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21 cartes postales photochromes de Constantinople dans les années 1890

À première vue, ces images pourraient passer pour des photographies couleur d’Istanbul prises à la fin du XIXe siècle. Elles montrent le pont de Galata, Pera, le Bosphore, Dolmabahçe, Topkapi, Scutari ou encore les rues de Stamboul avec des teintes étonnamment présentes pour l’époque. Pourtant, la couleur n’a pas été captée directement par l’appareil photo.

Ces 21 vues de Constantinople, l’actuelle Istanbul, sont des tirages photochromes réalisés vers 1890-1900 et conservés par la Library of Congress. Ils sont parfois présentés comme d’anciennes cartes postales d’Istanbul, mais le terme est un peu trompeur : le photochrome est un procédé photomécanique d’impression en couleurs à partir d’un négatif photographique monochrome.

Pont de Galata, Karaköy et Pera à Constantinople vers 1890-1900
Pont de Galata vu depuis Eminönü vers Karaköy et Pera, aujourd’hui Beyoğlu, vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

À retenir

  • La Library of Congress date ces photochromes de Constantinople d’environ 1890 à 1900.
  • Il ne s’agit pas de véritables photographies couleur : les couleurs ont été imprimées à partir d’un négatif photographique monochrome grâce au procédé photochrome.
  • À cette époque, Constantinople est encore la capitale de l’Empire ottoman, sous le règne du sultan Abdülhamid II.
  • Ankara devient officiellement la capitale le 13 octobre 1923, seize jours avant la proclamation de la République de Turquie.
  • Istanbul n’est pas un nom inventé en 1930 : il était utilisé depuis longtemps. Le tournant de 1930 correspond surtout à la généralisation de l’usage officiel et international du nom turc.

Constantinople dans les années 1890, capitale d’un empire en mutation

Dans les années 1890, Constantinople est une capitale ottomane installée sur deux continents et organisée autour de plusieurs mondes urbains. Au sud de la Corne d’Or s’étend la vieille ville de Stamboul avec ses palais, ses mosquées et ses marchés. De l’autre côté se trouvent Galata et Pera, aujourd’hui Karaköy et Beyoğlu, quartiers de commerce, d’ambassades, d’hôtels et de populations très diverses. Sur la rive asiatique, Scutari correspond à l’actuelle Üsküdar.

La ville est aussi beaucoup moins isolée de l’Europe que pourrait le laisser penser une vision romantique de « l’Orient ». L’Orient-Express a commencé à relier Paris à Constantinople en 1883, et son terminus ferroviaire de Sirkeci a ouvert en 1890. Dans le même contexte de modernisation et de tourisme international, l’architecte franco-ottoman Alexandre Vallaury a conçu à la fin des années 1890 l’immense bâtiment de Prinkipo sur l’île de Büyükada, initialement prévu comme palace et casino.

Vue de Constantinople depuis un pont vers 1890-1900


Vue depuis un pont à Constantinople vers 1890-1900. La notice d’origine reste volontairement sobre et ne permet pas d’identifier plus précisément le point de vue sans extrapoler. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Corne d’Or à Constantinople vers 1890-1900
La Corne d’Or à Constantinople vers 1890-1900, axe maritime majeur séparant la vieille ville de Galata et Pera. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Front de mer de Stamboul à Constantinople vers 1890-1900


Front de mer de Stamboul à Constantinople, avec des embarcations devant la silhouette de la ville. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Des photographies en couleur… qui ne sont pas vraiment des photos couleur

Le procédé utilisé pour ces images a été développé dans les années 1880 par Hans Jakob Schmid (1856-1924), qui travaillait pour la société suisse Orell Füssli. Le principe part d’un négatif photographique noir et blanc, transféré photographiquement sur des pierres lithographiques et des plaques chromographiques. Chaque couleur réclame sa propre pierre : la Library of Congress indique qu’il en fallait généralement au moins six, et souvent plus de dix.

Le résultat ressemble beaucoup à une photographie couleur, mais il s’agit bien d’une image imprimée à l’encre. Les teintes ne doivent donc pas être lues comme un enregistrement scientifique des couleurs réelles de Constantinople. Autre subtilité : le négatif d’origine pouvait avoir été réalisé plusieurs années avant le tirage photochrome. La fourchette « 1890-1900 » date donc les tirages ou leur publication, pas nécessairement la seconde exacte où le photographe a déclenché son appareil.

Ces images ont connu un important succès touristique à une époque où la photographie couleur restait rare. Elles pouvaient être collectionnées, placées dans des albums ou encadrées, ce qui explique qu’on les qualifie parfois aujourd’hui de cartes postales. Le procédé a été utilisé dans de nombreux pays : on en retrouve par exemple dans ces vues en couleurs de l’Allemagne autour de 1900. Pour comparer avec des prises de vue photographiques de la même période sans cette mise en couleur, les photos d’Amsterdam avant 1900 de Jacob Olie offrent un joli voyage parallèle dans le temps.

Galata, Pera et le Bosphore il y a plus de 125 ans

Le premier photochrome de cette sélection regarde depuis Eminönü vers Kara-Keui, l’actuel Karaköy, et Pera, aujourd’hui Beyoğlu. La tour de Galata se distingue au loin. Le pont de Galata apparaît plusieurs fois dans la série, ce qui n’a rien d’étonnant : ce passage au-dessus de la Corne d’Or concentrait déjà piétons, véhicules et circulation entre deux secteurs majeurs de Constantinople.

Pont de Galata à Constantinople avec piétons vers 1890-1900
Le pont de Galata vers 1890-1900, animé par les piétons et les véhicules hippomobiles. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Le Bosphore forme l’autre grande ligne de force de la ville. Sur une même vue apparaissent les forteresses de Rumeli Hisarı, sur la rive européenne, et Anadolu Hisarı, sur la rive asiatique. Le catalogue ancien transcrit cette dernière sous la forme « Anadali-Hissar », utile à conserver dans le crédit historique mais moins pertinente pour un lecteur actuel.

Bosphore, Rumeli Hisarı et Anadolu Hisarı vers 1890-1900
Le Bosphore avec Rumeli Hisarı et Anadolu Hisarı vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Fenerbahçe à Istanbul vers 1890-1900 en photochrome
Fenerbahçe sur la rive asiatique de la mer de Marmara, à Constantinople, vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Scutari est l’ancien nom occidental couramment employé pour Üsküdar. La collection en conserve plusieurs vues, ce qui permet de sortir de l’image d’une Constantinople limitée aux seuls monuments de la péninsule historique.

Scutari, actuelle Üsküdar à Istanbul, vers 1890-1900


Vue de Scutari, l’actuelle Üsküdar, sur la rive asiatique de Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Vue ancienne d’Üsküdar, Scutari à Constantinople, vers 1890-1900
Autre vue de Scutari, aujourd’hui Üsküdar, dans les années 1890. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Palais, mosquées et bâtiments officiels de Constantinople

La série documente également plusieurs monuments majeurs qui structurent toujours le paysage d’Istanbul. Le palais de Dolmabahçe borde le Bosphore, tandis que le palais de Topkapi domine la pointe historique. Entre les deux, fontaines monumentales, mosquées et bâtiments administratifs rappellent que ces photochromes ne montrent pas une ville-musée : ils photographient la capitale encore active de l’Empire ottoman.

Palais de Dolmabahçe à Constantinople vers 1890-1900
Le palais de Dolmabahçe au bord du Bosphore vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la publication).

Porte impériale du palais de Topkapi à Constantinople vers 1890-1900
La porte impériale du palais de Topkapi à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la publication).

Fontaine du sultan Ahmed III à Constantinople vers 1890-1900


La fontaine du sultan Ahmed III à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

À Eminönü, la Yeni Cami, ou « Nouvelle Mosquée », apparaît sous des lumières très différentes. L’une des images l’associe au bazar et à l’activité du quartier ; une autre joue au contraire la carte du clair de lune. Une belle démonstration de ce que le photochrome savait faire : donner une ambiance colorée très convaincante sans pellicule couleur, avec un sérieux paquet de pierres lithographiques à la place des curseurs d’un logiciel.

Yeni Cami et bazar d’Eminönü à Constantinople vers 1890-1900
La Yeni Cami et le bazar d’Eminönü à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la publication).

Yeni Cami au clair de lune à Constantinople vers 1890-1900
La Yeni Cami représentée au clair de lune dans un photochrome de Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Seraskerat, ministère de la Guerre ottoman à Constantinople vers 1890-1900
Le Seraskerat, siège du ministère de la Guerre ottoman, à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Rue de Stamboul avec fontaine à Constantinople vers 1890-1900


Rue de Stamboul avec une fontaine, dans le secteur associé au complexe de Koca Sinan Pacha, vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Dans les rues : cuisinier, barbiers et scènes du quotidien

Les monuments donnent des repères, mais les scènes de rue racontent souvent davantage. Une mosquée de Scutari, un cuisinier installé dans Stamboul, des barbiers près du Seraskerat ou les allées bordées de cyprès des cimetières montrent une ville habitée, travaillée et traversée au quotidien.

Il faut néanmoins garder une limite en tête : les photochromes étaient des images commerciales destinées notamment aux voyageurs. Leur sélection des sujets répondait donc aussi au goût de l’époque pour les vues pittoresques de Constantinople. Elles constituent de précieux documents visuels, mais pas un recensement neutre de la société ottomane.

Mosquée et rue de Scutari, Üsküdar, à Constantinople vers 1890-1900
Mosquée et rue de Scutari, aujourd’hui Üsküdar, vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Cuisinier dans une rue de Stamboul à Constantinople vers 1890-1900
Un cuisinier dans une rue de Stamboul à la fin du XIXe siècle. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Barbiers à Constantinople près du Seraskerat vers 1890-1900
Des barbiers près du Seraskerat à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Cyprès et cimetière de Scutari à Constantinople vers 1890-1900


Cyprès et chemin menant au cimetière de Scutari, l’actuelle Üsküdar, vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

Cimetière d’Eyüp à Constantinople vers 1890-1900
Une partie du cimetière d’Eyoub, aujourd’hui Eyüp, à Constantinople vers 1890-1900. Photographe non identifié. Source : Library of Congress, Photochrom Print Collection (aucune restriction connue sur la reproduction).

De Constantinople à Istanbul : ce qui change vraiment en 1923 et 1930

Ces images sont antérieures de plusieurs décennies à la République de Turquie. Constantinople reste capitale ottomane jusqu’au début des années 1920, mais Ankara est officiellement désignée capitale le 13 octobre 1923. La République est proclamée le 29 octobre suivant. Il est donc plus exact de parler d’un transfert de capitale en 1923 que d’une vague « fin de la révolution d’indépendance ».

L’histoire du nom est plus subtile encore. Contrairement à une formule souvent répétée, la ville n’a pas simplement été rebaptisée « Istanbul » par une loi en 1930. Le nom Istanbul existait et était employé bien avant cette date. Après l’adoption de l’alphabet latin en Turquie en 1928, l’usage turc s’est imposé dans les documents officiels et les communications internationales ; une circulaire postale de 1930 est souvent citée dans ce processus. Constantinople disparaît progressivement des usages étrangers, mais Istanbul n’est pas né d’un coup de tampon cette année-là.

Les années 1920 ont profondément transformé l’ensemble du pays. Ailleurs en Turquie, le village de Kayaköy conserve une trace très concrète de l’échange obligatoire de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923. À Istanbul, la transition politique se lit autrement : la ville perd le rôle de capitale, mais reste le grand carrefour économique, culturel et maritime que ces photochromes annoncent déjà.

Pour prolonger ce voyage visuel quelques décennies plus tard, on peut également découvrir ces portraits de jeunes femmes turques de Constantinople entre les années 1910 et 1930, à la charnière entre la fin de l’Empire ottoman et les débuts de la République.

Sources pour aller plus loin

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