Au milieu des paysages arides de l’est du Yémen s’ouvre un trou presque circulaire d’une trentaine de mètres de large. Pendant longtemps, le puits de Barhout, ou Biʾr Barhūt, a surtout été connu pour les histoires de djinns, de mauvaises odeurs et de porte vers l’enfer qui l’entouraient.
Il manquait toutefois une information assez essentielle : ce qu’il y avait réellement au fond.
Le 15 septembre 2021, des membres de l’Oman Cave Exploration Team ont finalement descendu les 112 mètres du gouffre et documenté son intérieur. Ils n’ont trouvé ni démons ni passage vers un autre monde, mais un décor naturel étonnant fait de cascades, stalagmites, perles des cavernes et animaux adaptés à cet environnement souterrain.
Et depuis cette exploration, le « puits sans fond » possède désormais des dimensions bien mesurées.
Illustration du puits de Barhout, gouffre naturel d’environ 112 mètres de profondeur situé dans l’est du Yémen. Illustration réalisée pour 2tout2rien.
À retenir
- Le puits de Barhout se trouve dans le gouvernorat d’Al-Mahra, dans l’est du Yémen.
- Son ouverture mesure environ 30 mètres de diamètre.
- Sa profondeur mesurée est d’environ 112 mètres.
- La cavité s’élargit fortement sous terre pour atteindre environ 116 à 120 mètres dans sa partie basse.
- Une équipe de spéléologues omanais a réalisé la première descente complète documentée le 15 septembre 2021.
- Elle a découvert des cascades, des stalagmites, des perles des cavernes et diverses espèces animales.
- Les histoires de djinns, d’odeurs infernales et de porte de l’enfer appartiennent au folklore associé au lieu.
- Le nom « Barhout » pose lui-même question : le chef de l’expédition estime que plusieurs cavités yéménites ont pu être associées à la même tradition légendaire.
Le puits de Barhout n’est pas vraiment un puits
Malgré son nom, Barhout n’est pas un ouvrage creusé pour aller chercher de l’eau.
Il s’agit d’une cavité naturelle verticale ouverte dans un terrain calcaire, autrement dit d’un vaste gouffre lié à un environnement karstique.
À la surface, son ouverture mesure environ 30 mètres.
La géométrie devient ensuite beaucoup plus étonnante.
La partie supérieure descend presque verticalement avant que la cavité ne s’élargisse considérablement en profondeur. Les relevés de l’équipe omanaise indiquent une largeur atteignant environ 116 mètres vers le fond.
Le trou visible depuis la surface n’est donc que le goulot d’entrée d’un volume souterrain beaucoup plus important.
La comparaison avec Eldon Hole, le gouffre anglais qui passait lui aussi pour une porte de l’enfer, est assez savoureuse : dans les deux cas, une ouverture sombre et difficile à explorer a laissé l’imagination humaine combler les mètres que les instruments n’avaient pas encore mesurés.
Quelle est la profondeur réelle du puits de Barhout ?
Avant 2021, les estimations diffusées dans les médias variaient énormément.
On lisait souvent que le puits pouvait mesurer entre 100 et 250 mètres de profondeur.
Cette fourchette n’a plus lieu d’être.
Les mesures de l’Oman Cave Exploration Team ont établi une profondeur d’environ :
112 mètres.
Le chiffre a ensuite servi de référence à des travaux scientifiques plus récents.
En 2024, des chercheurs spécialisés en télédétection radar ont utilisé Barhout comme terrain-test pour développer une méthode permettant d’analyser l’intérieur de cavités verticales depuis un satellite.
Leur reconstruction retrouve une première partie verticale d’environ 61 mètres et un volume souterrain total compatible avec la profondeur mesurée sur place.
Après des décennies de rumeurs, Barhout est donc devenu suffisamment bien documenté pour servir de modèle à la recherche spatiale. Petit changement de carrière pour une supposée entrée des enfers.
La première exploration complète du puits de Barhout en 2021
Des personnes avaient déjà tenté d’examiner le gouffre auparavant.
Les autorités géologiques locales avaient notamment exploré une partie des premiers dizaines de mètres, mais aucune descente complète jusqu’au plancher n’avait été documentée de façon satisfaisante.
Le 15 septembre 2021, une équipe venue du sultanat voisin d’Oman a changé la situation.
Dix membres de l’Oman Cave Exploration Team ont participé à l’opération. Huit sont descendus dans la cavité tandis que deux géraient notamment les cordes depuis la surface.
La descente s’effectuait en rappel dans le vide.
Le géologue et spéléologue Mohammed Al-Kindi faisait partie de l’équipe.
Les explorateurs ont passé plusieurs heures au fond afin de photographier, mesurer et observer la cavité, tout en prélevant des échantillons d’eau, de roche, de sol et de matière biologique.
L’objectif n’était donc pas seulement de pouvoir annoncer « nous sommes arrivés en bas », mais d’obtenir la première documentation scientifique sérieuse de l’intérieur.
Qu’ont trouvé les explorateurs au fond du puits de Barhout ?
La réponse est nettement moins infernale que les légendes, mais beaucoup plus intéressante géologiquement.
Les spéléologues ont observé notamment :
- des stalagmites et autres concrétions minérales ;
- des perles des cavernes grises ou verdâtres ;
- plusieurs arrivées d’eau formant des cascades souterraines ;
- des serpents ;
- des crapauds et des lézards ;
- des coléoptères ;
- des oiseaux ;
- des carcasses d’animaux tombés dans le gouffre.
Certaines stalagmites atteignent plusieurs mètres de hauteur.
Le fond constitue donc un véritable petit écosystème souterrain, alimenté notamment par l’eau qui s’infiltre à travers les couches rocheuses.
L’expédition n’a en revanche mis en évidence aucun phénomène inexplicable ni gaz toxique susceptible de justifier à lui seul la réputation surnaturelle du lieu.
Les mystérieuses perles des cavernes de Barhout
Parmi les découvertes les plus photogéniques figurent de petites concrétions arrondies appelées perles des cavernes ou cave pearls.
Elles ne sont évidemment pas produites par des mollusques.
Elles se forment lorsqu’une petite particule — grain de sable, fragment rocheux ou autre noyau — reste dans une zone où circule une eau chargée en carbonate de calcium.
Le minéral se dépose progressivement autour du noyau en couches concentriques.
Lorsque l’eau remue régulièrement la petite concrétion, celle-ci ne se fixe pas immédiatement au sol et peut prendre une forme arrondie évoquant une perle.
Les explorateurs ont décrit à Barhout des exemplaires grisâtres et vert clair illuminés par l’eau des cascades.
Exemple de perles des cavernes en carbonate de calcium, similaires au type de concrétions découvertes au fond du puits de Barhout. Cette photographie n’a pas été prise au Yémen. Crédit photo Bcerrato1 (CC BY-SA 4.0).
Pourquoi le puits de Barhout est-il associé aux djinns ?
Bien avant l’arrivée des spéléologues, l’ouverture noire au milieu du désert avait déjà tout ce qu’il fallait pour alimenter les récits.
Les traditions locales associent Barhout à des djinns, êtres surnaturels présents dans les cultures et traditions du monde islamique.
Selon différentes versions rapportées autour du gouffre, celui-ci aurait servi de prison à des esprits malfaisants ou constituerait un passage vers l’au-delà.
D’autres croyances racontaient que s’approcher de l’ouverture portait malheur, que des objets pouvaient être aspirés vers le trou ou que des cris et des odeurs inquiétantes remontaient de ses profondeurs.
Il est important de distinguer ces récits de ce qui a réellement été observé.
Les explorateurs ont trouvé beaucoup de roches, quelques serpents et des animaux morts.
Les djinns avaient manifestement pris leur journée.
Barhout et islam : attention à ne pas confondre plusieurs lieux
La question devient plus délicate lorsqu’on cherche à relier directement ce gouffre précis aux traditions islamiques anciennes.
Des textes et récits évoquent en effet un Wadi Barhut ou Bir Barhut dans le Hadramout, parfois décrit très négativement et associé à une eau particulièrement mauvaise ou à un lieu inquiétant.
Mais cela ne permet pas d’affirmer automatiquement que le gouffre exploré en 2021 dans le gouvernorat d’Al-Mahra est exactement le lieu auquel ces traditions anciennes faisaient référence.
Mohammed Al-Kindi lui-même a souligné cette difficulté après l’expédition.
Selon lui, « Barhout » pourrait être un nom légendaire attaché à plusieurs cavités du Yémen au fil du temps.
Le gouffre exploré par son équipe est localement appelé Khasfat Foujit. Al-Kindi estimait donc préférable d’utiliser ce nom géographique plutôt que de conclure que l’équipe avait définitivement identifié « le » Barhout des anciennes légendes.
Il envisageait d’ailleurs d’étudier également des sites situés plus à l’ouest, dans le Hadramout.
La distinction est importante : elle permet de parler du folklore et des traditions religieuses sans transformer une ressemblance de nom en certitude géographique.
Le « puits de l’enfer » dégage-t-il réellement une odeur insupportable ?
Les récits précédant l’expédition insistaient régulièrement sur une odeur nauséabonde remontant du gouffre.
Là encore, la réalité paraît beaucoup moins spectaculaire.
Les explorateurs ont effectivement rencontré des carcasses d’oiseaux et d’autres animaux en décomposition au fond de la cavité.
Ce type de matière organique suffit évidemment à produire localement des odeurs peu engageantes.
Mais Mohammed Al-Kindi n’a pas décrit l’atmosphère surnaturellement toxique annoncée dans certaines histoires.
L’équipe disposait d’appareils de mesure et n’a pas signalé de concentration de gaz toxiques susceptible d’expliquer une réputation de « puits empoisonné ».
La légende d’une vapeur infernale semble donc avoir beaucoup gagné en intensité au fil des récits.
Des cascades à plus de 60 mètres sous le désert
L’une des surprises de Barhout vient du contraste entre son environnement extérieur et son intérieur.
À la surface : un plateau aride.
Sous terre : de l’eau ruisselant le long des parois.
Les couches supérieures de roche sont suffisamment poreuses pour laisser l’eau s’infiltrer. Plus bas, elle rencontre des niveaux moins perméables et ressort alors par différentes ouvertures dans la paroi.
Ces arrivées d’eau forment des cascades qui tombent vers le plancher de la cavité et entretiennent les concrétions minérales.
Ce fonctionnement rappelle pourquoi les paysages karstiques peuvent cacher des volumes et des circulations d’eau totalement invisibles depuis la surface.
À une échelle très différente, Jacob’s Well au Texas révèle lui aussi tout un réseau souterrain derrière une ouverture relativement modeste.
Barhout est même étudié depuis l’espace
L’histoire scientifique du gouffre ne s’est pas arrêtée à l’expédition de 2021.
En 2024, une équipe de chercheurs a utilisé le puits de Barhout pour tester une méthode d’étude des cavités grâce au radar à synthèse d’ouverture, ou SAR, embarqué sur satellite.
Une caméra optique voit très mal le fond d’un trou profond lorsque l’éclairage est défavorable.
Le radar peut, lui, recevoir des échos provenant de certaines portions des parois et parfois du fond.
En utilisant plusieurs images radar acquises sous différents angles, les chercheurs ont réussi à reconstruire partiellement la géométrie de Barhout et à obtenir des estimations de profondeur proches de celles mesurées sur le terrain.
L’intérêt dépasse largement le Yémen.
Des cavités ressemblant à de grands puits existent sur la Lune, Mars et Vénus. Certaines pourraient donner accès à des tubes de lave ou à d’autres réseaux souterrains.
Barhout sert donc aujourd’hui d’analogue terrestre pour apprendre à observer des trous situés sur d’autres mondes.
D’un repaire supposé de djinns à modèle pour l’exploration planétaire, le CV du lieu commence à devenir sérieusement éclectique.
Où se trouve le puits de Barhout ?
Le gouffre exploré en 2021 se trouve dans le gouvernorat d’Al-Mahra, à l’extrême est du Yémen, relativement près de la frontière avec le sultanat d’Oman.
Coordonnées approximatives : 17.3403, 52.4439. Voici sa position sur Google Maps:
Le paysage est extrêmement aride et peu peuplé.
Cette situation isolée explique en partie pourquoi un gouffre aussi spectaculaire a pu rester très mal documenté pendant aussi longtemps.
Le lieu ne doit pas être considéré comme une attraction aménagée : la descente nécessite du matériel de spéléologie, des compétences techniques et une organisation adaptée à un gouffre vertical de plus de cent mètres.
Barhout, Eldon Hole et Darvaza : quand un trou devient une porte de l’enfer
Le puits de Barhout n’est pas le seul paysage naturel auquel l’être humain a attribué une adresse infernale.
En Angleterre, Eldon Hole a longtemps été décrit comme un gouffre insondable ou une entrée vers l’enfer. Son exploration a fini par remplacer les profondeurs imaginaires par de vraies mesures, exactement comme à Barhout.
Au Turkménistan, Darvaza mérite beaucoup plus visuellement son surnom de « porte de l’enfer » avec son cratère rempli de flammes, même si son histoire n’a rien de surnaturel.
En France, la Fosse Dionne de Tonnerre montre une autre manière dont une cavité mal connue peut accumuler récits, légendes et spéculations autour de ce que l’on ne parvient pas encore à explorer.
Même mécanisme à chaque fois : lorsque la géologie laisse un grand trou dans le paysage, l’imagination se charge volontiers de remplir le vide.
Vidéo : la descente dans le puits de Barhout
Voici une vidéo montrant l’expédition de 2021 :
Les images montrent notamment la descente sur corde, l’intérieur monumental de la cavité et certaines formations découvertes au fond.
Le puits de Barhout a perdu une partie de son mystère, pas son intérêt
L’exploration de 2021 a fait disparaître plusieurs idées très pratiques pour raconter une histoire inquiétante.
Non, le gouffre n’est pas sans fond.
Non, personne n’a trouvé de porte menant vers l’enfer.
Et non, les spéléologues n’ont pas signalé d’armée de djinns attendant tranquillement à 112 mètres sous le désert.
En revanche, Barhout est beaucoup plus intéressant aujourd’hui qu’à l’époque où il n’était qu’un trou entouré de rumeurs.
Sa forme révèle un important volume souterrain caché sous une ouverture relativement étroite. L’eau y crée des cascades et des concrétions. Un écosystème s’y maintient. Ses perles des cavernes témoignent d’une circulation d’eau ancienne. Et sa géométrie est désormais étudiée jusque depuis l’espace.
Le mystère a simplement changé de catégorie : il est passé du surnaturel à la géologie.
Sources pour aller plus loin
- Oman – présentation officielle de l’exploration du puits de Barhout par l’Oman Cave Exploration Team
- Oman Observer – exploration, profondeur, cascades et faune du gouffre
- The National – entretien avec Mohammed Al-Kindi et récit de l’expédition
- Live Science – compte rendu de la première descente complète et géologie du site
- IEEE Geoscience and Remote Sensing Letters – étude radar du puits de Barhout depuis l’espace
- The National – photographies documentaires de l’expédition de 2021


