À quelques centaines de mètres de Kirkjubæjarklaustur, dans le sud de l’Islande, Kirkjugólf donne l’impression qu’un maçon particulièrement méticuleux a installé un dallage de pierres polygonales au milieu de l’herbe. Son nom signifie d’ailleurs « sol d’église », et la ressemblance avec un pavement construit par l’homme est assez convaincante pour avoir nourri des histoires pendant des siècles.
Pourtant, il n’y a jamais eu d’église ni même de bâtiment sur ce petit site d’environ 80 m². Ce que l’on voit au ras du sol correspond en réalité au sommet de colonnes de basalte verticales, mises à nu et façonnées par l’érosion. Une curiosité géologique beaucoup plus modeste par sa taille que la Chaussée des Géants, mais assez trompeuse pour mériter son nom.
Les colonnes de basalte de Kirkjugólf vues au ras du sol, près de Kirkjubæjarklaustur. Crédit photo Villy Fink Isaksen (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Kirkjugólf signifie « sol d’église », mais aucun bâtiment n’a jamais occupé cette formation naturelle.
- Le site couvre seulement environ 80 m², à quelques centaines de mètres de Kirkjubæjarklaustur.
- Les « dalles » sont en réalité les extrémités de colonnes basaltiques verticales.
- Ces colonnes se sont formées par contraction de la roche volcanique pendant son refroidissement.
- Leur surface a ensuite été façonnée notamment par l’érosion glaciaire et marine.
- Kirkjugólf est protégé comme monument naturel depuis 1987.
Kirkjugólf : un sol d’église qui n’en est pas un
Vu d’en haut, Kirkjugólf ressemble effectivement à un vieux pavement. Les blocs s’emboîtent les uns contre les autres, leurs contours sont nets et beaucoup présentent cinq ou six côtés. Pourtant, personne n’a transporté ni ajusté ces pierres.
La partie visible correspond au sommet de colonnes de basalte qui se prolongent verticalement sous le sol. Le site officiel de Kirkjubæjarklaustur décrit précisément cette surface comme un ensemble de colonnes verticales dont les extrémités ont été dégagées par l’érosion glaciaire et par l’action des vagues.
L’endroit offre donc une perspective assez inhabituelle sur un phénomène que l’on observe généralement de côté. Dans le canyon de Stuðlagil et ses spectaculaires orgues basaltiques, les longues colonnes apparaissent dressées dans les parois. À Kirkjugólf, c’est comme si l’on regardait ces mêmes structures par-dessus.
Le « sol d’église » naturel de Kirkjugólf et ses motifs polygonaux. Crédit photo VillageHero (CC BY-SA 2.0).
Comment se forment les colonnes de basalte ?
La géométrie de Kirkjugólf vient du refroidissement de la lave. Lorsque du basalte très chaud se refroidit et se solidifie, la roche se contracte. Cette contraction produit des tensions et des fractures qui progressent dans la roche.
Les fissures ont tendance à se développer perpendiculairement aux surfaces depuis lesquelles le refroidissement s’effectue. Lorsque les conditions sont favorables, elles délimitent progressivement des colonnes polygonales.
L’hexagone est fréquent et explique l’aspect presque artificiel de nombreux sites basaltiques, mais toutes les colonnes ne possèdent pas six côtés. On rencontre également des sections à cinq, sept ou parfois davantage de côtés. La nature aime la géométrie, mais elle se garde quelques libertés avec la règle et le compas.
On retrouve ce phénomène à une tout autre échelle dans la Chaussée des Géants en Irlande du Nord. En Islande, les colonnes constituent également le spectaculaire décor de la cascade de Svartifoss, où elles sont au contraire parfaitement visibles sur toute leur hauteur.
Le pavement naturel de Kirkjugólf, formé par les sommets de colonnes de basalte. Crédit photo demerzel21/DepositPhotos.
L’érosion a transformé les colonnes en faux pavement
Les colonnes basaltiques seules n’expliquent pas l’apparence actuelle de Kirkjugólf. Il fallait encore faire disparaître la roche qui les recouvrait et en raboter la surface.
Le secteur a été soumis à l’action des glaciers, puis de la mer lorsque le rivage se trouvait à cet endroit. L’érosion glaciaire et le ressac ont progressivement dégagé et façonné la partie supérieure des colonnes. Aujourd’hui, leurs sections apparaissent presque au même niveau et forment cette mosaïque minérale si particulière.
Ce rôle combiné du volcanisme et de l’érosion est très courant dans les paysages islandais. Sur la côte sud, la plage noire de Reynisfjara montre une autre association spectaculaire entre basalte, océan et érosion, avec ses falaises d’orgues basaltiques directement exposées aux vagues de l’Atlantique.
Pourquoi l’appelle-t-on le « sol d’église » ?
Le nom Kirkjugólf vient de kirkja, « église », et gólf, « sol » ou « plancher ». Malgré cette appellation, les autorités touristiques islandaises sont très claires : aucune église ni aucun autre bâtiment n’a jamais été construit sur cette formation.
La confusion possède toutefois une histoire ancienne. Dans les siècles qui ont suivi le Moyen Âge, cette étrange surface a été interprétée localement comme le possible pavement de l’église du monastère voisin.
Et le contexte religieux autour de Kirkjubæjarklaustur est bien réel. Un monastère féminin bénédictin a été fondé à Kirkjubær en 1186. Il s’agissait du premier monastère féminin connu d’Islande et son existence a durablement marqué les noms de lieux et les récits de la région.
Une étude historique publiée en 2023 montre que Kirkjugólf était encore présenté dans certaines traditions comme le sol de l’église de ce monastère disparu. La géologie avait donc réussi un joli tour : fabriquer un faux vestige archéologique sans poser une seule pierre.
Des ermites irlandais avant les Vikings ?
Une autre tradition contribue à l’atmosphère du lieu. La Landnámabók, le « Livre de la colonisation » islandais, raconte que Kirkjubær aurait été occupé avant l’installation des colons nordiques par des religieux chrétiens appelés Papar, généralement identifiés comme des ermites irlandais.
Il faut toutefois manier ce récit avec prudence. La Landnámabók décrit la colonisation des IXe et Xe siècles, mais les versions conservées ont été rédigées plusieurs siècles plus tard. Les historiens discutent donc sa valeur comme témoignage direct de cette période.
On peut ainsi parler d’une tradition médiévale évoquant des religieux irlandais, mais pas affirmer que l’archéologie a démontré leur présence à Kirkjugólf. Quant au pavement basaltique, lui, n’a toujours rien d’un ouvrage monastique.
Un monument naturel de seulement 80 m²
Les photographies cadrées au ras du sol peuvent donner l’impression d’un immense champ de colonnes. En réalité, Kirkjugólf est étonnamment petit : la surface remarquable couvre environ 80 mètres carrés.
Cette dimension réduite n’a pas empêché sa protection. Kirkjugólf a été classé monument naturel en 1987 par les autorités islandaises afin de préserver cette formation géologique particulière.
Il constitue ainsi une curiosité rapide à découvrir plutôt qu’une destination demandant plusieurs heures de randonnée. Son intérêt vient surtout de la possibilité d’observer une section transversale naturelle de colonnes basaltiques presque comme dans une coupe géologique grandeur nature.
Les motifs polygonaux du « sol d’église » naturel de Kirkjugólf, près de Kirkjubæjarklaustur. Crédit photo demerzel21/DepositPhotos.
Où se trouve Kirkjugólf en Islande ?
Kirkjugólf se trouve dans le sud de l’Islande, à quelques centaines de mètres à l’est de Kirkjubæjarklaustur, près de la route 203 et non loin de la route circulaire n°1.
Ses coordonnées GPS sont : 63.79524, -18.04620. Voici sa position sur Google Maps:
Le site s’intègre facilement dans un parcours à travers le sud de l’île. À quelques kilomètres de Kirkjubæjarklaustur se trouve notamment le canyon de Fjaðrárgljúfur, où l’érosion a créé un paysage autrement plus monumental.
Kirkjugólf joue dans une catégorie différente : pas de falaise vertigineuse ni de colonnes hautes comme des immeubles. Juste quelques dizaines de mètres carrés de roche volcanique suffisamment bien ordonnée pour faire croire, pendant quelques secondes, qu’un carreleur médiéval est passé par là.
Vidéo de Kirkjugólf
Voici une petite vidéo de cet étonnant sol d’église islandais:
Sources pour aller plus loin
- Umhverfisstofnun / autorités environnementales islandaises — Kirkjugólf, monument naturel protégé depuis 1987
- Visit South Iceland — Kirkjugólf, superficie, localisation et origine naturelle du « sol d’église »
- Skaftárhreppur / Visit Klaustur — géologie, érosion et traditions liées à Kirkjugólf
- US Geological Survey — formation des colonnes basaltiques par refroidissement et contraction
- Religions — The Burden of History: Kirkjubæjarklaustur and the Biography of Landscape




