Dans le nord-ouest de l’Arabie saoudite, au milieu des paysages rocheux d’AlUla, les tombeaux de Madain Saleh surgissent du grès avec des façades monumentales qui évoquent immédiatement Pétra. Le site, aujourd’hui surtout connu sous son nom antique de Hégra, également écrit Hegra et appelé Mada’in Salih ou Al-Hijr, était l’une des grandes cités du royaume nabatéen. Il se trouve à environ 500 kilomètres au sud-est de Pétra, sa célèbre cousine jordanienne.
Mais réduire Hégra à une « seconde Pétra » serait presque dommage. Le site archéologique compte 111 tombeaux monumentaux, dont 94 possèdent une façade décorée, mais aussi les vestiges d’une véritable ville, des sanctuaires, plus de 130 puits et des inscriptions vieilles de près de 2 000 ans. Certaines indiquent encore le nom du propriétaire du tombeau, celui de sa famille et même celui du tailleur de pierre chargé de creuser la façade.
La nécropole de Qasr al-Bint à Hégra, l’un des grands ensembles de tombeaux de Madain Saleh. Crédit photo Carole Raddato (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Madain Saleh, Mada’in Salih, Al-Hijr et Hégra désignent le même grand site archéologique de la région d’AlUla.
- Hégra est le plus important site nabatéen conservé au sud de Pétra.
- Le site possède 111 tombeaux monumentaux, dont 94 à façade décorée.
- Environ un tiers des tombeaux décorés portent des inscriptions juridiques en nabatéen.
- Les tombeaux inscrits connus sont datés entre 1 et 75 apr. J.-C..
- La cité nabatéenne occupait environ 50 hectares et était entourée d’un rempart.
- Plus de 130 puits alimentaient la ville et son oasis.
- Le royaume nabatéen a été annexé par Rome en 106 apr. J.-C..
- Hégra est devenu en 2008 le premier site d’Arabie saoudite inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Madain Saleh ou Hégra : la « seconde Pétra » d’Arabie saoudite
Le nom peut prêter à confusion tant le site en possède.
Hégra est son nom antique. On rencontre aussi Al-Hijr et surtout Mada’in Salih, généralement écrit Madain Saleh dans les textes occidentaux.
Aujourd’hui, le nom Hegra est largement utilisé pour présenter le site archéologique d’AlUla aux visiteurs.
La comparaison avec Pétra n’est pas uniquement touristique. Les deux villes appartenaient au même monde nabatéen. Les Nabatéens, dont le royaume s’est développé entre la péninsule Arabique et le Levant, avaient fait fortune notamment grâce aux routes commerciales qui reliaient l’Arabie au monde méditerranéen.
Hégra occupait une position importante sur les routes caravanières, en particulier celles empruntées pour transporter l’encens et d’autres marchandises précieuses.
L’UNESCO la décrit comme le plus important site conservé de la civilisation nabatéenne au sud de Pétra.
Les ressemblances sont évidentes : façades monumentales taillées directement dans le grès, architecture funéraire spectaculaire, maîtrise de l’eau et mélange d’influences architecturales venues de plusieurs régions du monde antique.
Les décors de Hégra associent ainsi des éléments nabatéens à des influences assyriennes, égyptiennes, phéniciennes et hellénistiques.
Façades de tombeaux nabatéens taillées dans le grès de Jabal al-Ahmar, l’une des nécropoles de Hégra à Madain Saleh. Crédit photo Sammy Six (CC BY 2.0).
111 tombeaux monumentaux creusés dans le grès
Hégra compte précisément 111 tombeaux monumentaux, dont 94 sont ornés d’une façade décorée.
Les nécropoles entouraient la zone urbaine et leurs dimensions varient énormément : certaines façades ne dépassent pas trois mètres, tandis que les plus imposantes atteignent une vingtaine de mètres.
Les tailleurs de pierre travaillaient directement dans les masses de grès, généralement du haut vers le bas. Cette méthode évitait notamment que les gravats produits en cours de chantier ne viennent endommager les parties déjà sculptées.
Corniches à degrés, frontons, pilastres, chapiteaux, aigles, visages et créatures sculptées composent un répertoire qui donne parfois l’impression qu’une architecture classique a été plaquée sur une falaise.
Deux façades de tombeaux nabatéens sculptées côte à côte dans un grand bloc de grès à Madain Saleh. Crédit photo سعید مسعودیان (CC BY-SA 4.0).
Les façades ne correspondent d’ailleurs pas toujours à la taille de la chambre funéraire. Leur monumentalité servait aussi à afficher le rang, la richesse ou le prestige de la famille propriétaire.
À ce titre, Hégra est autant une nécropole qu’une gigantesque collection de cartes de visite en pierre.
Qasr al-Farid, le célèbre « château solitaire »
Le tombeau le plus reconnaissable de Hégra est probablement Qasr al-Farid, littéralement le « château solitaire ».
Malgré son surnom, il ne s’agit évidemment pas d’un château mais d’un tombeau nabatéen, également connu comme le tombeau de Lihyan fils de Kuza.
Il a été creusé dans un énorme bloc de grès isolé, ce qui lui donne son apparence spectaculaire. Sa façade est restée inachevée : les parties inférieures permettent encore de distinguer jusqu’où le travail des tailleurs de pierre avait progressé.
Le ministère français de la Culture le présente comme le plus grand et le plus emblématique tombeau de Hégra. Le plus grand tombeau à façade décorée du site atteint environ 21 mètres de hauteur.
Qasr al-Farid, le tombeau nabatéen inachevé taillé dans un bloc de grès isolé à Hégra. Crédit photo Carole Raddato (CC BY-SA 2.0).
Vous pouvez découvrir plus en détail Qasr al-Farid et son étonnante façade inachevée.
Des inscriptions vieilles de 2 000 ans sur les façades
Les tombeaux de Hégra ne se contentent pas d’être spectaculaires. Ils parlent.
Environ un tiers des 94 tombeaux à façade décorée portent une inscription juridique rédigée en nabatéen.
Celles-ci peuvent préciser :
- le nom de la personne ayant commandé le tombeau ;
- les membres de la famille autorisés à y être enterrés ;
- la date de sa réalisation ;
- le nom du ou des tailleurs de pierre ;
- les droits attachés à la sépulture et parfois les interdictions concernant son utilisation.
Toutes les façades portant une inscription datée connues à Hégra ont été réalisées entre 1 et 75 apr. J.-C., ce qui permet aux archéologues de suivre assez précisément l’évolution de l’architecture funéraire nabatéenne.
Certains cas rendent cette documentation presque étonnamment moderne.
La tombe n°30 de Qasr al-Bint, datée de 35 apr. J.-C., était par exemple partagée entre deux femmes qui n’appartenaient pas à la même famille : Hagar bint Hafi et Mahmiyyat bint Wa’ilat. L’inscription organisait la répartition de l’espace funéraire entre leurs descendants.
Détail de la tombe n°30 de la nécropole de Qasr al-Bint, dont les inscriptions documentent notamment ses deux propriétaires et leurs familles. Crédit photo Carole Raddato (CC BY-SA 2.0).
Ces textes sont une mine d’informations car, contrairement à une façade silencieuse, ils permettent parfois de relier directement un monument à des individus ayant réellement vécu dans la cité.
Ce que les tombeaux révèlent des morts de Hégra
Les fouilles archéologiques franco-saoudiennes ont également permis de comprendre comment certains habitants de Hégra préparaient leurs morts.
Le défunt pouvait être enveloppé dans trois couches successives de tissu. Une couche était enduite d’un mélange de résines et d’acides gras qui devait ralentir la décomposition.
Un masque funéraire en cuir pouvait recouvrir le visage, avant qu’une dernière enveloppe de cuir fermée par des lanières ne protège le corps.
Dans une sépulture, les archéologues ont découvert autour du cou du mort quelque chose de beaucoup plus inattendu : un collier composé de dattes fraîches enfilées sur un fil végétal.
Le corps était ensuite transporté jusqu’au tombeau et placé dans une niche de la chambre funéraire. Des offrandes déposées dans des récipients en céramique pouvaient accompagner l’inhumation.
Ces découvertes donnent une dimension beaucoup plus humaine à des monuments dont on ne voit généralement que les façades.
D’autres régions ont développé des architectures funéraires radicalement différentes. Dans la péninsule Arabique, les étranges tombes en ruche d’Al-Ayn, à Oman, sont ainsi antérieures de plusieurs millénaires aux tombeaux nabatéens de Hégra.
Hégra était aussi une véritable ville dans le désert
Les images de Madain Saleh donnent facilement l’impression d’une vaste nécropole isolée au milieu du sable.
À l’époque nabatéenne, la réalité était très différente.
Au centre du site se trouvait une ville d’environ 50 hectares, protégée par un rempart muni de bastions. Des rues et ruelles séparaient des quartiers essentiellement composés de maisons en briques crues.
La disparition de ces constructions plus fragiles explique pourquoi les tombeaux creusés dans la roche dominent aujourd’hui autant le paysage archéologique.
La cité comprenait également des espaces religieux. À Jabal Ithlib, au nord-est du site, se trouvaient notamment des salles de banquet rupestres utilisées lors de réunions de confréries religieuses.
Jabal Ithlib, secteur religieux de l’ancienne Hégra, dans le paysage rocheux d’AlUla. Crédit photo Carole Raddato (CC BY-SA 2.0).
Les archéologues ont notamment identifié des salles équipées de trois banquettes, ou triclinia, dans lesquelles des repas collectifs pouvaient être organisés.
Plus de 130 puits pour alimenter l’oasis
La présence d’une grande cité dans ce milieu aride reposait sur une remarquable maîtrise de l’eau.
Les Nabatéens avaient aménagé plus de 130 puits, creusés à la fois dans les sédiments et le grès pour atteindre une nappe phréatique relativement proche de la surface.
Certains puits pouvaient atteindre :
- jusqu’à 7 mètres de diamètre ;
- et environ 20 mètres de profondeur.
Cette eau alimentait une véritable agriculture d’oasis.
Les analyses archéobotaniques ont révélé la culture de palmiers dattiers, mais aussi d’oliviers, grenadiers, figuiers et vignes. Plus près du sol poussaient différentes céréales et légumineuses, notamment blé, orge, lentilles et pois chiches.
Hégra n’était donc pas une avant-poste poussiéreux survivant péniblement dans le désert : c’était une oasis organisée, agricole et commerciale.
Tombeaux nabatéens creusés dans les formations de grès du secteur de Qasr al-Sani à Madain Saleh. Crédit photo Sammy Six (CC BY 2.0).
De la cité nabatéenne à l’Empire romain
Au début du IIe siècle, la situation politique change brutalement.
En 106 apr. J.-C., l’empereur Trajan annexe le royaume nabatéen. Le territoire devient la province romaine d’Arabie.
Hégra se retrouve alors intégrée à l’Empire romain.
Des inscriptions en grec et en latin témoignent de la présence de soldats romains. En 2015, la mission archéologique franco-saoudienne a également identifié sur le site les vestiges d’un camp militaire romain, situé à l’extrémité méridionale de cette partie de l’Empire.
L’activité du lieu évolue ensuite progressivement, mais l’ancienne route commerciale continue d’être utilisée pendant des siècles, notamment par les caravanes et plus tard par les pèlerins se dirigeant vers La Mecque.
Pourquoi Hégra ressemble-t-elle autant à Pétra ?
Pétra et Hégra appartiennent au même monde nabatéen, mais Hégra n’est pas une simple copie réduite de la capitale jordanienne.
Les deux sites partagent pourtant plusieurs caractéristiques immédiatement reconnaissables :
- des monuments directement sculptés dans le grès ;
- des façades funéraires monumentales ;
- un mélange d’influences architecturales orientales et méditerranéennes ;
- une position stratégique sur de grands axes commerciaux ;
- une maîtrise remarquable de l’approvisionnement en eau.
Hégra possède en revanche un avantage précieux pour les archéologues : son abandon relativement précoce et son climat sec ont permis de conserver un ensemble particulièrement cohérent.
C’est cette parenté qui explique le surnom de « seconde Pétra », et aussi pourquoi les images du site sont associées aux recherches sur une « Pétra d’Arabie saoudite ».
Pour d’autres architectures funéraires directement sculptées dans une paroi rocheuse, on peut également comparer Hégra aux immenses tombeaux royaux de Naqsh-e Rostam en Iran.
Un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO
En 2008, le site archéologique de Hégra est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial.
Il devient ainsi le premier site d’Arabie saoudite à obtenir cette reconnaissance de l’UNESCO.
Le bien inscrit couvre plus de 1 600 hectares et protège non seulement les tombeaux mais aussi les vestiges urbains, les inscriptions, les espaces religieux et les installations hydrauliques.
Ses coordonnées de référence UNESCO sont approximativement 26°47′ N, 37°57′ E.
Longtemps difficile d’accès pour les voyageurs étrangers, Hégra est désormais l’un des principaux sites patrimoniaux ouverts au tourisme dans la région d’AlUla.
Tombeaux nabatéens aménagés dans un imposant affleurement de grès sculpté par l’érosion à Madain Saleh. Crédit photo Sammy Six (CC BY 2.0).
Une attaque meurtrière contre des Français en 2007
Le développement touristique actuel de Hégra ne doit pas faire oublier un épisode tragique survenu dans la région.
Le 26 février 2007, neuf Français expatriés en Arabie saoudite revenaient d’une excursion à Madain Saleh lorsqu’ils ont été attaqués par des hommes armés au nord de Médine. Trois adultes ont été tués lors de la fusillade et un adolescent de 17 ans, grièvement blessé, est mort le lendemain à l’hôpital, portant le bilan à quatre morts. Les cinq autres membres du groupe, des femmes et des enfants, ont survécu.
L’attaque avait été qualifiée d’acte terroriste par les autorités saoudiennes, mais aucune organisation ne l’avait revendiquée. L’enquête s’est ensuite dirigée vers plusieurs suspects appartenant aux milieux djihadistes saoudiens ; des membres d’Al-Qaïda ont notamment été soupçonnés d’être impliqués. Les forces de sécurité saoudiennes ont arrêté ou tué les principaux suspects recherchés dans les mois suivants.
Cet attentat appartient toutefois à l’histoire du site et ne décrit pas à lui seul les conditions de visite actuelles de Hégra, qui est aujourd’hui l’un des principaux sites touristiques organisés de la région d’AlUla.
Visiter Hégra et Madain Saleh aujourd’hui
Hégra se visite aujourd’hui dans le cadre de circuits organisés au départ de la région d’AlUla.
Au moment de cette mise à jour, le site officiel Experience AlUla propose notamment une visite classique à partir de 95 SAR par personne. Selon la formule choisie, les visites durent environ deux à trois heures.
Quelques règles sont importantes :
- la réservation à l’avance est fortement recommandée, le nombre de visites quotidiennes étant limité ;
- il n’est pas possible de parcourir librement Hégra avec sa propre voiture ;
- les circuits se font notamment en autocar ou en véhicule 4×4 avec guide ;
- l’accès à l’intérieur des tombeaux est interdit sauf espace spécifiquement autorisé ;
- un parking gratuit est disponible à la porte sud de Hégra.
Les visiteurs passent généralement par plusieurs sites majeurs, dont Qasr al-Farid, Jabal Ithlib, Jabal Ahmar et différentes nécropoles.
Les tarifs, horaires et parcours pouvant évoluer, mieux vaut consulter le site officiel Experience AlUla consacré à Hégra avant le déplacement.
La région ne se limite d’ailleurs pas aux vestiges nabatéens : l’ancienne ville d’AlUla conserve également une architecture traditionnelle spectaculaire, très différente des façades de grès de Hégra.
Coordonnées GPS : 26.783611, 37.955000. Voici la position sur Google Maps:
Hégra et ses tombeaux en vidéo
Une vue d’ensemble permet de mieux saisir l’échelle de Hégra : les tombeaux ne forment pas un monument unique mais sont dispersés entre d’immenses formations de grès dans le paysage désertique d’AlUla. Cette vidéo consacrée au site archéologique permet notamment d’observer ses façades nabatéennes et leur environnement.
Une cité beaucoup plus riche que sa collection de tombeaux
Les tombeaux de Madain Saleh restent ce que l’on remarque en premier : leurs portes sombres et leurs façades géométriques découpées dans des rochers isolés donnent au paysage une allure presque irréelle.
Mais Hégra est surtout intéressante lorsque l’on regarde derrière cette image de « seconde Pétra ».
Les inscriptions permettent de retrouver le nom de ceux qui possédaient les sépultures. Les fouilles révèlent la façon dont leurs morts étaient enveloppés et accompagnés d’offrandes. Les puits montrent comment une importante communauté pouvait vivre et cultiver une oasis en plein désert. Et les vestiges romains rappellent que la cité n’a pas disparu lorsque le royaume nabatéen a été absorbé par Rome.
Deux mille ans plus tard, les façades monumentales sont toujours là. Les maisons de briques crues ont presque disparu, les caravanes ne traversent plus l’oasis, mais la pierre continue de raconter une ville qui était nettement plus vivante que ne le laisse imaginer aujourd’hui son extraordinaire décor funéraire.
Sources pour aller plus loin
- UNESCO – Site archéologique de Hegra (al-Hijr / Madā’in Ṣāliḥ)
- Ministère français de la Culture – Hégra, recherches archéologiques franco-saoudiennes
- Experience AlUla – informations officielles pour visiter Hégra








