Library — homicide volontaire, Codex Upsaliensis B 38












Les gens mourraient pour une cause dans une pensée chrétienne où la mort ouvrait le Paradis et la vie humaine se diluait dans le groupe. Loin de notre individualisme forcené qui affaiblit.