À l’extrémité sud-est de l’île de Pamban, dans le Tamil Nadu, les ruines de Dhanushkodi se dressent sur une étroite langue de sable entre le détroit de Palk et le golfe de Mannar. Gare, église et bâtiments éventrés rappellent qu’avant de devenir l’une des villes fantômes les plus connues d’Inde, Dhanushkodi était une petite cité portuaire reliée par train et ferry à Ceylan, l’actuel Sri Lanka.
Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1964, le cyclone de Rameswaram a balayé cette bande de terre. Une onde de tempête de plusieurs mètres a submergé la ville, détruit la voie ferrée et emporté un train entier à quelques kilomètres de son terminus. Plus de soixante ans plus tard, Dhanushkodi n’a pourtant pas complètement disparu : des pêcheurs vivent toujours dans la région et une route permet désormais de rejoindre ses ruines et Arichal Munai.
Ruines de Dhanushkodi, ancienne ville du Tamil Nadu détruite par le cyclone de 1964. Crédit photo Rangan Datta Wiki (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Dhanushkodi se trouve à l’extrémité sud-est de l’île de Pamban, près de Rameswaram, dans le Tamil Nadu.
- Avant 1964, la ville possédait notamment une gare, un port, une église, un bureau de poste et des services administratifs.
- Elle était un maillon important de la liaison ferroviaire et maritime entre l’Inde et Ceylan, aujourd’hui le Sri Lanka.
- Le cyclone de Rameswaram a ravagé la région dans la nuit du 22 au 23 décembre 1964 et a fait plus d’un millier de morts dans les zones touchées.
- Un train Pamban-Dhanushkodi a été entièrement emporté par les eaux ; le nombre exact de victimes à bord reste incertain.
- Après la catastrophe, Dhanushkodi a été déclarée impropre à l’habitation, mais la région n’est aujourd’hui ni totalement vide ni inaccessible.
- Une route permet désormais de rejoindre les ruines et de poursuivre jusqu’à Arichal Munai, au bout de la langue de terre.
À quoi ressemblait Dhanushkodi avant 1964 ?
Aujourd’hui, les murs cassés et les étendues de sable donnent facilement l’impression que Dhanushkodi a toujours été un hameau isolé au bout du monde.
C’était pourtant tout le contraire.
Au début du XXe siècle, Dhanushkodi était devenue la porte ferroviaire et maritime entre l’Inde et Ceylan. Après l’ouverture du pont ferroviaire de Pamban en 1914, des trains pouvaient rejoindre l’extrémité de l’île depuis Madras, l’actuelle Chennai.
Les voyageurs descendaient à Dhanushkodi avant d’embarquer sur un ferry pour Talaimannar, sur la côte de Ceylan. Un autre train leur permettait ensuite de poursuivre vers Colombo.
Cette combinaison train + bateau était connue sous le nom de Boat Mail. À une époque où traverser la région impliquait sinon de longues heures en mer, cette liaison avait considérablement rapproché l’Inde et l’île voisine.
Dhanushkodi servait aussi au commerce. Le Tamil Nadu District Gazetteer l’a décrite comme une « porte de l’Inde vers Ceylan ». Riz, oignons, poissons, thé, café, noix d’arec et diverses marchandises transitaient par ce petit bout de sable qui paraît aujourd’hui bien improbable pour accueillir un terminal international.
La ville disposait d’une gare, d’un bureau de poste, d’une église, d’écoles, d’installations portuaires et de bâtiments administratifs. Bref, bien davantage que ce que ses ruines actuelles pourraient laisser imaginer.
La nuit où le cyclone a effacé Dhanushkodi
Le cyclone s’est formé plusieurs jours auparavant dans le sud-est de la baie du Bengale. Il s’est ensuite renforcé avant de traverser le nord de Ceylan puis de poursuivre sa route vers le détroit de Palk.
Une étude météorologique publiée peu après la catastrophe décrit le cyclone de Rameswaram comme l’un des plus violents observés dans les mers indiennes à cette époque.
Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1964, son centre est passé à proximité de Dhanushkodi.
La violence du vent n’était qu’une partie du problème. La faible altitude de l’île rendait la ville particulièrement vulnérable aux eaux poussées par le cyclone. Des vagues et une onde de tempête de plusieurs mètres ont traversé cette étroite bande de terre.
Maisons, voies ferrées et installations portuaires ont été détruites ou submergées.
Les publications météorologiques contemporaines font état de plus d’un millier de morts dans les régions touchées en Inde et à Ceylan. Des bilans ultérieurs avancent parfois des chiffres encore plus élevés, autour de 1 800 victimes pour l’ensemble de la catastrophe, ce qui explique les importantes différences rencontrées selon les sources.
Il est donc préférable d’éviter d’attribuer ces 1 800 décès à la seule ville de Dhanushkodi.
Dans un registre tout aussi saisissant, la nature a également repris possession de Villa Epecuén, ville argentine restée sous les eaux pendant un quart de siècle.
Ruines de l’église de Dhanushkodi photographiées en 2013, plusieurs décennies après le cyclone de 1964. Crédit photo rajaraman sundaram (CC BY 3.0).
Le train Pamban-Dhanushkodi emporté par la mer
L’épisode le plus dramatique de la catastrophe concerne le train de voyageurs n°653 reliant Pamban à Dhanushkodi.
Peu avant minuit le 22 décembre, le train a quitté Pamban en direction de son terminus. Il comportait six voitures.
Il n’est jamais arrivé.
À proximité de Dhanushkodi, les eaux ont balayé la voie ferrée et le train entier a été emporté. Les conditions étaient si mauvaises que le personnel ferroviaire n’a pas immédiatement pu déterminer ce qui lui était arrivé.
Le lendemain matin, alors que la tempête s’était temporairement calmée, des employés n’ont aperçu qu’une immense étendue d’eau. Ce n’est que plus tard qu’une partie de la locomotive a été repérée.
Le rapport de la Commission of Railway Safety publié en 1967 estimait la présence de 100 à 110 passagers et de 18 employés des chemins de fer. Tous auraient péri. Le nombre exact reste cependant impossible à établir avec certitude, notamment parce que tous les voyageurs n’étaient pas nécessairement enregistrés.
C’est pourquoi le chiffre de « 115 victimes », souvent répété dans les récits consacrés à Dhanushkodi, donne une précision que les sources historiques ne permettent pas réellement.
Ruines de l’ancienne gare ferroviaire de Dhanushkodi, endommagée lors du cyclone de 1964. Crédit photo D Kartikeyan (CC BY-SA 4.0).
La fin d’une liaison entre l’Inde et le Sri Lanka
La destruction ne s’est pas limitée au train.
La voie ferrée vers Dhanushkodi, la gare, le port et le débarcadère ont été ravagés. Le pont de Pamban, qui reliait l’île au continent, a lui aussi subi d’importants dégâts, même s’il a ensuite été remis en service.
En revanche, la ligne ferroviaire entre Pamban et Dhanushkodi n’a jamais été reconstruite.
Le cyclone a ainsi mis fin à un système de transport qui permettait depuis plusieurs décennies de passer du sud de l’Inde au Sri Lanka en combinant train et ferry.
Après la catastrophe, les autorités de l’État de Madras ont considéré l’ancienne ville comme impropre à l’habitation. C’est de cette décision et de l’abandon de ses infrastructures qu’est née l’image de « ville fantôme » aujourd’hui associée à Dhanushkodi.
La formule est efficace, mais elle mérite quelques nuances.
Ruines de l’ancienne église de Dhanushkodi, l’un des bâtiments restés debout après la destruction de la ville en 1964. Crédit photo Clt13 (CC BY-SA 3.0).
Quelles ruines peut-on encore voir à Dhanushkodi ?
Le sable, le vent et l’air salin continuent lentement de grignoter les vestiges, mais plusieurs bâtiments restent reconnaissables.
Parmi les ruines les plus connues figurent celles de l’ancienne gare ferroviaire et de l’église. D’autres murs correspondent à des bâtiments publics ou civils de l’ancienne ville.
Les photographies anciennes ne permettent pas toujours d’identifier chaque structure avec certitude. Une image de Mike Prince présente par exemple deux constructions comme étant probablement les anciens bâtiments du bureau de poste et de l’hôpital : le « probablement » mérite d’être conservé.
Ruines de Dhanushkodi, présentées par le photographe comme probablement celles de l’ancien bureau de poste et de l’hôpital. Crédit photo Mike Prince (CC BY 2.0).
Les ruines n’ont rien d’un décor figé : certaines disparaissent progressivement sous le sable tandis que d’autres sont attaquées par l’érosion marine. La géographie qui a rendu Dhanushkodi vulnérable en 1964 continue donc de transformer le site.
Les villes fantômes ont des histoires très différentes. Certaines, comme Calico en Californie ou Garnet dans le Montana, doivent leur déclin à l’abandon d’activités minières. À Dhanushkodi, c’est une catastrophe naturelle qui a pratiquement effacé la ville en quelques heures.
Dhanushkodi est-elle vraiment une ville fantôme ?
Pas complètement.
Après 1964, l’ancienne ville n’a jamais retrouvé son rôle de terminal ferroviaire et maritime. La majeure partie de la population a quitté les lieux, et aucune reconstruction urbaine comparable à l’ancien Dhanushkodi n’a eu lieu.
Mais la région n’est pas déserte.
Des familles de pêcheurs vivent toujours autour de Dhanushkodi et exploitent les eaux côtières. Petites embarcations, huttes et installations de pêche offrent donc un contraste assez saisissant avec les ruines voisines.
Habitations de pêcheurs à Dhanushkodi, plusieurs décennies après la destruction de l’ancienne ville. Crédit photo Ryan (CC BY 2.0).
Dhanushkodi est donc davantage une ancienne ville détruite dont les ruines sont restées sur place qu’une cité totalement abandonnée.
Cette nuance n’empêche pas le surnom de « Ghost Town of India » d’être désormais largement utilisé, y compris dans la communication touristique locale.
L’Inde possède d’autres lieux désertés aux histoires très différentes, comme Bhangarh, entourée de légendes.
Peut-on visiter Dhanushkodi aujourd’hui ?
Oui, et l’accès n’a plus grand-chose à voir avec celui des décennies qui ont suivi le cyclone.
Dhanushkodi se trouve à environ 18 à 20 km de Rameswaram. Pendant longtemps, la dernière partie du trajet devait se faire sur le sable à pied ou dans des véhicules adaptés.
Une route moderne relie désormais la région à Arichal Munai, à l’extrémité de la langue de terre. Le dernier tronçon de 9,5 km, entre Mugundharayarchatiram et Arichal Munai via Dhanushkodi, a été achevé puis officiellement ouvert en juillet 2017.
La route longe une bande de terre extraordinairement étroite, avec la mer presque constamment visible de part et d’autre.
Les principaux arrêts sont les ruines de Dhanushkodi, l’ancienne gare, l’église, la plage et enfin Arichal Munai.
Les autorités locales indiquent que Dhanushkodi est accessible par la route depuis Rameswaram. Les conditions d’accès peuvent toutefois varier selon la météo et l’état de la mer : sur cette côte, le paysage est magnifique, mais 1964 a rappelé de manière assez brutale qui décidait en dernier ressort.
Commerce de poisson séché dans le village de pêcheurs de Dhanushkodi en 2015, preuve que le secteur n’est pas totalement abandonné malgré son surnom de ville fantôme. Crédit photo Rudolph.A.furtado (CC0 1.0).
Arichal Munai, là où la route s’arrête
En continuant au-delà des ruines, la route mène jusqu’à Arichal Munai, le point terminal accessible à l’extrémité de l’île.
La terre y devient une mince flèche sableuse entourée d’eau. Selon la géographie locale, le côté nord donne vers le détroit de Palk tandis que le sud s’ouvre sur le golfe de Mannar.
Le Sri Lanka se trouve de l’autre côté du détroit, à quelques dizaines de kilomètres seulement.
Dhanushkodi occupe également une place importante dans la tradition hindoue : selon le Ramayana, la région serait associée au pont de Rama, ou Ram Setu, reliant symboliquement l’Inde au Sri Lanka. Le nom Dhanushkodi est généralement traduit par « extrémité de l’arc ».
Histoire, géographie et mythologie se superposent donc sur quelques kilomètres de sable.
Une ville effacée, mais pas oubliée
Dhanushkodi n’est pas remarquable simplement parce qu’il reste quelques murs au milieu du sable.
Son histoire raconte la disparition presque instantanée d’un nœud de transport entre deux pays, la mort de dizaines de passagers dans un train englouti, puis l’abandon d’une infrastructure que personne n’a choisi de reconstruire.
Mais le site raconte aussi ce qui s’est passé ensuite : le retour des pêcheurs, la progression du tourisme et l’ouverture d’une route jusque dans cette zone longtemps isolée.
Les ruines de Dhanushkodi se trouvent ainsi dans une situation assez inhabituelle : elles témoignent d’une ville disparue tout en étant entourées d’un territoire qui, lui, continue de vivre.
Pour d’autres lieux où les rues se sont vidées mais où les bâtiments racontent encore leur histoire, voir également cette sélection de villes fantômes.
Une hutte en ruine photographiée à Dhanushkodi en 2015, dans le paysage de cette ancienne ville largement abandonnée après 1964. Crédit photo Shivamsp182 (CC BY-SA 4.0).
Sources pour aller plus loin
- India Meteorological Department / Mausam – A synoptic study of Rameswaram Cyclone of December 1964 and the storm wave caused by it
- The Indian Express – The new Pamban Bridge and story of the 1964 cyclone, when a train full of passengers was washed away
- The Indian Express – Once upon a time, one could catch a train from Madras to Colombo
- Rameswaram Municipality – Dhanushkodi et lieux d’intérêt
- Tamil Nadu Tourism – Dhanushkodi
- Ministry of Road Transport and Highways – liaison routière Dhanushkodi / Arichal Munai







