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Bokor Hill Station : l’ancienne station fantôme du Cambodge

Dans les montagnes du sud du Cambodge, Bokor Hill Station ressemble encore par endroits à une ville fantôme posée dans les nuages. Une église catholique vieillissante, une ancienne résidence royale abandonnée et plusieurs vestiges rappellent l’époque où cette station d’altitude accueillait une clientèle privilégiée à plus de 1 000 mètres au-dessus de la plaine.

Mais le décor est aujourd’hui plus complexe que les anciennes photos de ruines le laissent penser. Le célèbre Bokor Palace, longtemps emblématique de l’abandon du site, a été entièrement restauré et a rouvert comme hôtel en 2018. Bokor est donc devenu un étrange mélange de patrimoine colonial, de ruines, de tourisme et de constructions modernes. Une ville fantôme qui, sur certains secteurs, a décidé de ne plus vraiment jouer le jeu.

Bokor Palace abandonné en 2007 à Bokor Hill Station au Cambodge
Le Bokor Palace en 2007, avant sa restauration complète. Crédit photo Matnkat (CC BY-SA 3.0).

À retenir

  • Bokor Hill Station se trouve dans le parc national de Preah Monivong, dans la province de Kampot au Cambodge.
  • La station a été développée pendant la période coloniale française, à environ 1 080 mètres d’altitude.
  • Un rapport de l’époque a établi que 881 travailleurs sont morts pendant neuf mois de chantier en 1920, notamment lors de la construction de la route.
  • Le Bokor Palace a ouvert en 1925 comme hôtel de luxe.
  • Contrairement à une idée très répandue, le Bokor Palace lui-même n’était pas le casino : un établissement de jeu séparé a fonctionné sur le plateau entre 1962 et 1964.
  • Le site a connu plusieurs périodes d’abandon liées aux conflits du XXe siècle.
  • Le Bokor Palace a été restauré et a rouvert comme hôtel en 2018, tandis que d’autres bâtiments historiques restent en ruine.

Bokor Hill Station, une station climatique construite dans les nuages

Bokor se trouve dans les montagnes de Dâmrei, ou montagnes de l’Éléphant, à l’ouest de Kampot. Le plateau culmine autour de 1 080 mètres d’altitude et domine les forêts ainsi que le golfe de Thaïlande.

Au début du XXe siècle, l’administration coloniale française cherchait à aménager des stations d’altitude en Indochine. Leur objectif était notamment d’offrir aux Européens installés dans les plaines tropicales un climat plus frais sans nécessiter de longs voyages vers la métropole.

Le Bokor cochait assez généreusement la case « fraîcheur ». En revanche, avec ses pluies abondantes et son brouillard fréquent, le lieu n’était pas exactement la Côte d’Azur avec quelques degrés en moins.

Les premiers travaux ont commencé à la fin des années 1910. Il a fallu ouvrir une route à travers une région montagneuse isolée avant même de pouvoir développer la station.

Ce type de destination pensée de toutes pièces pour les loisirs rappelle, dans un tout autre contexte, Consonno, l’ancien « Las Vegas italien ». À Bokor toutefois, le projet s’est inscrit dans un contexte colonial beaucoup plus sombre.

881 morts en neuf mois : le terrible chantier de la route du Bokor

La construction de Bokor a eu un coût humain considérable.

Pendant les neuf premiers mois de 1920, un rapport administratif a recensé 881 morts parmi les travailleurs employés sur le chantier. À l’époque, les sources coloniales utilisaient notamment le terme de « forçats indigènes » pour désigner une partie de cette main-d’œuvre réquisitionnée ou emprisonnée.

Cela représente en moyenne plus de trois décès par jour pendant cette période.

Les conditions associaient terrain très difficile, isolement, climat tropical, maladies et travaux physiques particulièrement éprouvants. Ce bilan a alimenté ce qui a ensuite été appelé « l’affaire du Bokor », un scandale dénoncé jusque dans la presse et la vie politique françaises des années 1920.

La formule ancienne présentant simplement Bokor comme une station « construite après la mort de milliers d’ouvriers » mérite donc d’être précisée : le chiffre de 881 morts est celui qu’un rapport officiel a établi pour seulement neuf mois de l’année 1920. D’autres estimations historiques ont parfois été plus élevées sur l’ensemble des travaux, mais elles sont moins précisément documentées.

Bokor Hill Station


Bokor Hill Station. Crédit photo Benecee (CC BY 2.0).

Le Bokor Palace a ouvert en 1925

Le bâtiment emblématique de la station est le Bokor Palace, immense hôtel construit au bord du plateau avec une vue spectaculaire sur les reliefs et la côte.

Le palace a été inauguré le 14 février 1925. L’établissement devait accueillir voyageurs fortunés, fonctionnaires, responsables coloniaux et personnalités en quête d’un peu de fraîcheur.

Sa grande façade de pierre, ses terrasses et son isolement ont progressivement transformé le bâtiment en symbole de Bokor.

Plusieurs décennies plus tard, lorsqu’il a été abandonné et couvert de mousses rouges, son apparence est devenue encore plus célèbre que sa période d’activité. C’est souvent cette version ruinée qui apparaît encore aujourd’hui lorsque l’on recherche Bokor sur Internet.

Ce destin rappelle celui de l’Hotel del Salto en Colombie, lui aussi passé du prestige à l’abandon avant d’être restauré et reconverti. Les vieilles bâtisses ont parfois une deuxième carrière plus longue que la première.

Non, le Bokor Palace n’était pas le casino

Voici une petite légende touristique particulièrement tenace.

Le Bokor Palace est très souvent désigné comme le « Bokor Palace Hotel & Casino ». Pourtant, les archives historiques du site montrent que le casino de la nouvelle cité touristique des années 1960 occupait un bâtiment distinct.

Lorsque Norodom Sihanouk a relancé Bokor, un casino a ouvert en 1962. Il était installé dans une construction beaucoup plus modeste, avec plusieurs salles de jeu comprenant notamment roulette, poker et mah-jong.

L’expérience a été brève : dès le 1er juin 1964, le casino a été transféré dans la station balnéaire de Kep. Un document publié à l’époque précisait même que le Bokor Palace restait ouvert aux touristes après le départ des tables de jeu.

L’ancienne histoire selon laquelle des joueurs ruinés seraient sortis du « casino du Palace » pour se jeter de la falaise appartient donc davantage au folklore sombre du lieu qu’à une histoire solidement documentée.

Bokor n’a pas vraiment besoin de cette légende : entre la construction meurtrière, les guerres et plusieurs décennies d’abandon, son histoire réelle fournit déjà largement sa ration de frissons.

Guerres, destructions et abandons successifs

Bokor n’a pas connu une seule longue période d’abandon, mais plusieurs ruptures.

À la fin des années 1940, pendant la guerre d’Indochine et les insurrections qui traversaient le Cambodge, la station a été désertée et plusieurs bâtiments ont été endommagés.

Le site a retrouvé une activité au début des années 1960 sous l’impulsion de Norodom Sihanouk. De nouveaux équipements sont apparus et le Bokor Palace a de nouveau accueilli des visiteurs.

Cette renaissance a été courte.

Après le coup d’État de 1970 et l’aggravation du conflit cambodgien, la station a de nouveau décliné. En 1972, les Khmers rouges ont pris le contrôle de ce point stratégique situé sur les hauteurs.

Le secteur est resté marqué par les combats et l’instabilité pendant plusieurs années. Au début des années 1990, le mont Bokor faisait encore partie des zones où des groupes khmers rouges étaient présents.

Les ruines ont ensuite commencé à attirer les voyageurs et les photographes. Le site est devenu l’un de ces endroits où l’histoire militaire, l’architecture et la végétation se superposent, comme dans les ruines d’Ani, l’ancienne ville aux mille et une églises, même si les époques et les causes de l’abandon n’ont évidemment rien de comparable.

Bokor Hill Station

La station de Bokor ville abandonnee du Cambodge station climatique 2


Crédit photo R. (CC BY 2.0).

Le Black Palace, une résidence royale toujours en ruine

Avant d’arriver au cœur de l’ancienne station, on rencontre un autre bâtiment étrange : le Black Palace, ou Damnak Sla Khmao.

Cette ancienne résidence associée à Norodom Sihanouk se compose aujourd’hui de structures abandonnées aux murs couverts de graffitis et ouverts sur le paysage.

Contrairement au Bokor Palace restauré, le Black Palace conserve donc pleinement l’esthétique de ruine qui a longtemps fait la réputation du mont Bokor.

Black Palace abandonné sur le mont Bokor près de Kampot au Cambodge
Le Black Palace, ancienne résidence royale abandonnée sur le mont Bokor. Crédit photo Christophe95 (CC BY-SA 4.0).

L’église catholique abandonnée de Bokor

L’un des vestiges les plus photogéniques du plateau est l’ancienne église catholique de Bokor, construite pendant la période coloniale.

Sa silhouette sombre, ses murs de pierre et sa tour surmontée d’une croix prennent une allure particulièrement étrange lorsque le brouillard enveloppe la montagne.

L’intérieur est aujourd’hui très dépouillé, mais le bâtiment reste suffisamment bien conservé pour être immédiatement identifiable.

Ancienne église catholique abandonnée de Bokor Hill Station au Cambodge
L’ancienne église catholique de Bokor Hill Station vue depuis l’arrière. Crédit photo Adam Jones (CC BY-SA 2.0).

Le Bokor Palace n’est aujourd’hui plus abandonné

C’est le changement majeur que les anciennes photos de Bokor ne montrent pas.

Après des décennies durant lesquelles le palace a été l’une des grandes icônes des lieux abandonnés en Asie, le bâtiment a fait l’objet d’une restauration importante.

Le Bokor Palace a rouvert en 2018 comme hôtel historique de luxe. L’établissement dispose aujourd’hui de 36 chambres et suites et exploite de nouveau le bâtiment centenaire.

La façade rougeâtre couverte de lichens, les fenêtres béantes et les couloirs déserts visibles sur les photographies des années 2000 appartiennent donc désormais à l’histoire du bâtiment.

Bokor a connu ici une transformation comparable à celle de Prinkipo, autre immense bâtiment abandonné dont la restauration et la reconversion doivent lui donner une nouvelle vie.

La différence est que le Bokor Palace a déjà franchi cette étape : on peut aujourd’hui y dormir plutôt que seulement imaginer les fantômes dans les couloirs.

Bokor est-il encore une ville fantôme ?

Pas vraiment, ou du moins pas entièrement.

La formule « ville abandonnée du Cambodge » reste compréhensible lorsqu’on regarde l’histoire du site et certaines de ses ruines. Mais elle ne décrit plus correctement l’ensemble du plateau.

Une route moderne permet désormais d’y accéder, des infrastructures touristiques fonctionnent, le Bokor Palace a rouvert et de nouveaux bâtiments ont été construits.

En revanche, plusieurs vestiges historiques continuent à donner au lieu une atmosphère très particulière : l’église, le Black Palace et certaines constructions secondaires conservent encore une apparence abandonnée.

Bokor est donc aujourd’hui davantage une ancienne station fantôme partiellement ressuscitée qu’une véritable ville abandonnée.

C’est peut-être même ce contraste qui la rend plus intéressante : à quelques minutes de distance, on peut passer d’un hôtel historique restauré à une résidence éventrée par le temps.

Paysage depuis Bokor Hill Station dans la province de Kampot au Cambodge
Vue depuis Bokor Hill Station sur les montagnes et la côte de la province de Kampot. Crédit photo Adam Jones (CC BY-SA 2.0).

Où se trouve Bokor Hill Station ?

Bokor Hill Station se situe dans le parc national de Preah Monivong, dans la province de Kampot, au sud du Cambodge.

Coordonnées GPS approximatives : 10.6304, 104.0174. Voici sa position sur Google Maps:

station de Bokor cambodge maps

Le plateau se trouve autour de 1 080 mètres d’altitude. Depuis les environs de Kampot, une route de montagne d’environ 32 km monte à travers le parc jusqu’à l’ancienne station.

La route est aujourd’hui asphaltée, ce qui rend l’accès considérablement plus simple qu’à l’époque où la montée vers Bokor constituait déjà une aventure avant même d’arriver aux ruines.

Le climat du sommet est nettement plus frais que celui de Kampot. La brume et les nuages sont également fréquents, particulièrement pendant la saison humide. Excellent pour l’ambiance de film fantastique, un peu moins pour la vue panoramique.

Que voir à Bokor aujourd’hui ?

Les principaux points historiques et naturels du secteur comprennent notamment le Bokor Palace restauré, l’ancienne église catholique, le Black Palace, la pagode Wat Sampov Pram et les chutes de Popokvil.

Le site ne se résume donc pas aux vestiges coloniaux. Il se trouve au cœur d’un vaste espace montagneux et forestier dont les panoramas constituent une partie importante de l’intérêt de la visite.

Pour ceux qui préfèrent les lieux réellement figés dans leur projet d’origine, Burj Al Babas et ses centaines de petits châteaux inachevés reste nettement plus appliqué dans le rôle de ville fantôme contemporaine.

Vidéo de Bokor Hill Station

Voici une vue aérienne de Bokor Hill Station et de ses bâtiments :

Cette vidéo date de la période de redéveloppement du site. Elle doit donc être regardée comme un témoignage d’une étape de la transformation de Bokor, et non comme une représentation exacte de l’état actuel de chaque bâtiment.

La station de Bokor ville abandonnee du Cambodge station climatique 3
Crédit photo R. (CC BY 2.0).

Sources pour aller plus loin

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