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Ani, la cité abandonnée aux mille et une églises en Turquie

À l’extrême est de la Turquie, un plateau battu par les vents domine une gorge qui marque aujourd’hui la frontière avec l’Arménie. Au milieu des herbes se dressent des murailles, une cathédrale presque millénaire, des églises couvertes de fresques et le minaret d’une ancienne mosquée. Ce sont les ruines d’Ani, ancienne capitale de l’Arménie médiévale, à seulement 42 kilomètres de Kars.

Surnommée la « ville aux mille et une églises » ou la « ville aux quarante portes », Ani a connu son apogée aux Xe et XIe siècles avant de passer sous plusieurs dominations et de décliner progressivement. Aujourd’hui inhabitée et classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, cette cité abandonnée est surtout un spectaculaire condensé d’architecture arménienne, byzantine, géorgienne et islamique posé au bord d’une frontière internationale.

Ruines de la cité médiévale d’Ani en Turquie près de la frontière arménienne
Vue des ruines de la cité médiévale d’Ani en Turquie. Crédit photo Motohiro Sunouchi (CC BY 2.0).

À retenir

  • Ani se trouve aujourd’hui en Turquie, à 42 km de Kars et directement face à l’Arménie.
  • La ville devient en 961 la capitale du royaume arménien bagratide et connaît son apogée aux Xe et XIe siècles.
  • Son surnom de « ville aux mille et une églises » évoque l’extraordinaire concentration de monuments religieux sans correspondre à un inventaire littéral de 1 001 églises.
  • Ani était située sur une branche importante de la Route de la soie et a été gouvernée successivement par plusieurs puissances chrétiennes et musulmanes.
  • Parmi ses monuments majeurs figurent la cathédrale d’Ani, l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents, l’église du Saint-Sauveur et la mosquée de Menuçehr.
  • Le site archéologique d’Ani est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2016 et fait toujours l’objet de fouilles et de travaux de conservation.

Ani, une ancienne capitale arménienne sur la Route de la soie

Le plateau d’Ani possède une histoire beaucoup plus longue que la ville médiévale visible aujourd’hui. L’UNESCO estime que le secteur présente une continuité d’occupation sur près de 2 500 ans, avec des traces remontant à l’âge du Bronze. À partir du IVe siècle, un établissement fortifié se développe autour de la citadelle.

Le véritable changement d’échelle intervient en 961. Le roi bagratide Achot III transfère sa capitale à Ani. Sa position est idéale : la ville occupe un plateau triangulaire naturellement protégé par de profondes vallées et se trouve à l’entrée d’une importante branche des routes commerciales reliant le Caucase à l’Anatolie.

Au tournant de l’an mil, Ani devient un centre politique, religieux et commercial majeur du royaume arménien. Palais, fortifications, marchés et édifices religieux se multiplient. Elle accueille aussi le siège du Catholicos arménien à partir de la fin du Xe siècle.

Le fameux surnom des **« mille et une églises »** appartient à cette image d’une capitale exceptionnellement riche en édifices religieux. Il faut néanmoins le comprendre comme une formule célébrant leur abondance, et non comme le résultat d’un recensement paroissial particulièrement ambitieux.

Murailles de la cité médiévale d’Ani dans l’est de la Turquie


Les murailles médiévales d’Ani. Crédit photo Marko Anastasov (CC BY 2.0).

Plus de quatre kilomètres de murailles autour de la cité

La partie nord d’Ani, qui n’est pas protégée naturellement par les ravins, a reçu un impressionnant système défensif. Les fortifications conservées s’étendent sur environ 4,5 kilomètres.

Une grande partie des murailles remonte au règne d’Achot III, au Xe siècle. Son successeur Smbat II fait ajouter une deuxième ligne de défense autour de certains secteurs. D’autres modifications suivent après la conquête seldjoukide.

Tours semi-circulaires, portes, doubles enceintes et murs massifs donnaient à Ani l’apparence d’une véritable forteresse. Les vallées encaissées de l’Arpaçay et des cours d’eau voisins complétaient naturellement ce dispositif.

Ces remparts évoquent d’autres cités médiévales dont le relief faisait presque autant pour la défense que les maçons, comme Monemvasia, solidement accrochée à son immense rocher grec.

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Crédit photo sunoochi (CC BY 2.0).

La cathédrale d’Ani, chef-d’œuvre de l’architecte Trdat

Au milieu du plateau se dresse encore l’un des monuments les plus importants de la ville : la cathédrale d’Ani, également appelée cathédrale de la Sainte-Mère-de-Dieu.

Elle est achevée en 1001 à l’initiative de la reine Katranide, épouse du roi Gagik Ier. Son architecte, Trdat — ou Tiridate — est l’une des grandes figures de l’architecture arménienne médiévale. Il est également connu pour être intervenu à Constantinople sur la coupole de Sainte-Sophie.

Construite en tuf volcanique rougeâtre, la cathédrale possède un plan en croix et une nef dont les formes verticales donnent à l’intérieur une étonnante impression de hauteur.

Après la conquête d’Ani par le sultan seldjoukide Alp Arslan en 1064, le bâtiment est temporairement transformé en mosquée et prend dans les sources turques le nom de Fethiye Camii.

Cathédrale d’Ani construite par l’architecte arménien Trdat en Turquie


La cathédrale d’Ani, achevée au début du XIe siècle. Crédit photo becklectic (CC BY 2.0).

Saint-Grégoire de Tigran Honents et ses étonnantes fresques

Un autre monument se distingue près de la gorge de l’Akhourian : l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents. Une inscription permet de dater précisément sa construction de 1215.

Elle doit son nom au riche marchand Tigran Honents, qui finance sa construction à une époque où Ani est sous influence géorgienne. Son architecture est déjà remarquable, mais l’intérieur réserve la principale surprise : une grande partie des murs et de la coupole reste couverte de fresques.

Église Saint-Grégoire de Tigran Honents dans la cité d’Ani
Église Saint-Grégoire de Tigran Honents dans les ruines d’Ani. Crédit photo Ego (domaine public).

Les peintures racontent notamment des épisodes de la vie du Christ et de saint Grégoire l’Illuminateur. Leur abondance contraste fortement avec l’extérieur aujourd’hui isolé au milieu d’un paysage presque vide.

Fresque de la mort de Marie dans l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents à Ani
Fresque représentant la mort de Marie dans l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents. Crédit photo Ego (domaine public).

Fresques de la coupole de Saint-Grégoire de Tigran Honents dans la cité d’Ani
Fresques de la coupole de Saint-Grégoire de Tigran Honents dans la cité d’Ani. Crédit photo Marko Anastasov (CC BY 2.0).

Pour un autre patrimoine chrétien spectaculaire préservé en Turquie malgré une histoire mouvementée, le monastère de Sumela accroché à sa falaise constitue un joli changement de décor.

L’église du Saint-Sauveur, coupée presque exactement en deux

Parmi les silhouettes les plus étonnantes d’Ani figure l’église du Saint-Sauveur, appelée Surp Prkich en arménien.

Construite au XIe siècle, elle possédait un plan circulaire complexe. Un coup de foudre endommage son dôme au début du XXe siècle, puis une grande partie de l’édifice s’effondre en 1957.

Aujourd’hui, le monument semble avoir été tranché verticalement : environ la moitié de sa structure a disparu, laissant apparaître l’intérieur comme une maison de poupée médiévale qui aurait connu une journée franchement difficile.

Cette fragilité explique pourquoi l’église du Saint-Sauveur figure parmi les monuments d’Ani ayant fait l’objet de programmes de documentation, de stabilisation et de conservation.

Église du Saint-Sauveur à moitié effondrée dans la cité médiévale d’Ani


L’église du Saint-Sauveur, dont une grande partie s’est effondrée. Crédit photo Ben Men Lyun (CC BY-SA 4.0). Alt : Église du Saint-Sauveur à moitié effondrée dans la cité médiévale d’Ani

La mosquée de Menuçehr, autre visage de la ville aux mille et une églises

Le surnom d’Ani pourrait laisser croire à une ville exclusivement chrétienne. Son histoire est pourtant beaucoup plus complexe.

Après l’annexion de la capitale bagratide par l’Empire byzantin en 1045, Ani est prise en 1064 par les troupes du sultan seldjoukide Alp Arslan. La ville passe ensuite sous l’autorité de la dynastie musulmane des Shaddadides.

La mosquée de Menuçehr témoigne de cette période. Son minaret carré domine encore la gorge et compte parmi les plus anciens exemples d’architecture islamique conservés en Anatolie.

La présence, à quelques centaines de mètres de distance, d’une cathédrale arménienne, d’églises géorgiennes ou arméniennes et d’une mosquée médiévale explique en partie pourquoi l’UNESCO décrit Ani comme un lieu de rencontre exceptionnel entre plusieurs traditions architecturales.

Mosquée de Menuçehr et son minaret dans les ruines d’Ani en Turquie
La mosquée de Menuçehr dans la cité d’Ani. Crédit photo Jean & Nathalie (CC BY 2.0).

Byzantins, Seldjoukides, Géorgiens et Mongols : une ville très disputée

La prospérité d’Ani attire évidemment les convoitises. Après la fin du royaume bagratide, la ville change plusieurs fois de mains.

  • En 1045, Ani est annexée par l’Empire byzantin.
  • En 1064, Alp Arslan s’empare de la ville lors d’une grande campagne seldjoukide.
  • Les Shaddadides gouvernent ensuite Ani sous suzeraineté seldjoukide.
  • À la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, la ville passe sous influence géorgienne et connaît une nouvelle période de développement.
  • En 1239, les Mongols prennent Ani.
  • Un important séisme en 1319, ajouté au déplacement progressif des routes commerciales, accélère son déclin.

Il serait toutefois trompeur d’imaginer qu’un seul tremblement de terre transforme Ani en ville fantôme du jour au lendemain. Le déclin s’étend sur plusieurs siècles à mesure que la cité perd son poids économique et politique. La population diminue fortement et le site devient pratiquement désert à l’époque moderne.

Le destin est très différent de celui de Craco, village médiéval italien progressivement abandonné au XXe siècle, mais le résultat visuel présente un point commun : des monuments qui ont survécu alors que leurs habitants sont partis depuis longtemps.

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Crédit photo sunoochi (CC BY 2.0).

Ani au XXe siècle : fouilles, frontière et patrimoine fragile

L’intérêt archéologique pour Ani prend une nouvelle dimension à la fin du XIXe siècle. L’archéologue et linguiste Nikolai Marr y dirige de vastes campagnes de fouilles entre 1892 et 1917, à une époque où la région appartient à l’Empire russe.

Les bouleversements politiques et militaires du début du XXe siècle interrompent les recherches. La frontière moderne entre la Turquie et l’Arménie soviétique est fixée au début des années 1920, laissant Ani du côté turc et la rive opposée de la gorge du côté arménien.

Pendant longtemps, la situation frontalière, les séismes, l’érosion, les destructions anciennes et certaines restaurations maladroites contribuent à fragiliser les monuments.

Présenter Ani aujourd’hui comme une cité simplement « laissée au pillage et à l’érosion » serait cependant dépassé. Le site archéologique d’Ani est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2016, et des programmes de fouilles, de documentation et de conservation sont régulièrement menés avec le ministère turc de la Culture, l’université de Kafkas et différents organismes spécialisés.

Des campagnes de fouilles, de conservation et d’aménagement sont encore conduites sur le site. Ani est donc une ville morte du point de vue démographique, mais certainement pas un chantier archéologique endormi.

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Crédit photo sunoochi (CC BY 2.0).

Une ville turque que l’on observe depuis l’Arménie

La géographie d’Ani explique une partie de son caractère si particulier. La cité se trouve aujourd’hui en Turquie, mais la profonde gorge de l’Akhourian — appelée Arpaçay en turc — marque directement la frontière avec l’Arménie.

Depuis la rive arménienne, les ruines sont parfaitement visibles. La cathédrale, l’église du Saint-Sauveur et Saint-Grégoire de Tigran Honents apparaissent sur le plateau juste de l’autre côté de la vallée.

Cette situation explique aussi les nombreuses recherches associant « Ani » à l’Arménie : Ani est aujourd’hui située en Turquie, mais elle fut l’une des grandes capitales historiques de l’Arménie médiévale.

Cité d’Ani en Turquie vue depuis l’Arménie de l’autre côté de la frontière


La cité médiévale arménienne d’Ani, aujourd’hui en Turquie, vue depuis l’Arménie. Crédit photo haigoes (CC BY-SA 3.0).

Visiter les ruines d’Ani depuis Kars

Le site archéologique se trouve à environ 42 kilomètres à l’est de Kars, près du village d’Ocaklı. Les coordonnées données par l’UNESCO sont approximativement 40.5000, 43.5667. Voici la position sur Google Maps:

cite abandonnee de Ani la ville aux mille et une eglises turquie armenie maps

L’accès se fait depuis Kars en véhicule, avec des excursions organisées et, selon les périodes, des transports publics. Comme les liaisons et horaires peuvent évoluer, il est préférable de vérifier les informations locales peu avant le déplacement.

Le ministère turc de la Culture affiche actuellement un tarif de 8 € pour les visiteurs étrangers, avec accès possible via Müzekart pour les publics concernés. Ce prix est évidemment susceptible de changer.

Prévoir du temps est une bonne idée : Ani n’est pas une unique église posée derrière une billetterie, mais un vaste site archéologique couvrant plusieurs centaines d’hectares entre murailles, ravins et monuments dispersés.

Et si les villes abandonnées turques sont votre spécialité, la comparaison avec Burj Al Babas et ses centaines de petits châteaux identiques est assez vertigineuse : près d’un millénaire sépare les deux projets, et à peu près tout le reste aussi.

Murs de défense de Ani
Murs de défense de Ani. Crédit photo Marko Anastasov (CC BY 2.0) .

Vidéo : Ani vue du ciel

Vue du ciel, la ville fantôme révèle particulièrement bien son organisation : les monuments isolés dans la steppe, les murailles et surtout la gorge qui sépare aujourd’hui la Turquie de l’Arménie.

Sources pour aller plus loin

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