À l’intérieur de St Martin-in-the-Fields, face à Trafalgar Square à Londres, une grande fenêtre semble soudain perdre toute notion de ligne droite. Sa grille métallique se courbe, se resserre et paraît aspirée vers une ellipse centrale, comme si l’architecture très classique de l’église avait momentanément rencontré un problème avec les lois de la géométrie.
Cette étonnante fenêtre tordue est l’East Window, une œuvre installée en 2008 et conçue par l’artiste Shirazeh Houshiary avec l’architecte Pip Horne. Malgré son apparence presque numérique, elle a été pensée pour dialoguer avec une église achevée en 1726 et avec une idée très ancienne : laisser entrer la lumière plutôt que remplir la fenêtre de couleurs.
L’East Window de St Martin-in-the-Fields, dont la grille semble se déformer autour d’une ellipse centrale. Crédit photo Gabriele Giuseppini (CC BY 3.0).
À retenir
- L’East Window se trouve derrière l’autel de St Martin-in-the-Fields, à Trafalgar Square à Londres.
- Elle a été conçue par Shirazeh Houshiary en collaboration avec l’architecte Pip Horne.
- L’œuvre a été installée en 2008, à la fin du grand programme de rénovation de l’église.
- Elle est composée de panneaux de verre clair soufflé à la bouche et gravé, maintenus dans une structure en acier inoxydable.
- La grille se déforme volontairement vers une ellipse centrale qui sert de point de contemplation.
- Le choix d’un verre presque incolore reprend l’intention de l’architecte James Gibbs, qui ne voulait pas de grands vitraux colorés dans son église.
Une fenêtre qui semble aspirée vers son centre
Au premier regard, l’East Window donne l’impression qu’une fenêtre parfaitement régulière a été attrapée en son centre puis déformée.
Les lignes horizontales et verticales de sa structure métallique cessent progressivement d’être droites à mesure qu’elles approchent du milieu. Elles se courbent autour d’une ellipse de verre qui semble presque flotter derrière l’autel.
Il n’y a donc pas réellement un « trou » dans la fenêtre.
La fameuse ouverture qui peut évoquer un trou de ver, une goutte ou une déformation numérique est elle aussi vitrée. L’illusion naît principalement de la manière dont la grille en acier inoxydable se tord autour d’elle.
L’image de science-fiction fonctionne plutôt bien pour décrire l’effet visuel, mais elle n’était évidemment pas le cahier des charges de l’artiste.
Pour Houshiary et Horne, cette ellipse constitue surtout un point de contemplation et de lumière.
Une croix déformée plutôt qu’un simple effet graphique
La forme de la fenêtre n’est pas aléatoire.
La structure quadrillée évoque la trame d’un tissu, avec sa chaîne et sa trame, puis se déforme au centre selon un mouvement qui renvoie symboliquement à la tension et à la souffrance de la croix.
La croix n’est donc pas dessinée directement dans le verre comme elle pourrait l’être dans un vitrail traditionnel.
Elle apparaît dans le mouvement même des lignes.
Selon l’éclairage, on peut aussi avoir l’impression de regarder une croix réfléchie dans une surface d’eau agitée.
Cette ambiguïté est précisément ce qui donne à l’œuvre son caractère étrange : de loin, la fenêtre paraît presque instable ; de près, elle est composée avec une grande précision.
Du verre soufflé à la bouche plutôt qu’un vitrail coloré
Malgré son emplacement dans une église du XVIIIe siècle, l’East Window n’est pas un vitrail classique composé de morceaux de verre vivement colorés.
Les panneaux sont réalisés en verre clair soufflé à la bouche. Ils sont gravés sur leurs deux faces avec de petits motifs plumeux inspirés des peintures de Shirazeh Houshiary.
Le verre devient progressivement plus dense et plus blanc en approchant du centre tandis que la périphérie reste davantage transparente.
La lumière extérieure continue donc de traverser l’ensemble.
C’est presque l’exact opposé du spectaculaire Cosmovitral de Toluca et de ses milliers de mètres carrés de verre coloré : ici, le verre cherche moins à colorer la lumière qu’à la rendre visible.
Pourquoi une fenêtre aussi moderne dans une église de 1726 ?
Le contraste paraît radical, mais il est en réalité moins contradictoire qu’il n’y paraît.
Le bâtiment actuel de St Martin-in-the-Fields a été conçu par l’architecte écossais James Gibbs et construit entre 1722 et 1726.
Sa façade monumentale, avec son portique corinthien et son clocher placé au-dessus d’un fronton classique, a ensuite exercé une influence considérable sur l’architecture religieuse britannique et nord-américaine.
Mais à l’intérieur, Gibbs avait fait un choix important : il ne souhaitait pas de vitraux colorés.
Les fenêtres devaient être remplies de verre clair afin de laisser pénétrer un maximum de lumière naturelle.
C’est précisément cette idée que Houshiary et Horne ont reprise près de trois siècles plus tard.
Leur fenêtre paraît résolument contemporaine, mais son absence de couleur respecte finalement mieux l’esprit original de Gibbs qu’un grand vitrail figuratif.
L’East Window vue depuis l’intérieur de St Martin-in-the-Fields. Crédit photo Matt Brown (CC BY 2.0).
Une fenêtre précédente endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale
L’East Window actuelle n’est pas la fenêtre qui occupait cet emplacement au début du XXe siècle.
La partie orientale de l’église a subi des dégâts lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Une nouvelle fenêtre a ensuite été installée après-guerre.
Cette solution est restée en place pendant plusieurs décennies.
Lorsque St Martin-in-the-Fields a engagé un vaste programme de rénovation au début des années 2000, la création d’une nouvelle fenêtre orientale est devenue l’un des éléments symboliques du chantier.
Le projet devait respecter l’importance historique de l’édifice tout en assumant une intervention contemporaine clairement identifiable.
Plutôt que d’essayer de fabriquer un faux vitrail ancien ou de copier le XVIIIe siècle, le choix s’est donc porté sur une œuvre qui parle le langage du XXIe siècle.
Un chantier de 36 millions de livres
L’East Window n’a pas été installée isolément.
Elle faisait partie du vaste Renewal Project mené à St Martin-in-the-Fields au milieu des années 2000.
Le chantier, d’un montant d’environ 36 millions de livres sterling, concernait la restauration de l’église, la crypte, les bâtiments voisins et la création de nouveaux espaces, notamment sous terre.
L’architecte Eric Parry et son équipe ont travaillé sur l’ensemble du programme.
L’East Window de Houshiary et Horne a été installée au-dessus de l’autel en avril 2008 et a constitué l’une des dernières grandes étapes artistiques de cette transformation.
Le résultat est assez rare : une intervention contemporaine immédiatement visible dans un monument historique classé Grade I, sans tentative de camouflage architectural.
On retrouve une démarche radicalement différente mais une même volonté de renouveler l’architecture religieuse dans l’Iglesia El Rosario de San Salvador, dont le béton brutaliste cache à l’intérieur un étonnant jeu de lumière colorée.
Shirazeh Houshiary et Pip Horne, deux créateurs derrière la fenêtre
L’œuvre est souvent attribuée uniquement à Shirazeh Houshiary, mais les sources du projet mentionnent explicitement la collaboration avec l’architecte Pip Horne.
Houshiary est une artiste installée à Londres dont le travail passe de la sculpture à la peinture, aux installations et aux commandes architecturales.
Elle avait déjà collaboré avec Pip Horne sur plusieurs projets avant l’East Window.
À St Martin-in-the-Fields, cette double approche est particulièrement visible : la fenêtre fonctionne à la fois comme une œuvre abstraite et comme un véritable élément architectural soumis à des contraintes de structure, de lumière et d’intégration au bâtiment.
Ce dialogue entre art et édifice religieux peut aussi prendre des formes beaucoup plus organiques, comme dans la cathédrale végétale de Giuliano Mauri, où ce sont les arbres eux-mêmes qui finissent par prendre la place de l’architecture humaine.
Une fenêtre qui change avec la lumière
L’un des intérêts de l’East Window est qu’elle ne produit pas toujours exactement le même effet.
En journée, la lumière naturelle traverse le verre transparent et fait ressortir les gravures ainsi que les variations de densité entre le bord et le centre.
Lorsque la lumière extérieure diminue, l’ellipse centrale peut être légèrement éclairée pour devenir plus visible.
La fenêtre fonctionne donc dans les deux directions : depuis la nef, elle ouvre le regard vers l’extérieur ; lorsqu’il fait plus sombre, sa forme centrale devient également perceptible depuis l’extérieur.
Ce jeu avec la lumière explique pourquoi les photographies de l’œuvre peuvent être très différentes les unes des autres. Selon l’heure, l’exposition et l’angle choisi, la grille paraît parfois simplement ondulée et parfois franchement aspirée vers son centre.
L’intérieur clair de St Martin-in-the-Fields, où l’East Window s’inscrit derrière l’autel. Crédit photo Ricardalovesmonuments (CC BY-SA 4.0).
Une fenêtre devenue l’une des signatures de St Martin-in-the-Fields
Plus de quinze ans après son installation, l’East Window paraît déjà indissociable de l’intérieur de l’église.
C’est probablement le meilleur signe de réussite pour une intervention contemporaine dans un monument de près de trois siècles : elle reste immédiatement identifiable comme une création moderne sans donner l’impression d’avoir été déposée là comme un objet étranger.
Sa forme conserve malgré tout ce petit côté impossible qui avait fait son charme.
Selon l’imagination du visiteur, on peut y voir une croix reflétée dans l’eau, un tissu étiré, une onde, une déformation de l’espace ou, pourquoi pas, un trou de ver qui aurait choisi Trafalgar Square comme point d’arrivée.
Cette dernière interprétation n’est pas celle des artistes, mais il faut reconnaître que la géométrie de la fenêtre lui laisse une petite chance.
Où voir la fenêtre tordue de St Martin-in-the-Fields ?
L’East Window se trouve dans le chœur de St Martin-in-the-Fields, sur le côté nord-est de Trafalgar Square, au cœur de Londres.
L’église est immédiatement reconnaissable à son grand portique classique et à son clocher qui domine le secteur.
La fenêtre est visible depuis la nef en regardant vers l’autel.
St Martin-in-the-Fields à Londres, l’église du XVIIIe siècle qui abrite l’East Window de Shirazeh Houshiary et Pip Horne. Crédit photo Valen (CC BY-SA 2.0).
Sources pour aller plus loin
- Shirazeh Houshiary – East Window, St Martin-in-the-Fields
- Pip Horne Studio – St Martin-in-the-Fields East Window
- Modus Operandi – St Martin-in-the-Fields East Window
- Historic England – Church of St Martin in the Fields, Grade I
- Lehmann Maupin – Shirazeh Houshiary and Pip Horne, East Window




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