Accroché à une colline de Basilicate, dans le sud de l’Italie, Craco Vecchia ressemble à un village médiéval dont les habitants auraient disparu du jour au lendemain. Mais derrière ses maisons éventrées, ses ruelles silencieuses et sa tour dominant un paysage de ravins argileux se cache une histoire beaucoup moins surnaturelle : pendant des décennies, le terrain s’est littéralement dérobé sous le bourg.
Le grand glissement de terrain de 1963 a déclenché son évacuation, mais Craco n’a pas été abandonné en une seule journée. De nouvelles instabilités ont suivi, notamment en 1965 et 1971, puis une inondation et le séisme de 1980 ont encore aggravé la situation. Aujourd’hui, le vieux centre est devenu l’un des villages fantômes les plus spectaculaires d’Italie, un lieu de visite réglementé et un décor de cinéma utilisé aussi bien pour La Passion du Christ que pour James Bond.
Vue aérienne de Craco Vecchia, dont les maisons abandonnées occupent toujours leur spectaculaire éperon au milieu des paysages de Basilicate. Crédit photo Maurizio Moro5153 (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Craco Vecchia est le centre historique abandonné de la commune de Craco, dans la province de Matera en Basilicate.
- Un important glissement de terrain en 1963 a accéléré une évacuation qui s’est poursuivie progressivement pendant plusieurs années.
- Le site repose sur des formations comprenant des terrains argileux particulièrement sensibles aux mouvements de versant.
- D’importantes instabilités ont notamment été documentées en 1959, 1965 et 1971.
- Le vieux Craco est dominé par une tour médiévale dite tour normande, l’un des symboles du village.
- Craco a servi de décor à de nombreux films, dont La Passion du Christ, The Nativity Story et Quantum of Solace.
- Les ruines se visitent aujourd’hui dans le cadre d’un parcours sécurisé et réglementé : ce n’est pas un site d’urbex en accès libre.
Craco Vecchia, un village fantôme perché en Basilicate
Craco se situe dans le sud de l’Italie, en Basilicate, dans la province de Matera. Il faut toutefois distinguer la commune actuelle de son célèbre village fantôme.
Le lieu abandonné que montrent les photographies est Craco Vecchia, l’ancien centre historique. Une partie de la population déplacée a notamment été relogée plus bas, dans le secteur de Craco Peschiera. Craco n’est donc pas une commune entièrement désertée peuplée uniquement de chats, de fantômes et de réalisateurs en repérage.
L’ancien bourg domine un environnement spectaculaire de calanchi, ces ravins profondément creusés par l’érosion dans des terrains riches en argile. Vu de loin, le village semble presque prolonger naturellement la colline sur laquelle il a été construit.
Vue de Craco Vecchia et de ses constructions accrochées à la colline au-dessus des paysages de Basilicate. Crédit photo Martin de Lusenet (CC BY 2.0).
Pourquoi Craco a-t-il été abandonné ?
La version courte de l’histoire raconte souvent qu’un glissement de terrain a frappé Craco en 1963 et que ses habitants ont immédiatement déserté les lieux.
La réalité est plus progressive.
Le relief était déjà connu pour son instabilité. Des études géologiques consacrées au secteur décrivent une colline dont les parties supérieures plus résistantes reposent sur des formations comprenant des argiles aux faibles caractéristiques mécaniques. L’eau, l’érosion et la structure géologique du versant favorisent différents types de mouvements.
Les chercheurs ont identifié autour de Craco des chutes de blocs, des glissements rotationnels ou translationnels, des coulées de terre et des déformations du versant.
Des épisodes importants sont documentés dès 1959. Le glissement associé à 1963 a ensuite précipité la décision de transférer progressivement les habitants vers des terrains considérés comme plus sûrs.
Un terrain d’argile qui glisse depuis des décennies
Le problème ne s’est pas arrêté après 1963.
Des mouvements majeurs ont encore affecté le versant en 1965 puis en 1971. Les études géomorphologiques montrent même que, entre les années 1950 et le début des années 1970, la partie supérieure de certains glissements a progressivement reculé vers le cœur du village.
En 1971, une nouvelle phase particulièrement importante a gravement touché le centre historique autour de l’église.
La géologie n’est d’ailleurs pas seule en cause. Certains travaux techniques ont aussi évoqué des facteurs humains susceptibles d’avoir aggravé localement la situation, comme les modifications des écoulements d’eau, les réseaux et différents aménagements réalisés dans la pente.
Vue du vieux Craco endommagé par les mouvements de terrain qui ont progressivement rendu une partie du centre historique inhabitable. Crédit photo Lutz Maertens (CC BY-SA 4.0).
Le décor lunaire des calanchi est aujourd’hui l’une des beautés du site, mais il rappelle également une évidence : Craco a été bâti dans un environnement où l’érosion et les mouvements de terrain ne sont pas exactement des événements exceptionnels.
L’évacuation commencée dans les années 1960 a duré longtemps
Parler d’un « abandon de Craco en 1963 » gomme donc une bonne partie de l’histoire.
Après les premières évacuations, les habitants ont continué à quitter progressivement le vieux centre à mesure que la stabilité des bâtiments se dégradait et que le transfert vers de nouveaux quartiers avançait.
Le village a ensuite subi d’autres coups durs. Une importante inondation à la fin des années 1970 puis le séisme d’Irpinia de 1980 ont encore fragilisé la situation.
Des mesures d’évacuation ont continué jusqu’au début des années 1990.
Craco Vecchia est donc devenu un village fantôme à la suite d’une longue combinaison de mouvements de terrain, de dégâts structurels, de déplacements de population et de catastrophes naturelles, plutôt qu’après une unique nuit apocalyptique.
Ce destin est très différent de celui de Fabbriche di Careggine, autre village médiéval italien abandonné, disparu sous les eaux d’un lac artificiel.
Un village dont les origines remontent bien avant le Moyen Âge
Le territoire de Craco a livré des traces d’occupation beaucoup plus anciennes que son architecture médiévale. Des sépultures antiques ont notamment été découvertes dans le secteur de Sant’Angelo.
Au Xe siècle, des moines italo-byzantins se seraient installés dans la région. Le nom du village apparaît dans les sources au XIe siècle sous la forme Graculum.
Le noyau urbain qui caractérise aujourd’hui Craco Vecchia s’est développé au Moyen Âge autour d’une position naturellement défensive. Ses maisons de pierre, ses palais et ses édifices religieux ont ensuite formé un bourg dense, organisé sur plusieurs niveaux autour de l’éperon rocheux.
La tour normande, sentinelle du village fantôme
Au-dessus des ruines se détache un imposant bâtiment quadrangulaire généralement appelé tour normande.
Elle constitue aujourd’hui l’un des repères les plus caractéristiques de Craco. La documentation touristique de Basilicate la rattache au développement médiéval du bourg et la présente comme l’un de ses principaux monuments historiques.
Autour d’elle subsistent notamment les restes de plusieurs demeures importantes. Le Palazzo Grossi conserve encore des traces de décors peints à motifs floraux, tandis que le Palazzo Carbone, remanié au XVIIIe siècle, se distingue notamment par son entrée monumentale.
La tour dite normande domine les ruines de Craco Vecchia et constitue l’un des principaux vestiges de son passé médiéval. Crédit photo Ilaria Giuliodori (CC BY-SA 4.0).
Que reste-t-il aujourd’hui de Craco Vecchia ?
Beaucoup plus qu’un tas de pierres, mais nettement moins qu’un village où il serait prudent de réserver une chambre.
Des rues, des escaliers, des maisons, des palais et différents édifices subsistent toujours, mais certains secteurs ont subi de très fortes déformations. Les ruines donnent parfois l’impression que les habitants viennent juste de partir, tandis qu’ailleurs les mouvements du terrain ont véritablement disloqué les constructions.
Cette combinaison explique l’étrange aspect de Craco : on reconnaît immédiatement un village, mais plus aucune vie quotidienne ne vient remplir ses rues.
Les maisons de pierre de Craco Vecchia forment toujours un véritable village malgré des décennies d’abandon et de dégradation. Crédit photo Giuseppe Milo (CC BY 2.0).
Le résultat évoque par certains aspects Kayaköy, immense village fantôme de pierre en Turquie. Les causes de l’abandon sont radicalement différentes, mais le visiteur retrouve cette même sensation de parcourir les restes d’une véritable communauté plutôt qu’un simple monument isolé.
Craco au cinéma : de La Passion du Christ à James Bond
Avec ses maisons désertées, ses falaises argileuses et son absence presque totale d’éléments modernes, Craco offre aux réalisateurs un décor qu’il faudrait autrement construire à grands frais.
Le village apparaît ainsi dans plusieurs productions italiennes et internationales.
Francesco Rosi y a tourné des scènes du Christ s’est arrêté à Eboli à la fin des années 1970. Craco a ensuite servi de décor pour King David, avec Richard Gere, puis pour The Nativity Story.
Le lieu est particulièrement reconnaissable dans La Passion du Christ de Mel Gibson. Le vieux village sert notamment de décor à la scène dans laquelle Judas se suicide.
Et le monde des espions n’a pas résisté longtemps à ces ruines : Craco figure également parmi les lieux de tournage de Quantum of Solace, sorti en 2008 avec Daniel Craig dans le rôle de James Bond.
À moins d’une heure et demie de route se trouve un autre décor italien particulièrement apprécié du cinéma : Matera, utilisée notamment dans Mourir peut attendre. Les deux sites partagent une remarquable capacité à jouer les villes d’une autre époque devant une caméra.
Craco n’est pas un site d’urbex en libre accès
Les photos donnent facilement envie de pousser une vieille porte et d’aller explorer les ruines seul. Mauvaise idée.
Certaines constructions continuent à présenter des risques d’effondrement et l’accès à Craco Vecchia est réglementé. Le parcours touristique suit un itinéraire sécurisé permettant d’entrer dans une partie du vieux bourg sans transformer la visite en test grandeur nature de résistance des planchers médiévaux.
Les visiteurs doivent porter un casque de protection et des chaussures adaptées, idéalement avec une semelle antidérapante.
L’exploitant officiel recommande également d’emporter de l’eau.
Le vieux Craco vu au milieu de son paysage de collines et de terrains profondément érodés. Crédit photo Wallora (domaine public).
Comment visiter Craco aujourd’hui ?
Craco Vecchia est accessible dans le cadre du Parco Museale Scenografico di Craco. Le site officiel Oltre l’Arte propose plusieurs formules, notamment une visite du village historique et du musée consacré à son histoire.
Au moment de cette mise à jour, le billet complet est affiché à 16,20 €, frais de réservation compris. Les enfants de moins de 5 ans accompagnés ne paient pas.
La visite du vieux village exige le port d’un casque. Il est possible d’en louer un sur place si nécessaire.
Le site est actuellement ouvert quotidiennement pendant la belle saison, du 1er avril au 31 octobre. En hiver, l’ouverture est plus réduite et concerne principalement les week-ends et jours fériés. Les horaires exacts variant selon la période et les créneaux disponibles, mieux vaut consulter directement la billetterie officielle de Craco avant de faire le déplacement.
L’opérateur indique également que le site doit être rejoint avec un véhicule privé.
Les coordonnées du vieux Craco sont approximativement 40.3802, 16.4363. Voici la position sur Google Maps:
Des visites nocturnes
Craco peut également prendre une tout autre allure après le coucher du soleil. Une mise en lumière artistique du vieux centre permet désormais l’organisation ponctuelle de visites en soirée.
Ces ouvertures nocturnes ne sont pas proposées tous les jours : là encore, la programmation officielle est à vérifier avant le départ.
Pour qui aime les lieux abandonnés où l’histoire récente a brutalement bouleversé le paysage, Villa Epecuén en Argentine offre un autre exemple spectaculaire de cité vidée de ses habitants, cette fois après avoir été submergée par les eaux.
Vidéo de la ville fantôme
Voici la ville italienne de Craco vue par un drone, en vidéo:
Sources pour aller plus loin
- Basilicata Turistica — histoire, patrimoine, calanchi et visite de Craco
- Oltre l’Arte Craco — gestion officielle du site, visite et informations pratiques
- Oltre l’Arte Craco — billetterie, tarifs, périodes d’ouverture et consignes de visite
- Université de Bologne — étude scientifique sur les phénomènes d’instabilité affectant le vieux village de Craco
- Land — étude sur l’histoire des mouvements de terrain et le transfert progressif de Craco
- Key Engineering Materials — histoire des glissements de terrain et de l’évacuation de Craco
- Basilicata Turistica — les lieux de tournage de la région







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