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L’étonnante sauterelle rose

Une sauterelle rose posée au milieu d’un feuillage vert semble presque avoir raté le mémo sur le camouflage. Pourtant, ces insectes existent réellement. Il ne s’agit ni d’une espèce particulière ni, contrairement à ce que l’on peut parfois lire, d’une « maladie ». Chez plusieurs sauterelles, une coloration inhabituelle allant du rose pâle au rose vif est associée à un phénomène pigmentaire appelé érythrisme.

Le cas le mieux documenté est celui d’Amblycorypha oblongifolia, la sauterelle à ailes oblongues d’Amérique du Nord, chez laquelle les formes roses sont héréditaires. Mais la nature vient ajouter une petite complication au dossier : une étude publiée en 2026 décrit une autre sauterelle rose, Arota festae, devenue entièrement verte en quelques jours. Toutes les sauterelles roses ne sont donc probablement pas roses pour exactement la même raison.

Criquet rose posé sur une feuille verte, exemple spectaculaire de coloration rose chez un orthoptère
Un criquet rose posé sur une feuille verte, où sa coloration inhabituelle contraste fortement avec la végétation. La source ne précise pas l’espèce exacte. Crédit photo binnerstam@telia.com / Depositphotos (licence standard Depositphotos).

À retenir

  • Une sauterelle rose n’est pas une espèce particulière : plusieurs espèces d’orthoptères peuvent présenter cette coloration.
  • Chez Amblycorypha oblongifolia, les formes roses sont liées à une variation génétique héréditaire généralement appelée érythrisme.
  • Une sauterelle rose n’est pas albinos : les deux phénomènes pigmentaires sont différents.
  • Le vert reste beaucoup plus fréquent dans la nature, notamment parce qu’il constitue généralement un meilleur camouflage dans la végétation.
  • Des orthoptères roses peuvent également être observés en France et en Europe, sans qu’il s’agisse pour autant d’Amblycorypha oblongifolia.
  • Une étude publiée en 2026 a documenté une Arota festae adulte passant du rose vif au vert en onze jours, montrant que toutes les colorations roses ne sont pas nécessairement permanentes.
  • Le terme « sauterelle rose » est souvent employé au sens large : certaines photos montrent en réalité des criquets roses, reconnaissables notamment à leurs antennes beaucoup plus courtes.

Sauterelle ou criquet : quelle différence ?

Dans le langage courant, le mot « sauterelle » est souvent utilisé pour désigner différents orthoptères. En entomologie, sauterelles et criquets appartiennent pourtant à deux groupes différents.

Le moyen le plus simple de les distinguer est de regarder leurs antennes : les sauterelles, notamment celles de la famille des Tettigoniidae, possèdent généralement de très longues antennes, souvent plus longues que leur corps. Les criquets, appartenant aux Caelifera, ont au contraire des antennes beaucoup plus courtes.

Ainsi, certaines photographies présentées sur internet comme des « sauterelles roses » montrent en réalité des criquets roses. Le phénomène de coloration rose peut concerner différents orthoptères, même si Amblycorypha oblongifolia, avec ses immenses antennes, est bien une véritable sauterelle.

Pourquoi certaines sauterelles sont-elles roses ?

Chez Amblycorypha oblongifolia, la coloration inhabituelle est généralement expliquée par l’érythrisme, un phénomène pigmentaire héréditaire associé à une forte expression des teintes rouges ou roses.

L’espèce est normalement verte, mais des individus jaunes, orangés, bruns, beiges ou franchement roses ont également été documentés. L’Université de Floride rappelle que l’entomologiste Joseph Hancock a démontré dès 1916 que ces variations de couleur pouvaient être transmises à la descendance.

La couleur ne provient donc pas de ce que mange l’insecte. Rien à voir avec le flamant rose dont le plumage dépend en partie des caroténoïdes de son alimentation : une sauterelle ne devient pas rose après avoir abusé des pétales au déjeuner.

Amblycorypha oblongifolia rose près de Mount Peter dans l'État de New York


Une sauterelle rose photographiée dans les bois près de Mount Peter, dans l’État de New York. Le photographe précise que son rose fluorescent n’a pas été renforcé numériquement. Crédit photo Richard Whitby (CC BY-SA 2.0).

Une sauterelle rose est-elle albinos ?

Non. L’expression « sauterelle albinos » est souvent utilisée dans les recherches et sur les réseaux sociaux, mais une sauterelle rose n’est pas albinos.

L’albinisme correspond à une absence ou une forte réduction de certains pigments. L’érythrisme désigne au contraire une coloration dans laquelle les pigments rouges ou rosés deviennent particulièrement présents.

Le résultat visuel est donc très différent : un insecte albinos ou très dépigmenté paraît généralement blanchâtre ou extrêmement pâle, alors qu’un insecte atteint d’érythrisme peut afficher un rose spectaculaire.

Il faut également éviter d’en faire une règle absolue pour tous les orthoptères roses : le mécanisme a été étudié chez certaines espèces seulement, et les découvertes récentes montrent que plusieurs processus peuvent probablement produire une apparence comparable.

Amblycorypha oblongifolia, la sauterelle rose la mieux documentée

Amblycorypha oblongifolia appartient à la famille des Tettigoniidae. Le nom français recommandé est sauterelle à ailes oblongues ; au Québec, on rencontre également le nom de scuddérie à ailes oblongues.

L’adulte mesure environ 40 à 52 mm. Ses très longues antennes dépassent largement le corps et ses ailes relativement larges s’étendent au-delà de l’abdomen.

L’espèce vit essentiellement dans l’est des États-Unis et se rencontre également au Québec et en Ontario. Sa coloration habituelle est verte, ce qui lui permet de se fondre beaucoup plus facilement dans la végétation.

Amblycorypha oblongifolia verte, coloration habituelle de la sauterelle à ailes oblongues
Une Amblycorypha oblongifolia présentant sa coloration verte habituelle. Crédit photo Shiv’s fotografia (CC BY-SA 4.0).

Le rose n’est d’ailleurs pas la seule fantaisie disponible au catalogue. Amblycorypha oblongifolia peut présenter des formes jaunes, orange, brunes ou intermédiaires.

Sauterelle Amblycorypha oblongifolia rose orangé en Floride


Une forme rose orangé photographiée au Florida Panther National Wildlife Refuge en 2005. Crédit photo Jenny (CC BY-SA 2.0).

Les expériences historiques de Hancock sont particulièrement intéressantes. Une femelle rose croisée avec un mâle vert a donné une petite descendance comprenant davantage d’individus roses que verts. Les données sont trop limitées pour transformer cela en loi universelle, mais elles font partie des éléments suggérant que les caractères roses peuvent avoir une expression dominante chez certaines sauterelles érythristiques.

Pourquoi les sauterelles roses sont-elles rares ?

Sur une feuille verte, l’inconvénient saute assez vite aux yeux : un insecte rose vif se repère beaucoup plus facilement qu’un insecte vert.

Pour de nombreuses sauterelles, la couleur et la forme participent normalement à une stratégie de camouflage. Certaines poussent cet art très loin, comme cette sauterelle presque invisible sur une écorce.

Une forme rose peut donc être plus exposée aux oiseaux, reptiles et autres prédateurs lorsqu’elle se trouve dans un environnement majoritairement vert. Il n’existe cependant pas de fréquence universelle fiable permettant d’affirmer qu’« une sauterelle sur 500 » ou toute autre proportion fixe serait rose : les chiffres varient selon les espèces, les populations et les observations.

Et le rose n’est pas nécessairement toujours un camouflage catastrophique. Sur certaines fleurs, feuilles rouges ou jeunes feuilles encore rosées, il peut au contraire devenir étonnamment efficace.

Insecte rose de l'ordre des Orthoptères camouflé parmi des fleurs roses
Un orthoptère rose, dont l’espèce n’est pas déterminée précisément sur la source, se fond beaucoup mieux parmi ces fleurs que sur une feuille uniformément verte. Crédit photo Louise Docker (CC BY 2.0).

Chez d’autres insectes, l’association avec les fleurs est poussée encore plus loin. La mante orchidée utilise par exemple son apparence florale pour se dissimuler tout en chassant.

Les sauterelles roses sont connues depuis longtemps

On lit parfois que les scientifiques n’ont remarqué les sauterelles roses qu’en 1887. Les sources historiques ne confirment pas cette date.

Une étude scientifique publiée en 2026 rappelle que des formes roses de Tettigoniidae sont mentionnées dans la littérature au moins depuis 1878. William T. Davis a publié une note consacrée aux pink katydids en 1912, puis Joseph Hancock a détaillé l’hérédité de leur coloration en 1916.

Plus étonnant encore, une représentation artistique est antérieure à ces travaux scientifiques. L’illustratrice britannique Ann Lee (1753-1790) a réalisé une remarquable étude d’une sauterelle rose entre 1770 et 1800. Il s’agit évidemment d’une œuvre artistique et non d’une publication scientifique, mais elle montre que ces insectes inhabituels avaient déjà attiré l’œil bien avant les études génétiques.

Illustration ancienne d'une sauterelle rose réalisée par Ann Lee entre 1770 et 1800
Étude d’une sauterelle rose réalisée à l’aquarelle et à la gouache par l’artiste britannique Ann Lee entre 1770 et 1800. Crédit photo Ann Lee / Royal Albert Memorial Museum & Art Gallery (CC0 1.0).

Une sauterelle rose n’est pas forcément Amblycorypha oblongifolia

Le terme « sauterelle rose » décrit une apparence, pas une espèce.

Des formes roses ont été signalées chez plusieurs Tettigoniidae, mais aussi chez d’autres orthoptères. Il faut donc être prudent lorsqu’une photographie circule sans identification : deux insectes roses peuvent appartenir à des espèces très éloignées.

Un bel exemple est Amblycorypha insolita, une autre sauterelle nord-américaine dont des individus roses sont également connus.

Femelle Amblycorypha insolita rose photographiée en Arizona
Une femelle rose (foncé) d’Amblycorypha insolita photographiée dans les Santa Catalina Mountains, en Arizona. Crédit photo Katja Schulz (CC BY 2.0).

Cette diversité explique aussi pourquoi les insectes naturellement roses constituent un ensemble bien plus varié qu’on pourrait le croire au premier coup d’œil.

Peut-on voir une sauterelle rose en France ?

Oui, des orthoptères roses peuvent être observés en France. Mais il ne faut pas en conclure qu’Amblycorypha oblongifolia vit chez nous : cette espèce est nord-américaine.

L’Atlas de la biodiversité de Vauréal, dans le Val-d’Oise, documente par exemple une femelle immature entièrement rose découverte le 3 juin 2020. L’insecte a été identifié prudemment comme un criquet probablement appartenant au genre Chortippus.

C’est également l’occasion de préciser une confusion fréquente. En français, les Tettigoniidae sont les véritables sauterelles, reconnaissables notamment à leurs très longues antennes. Les Acrididae aux antennes plus courtes sont plutôt appelés criquets. Dans les recherches Google et le langage courant, « sauterelle rose » sert toutefois souvent à désigner les deux.

Pour illustrer ce phénomène européen, cette excellente macrophotographie montre un Pseudochorthippus parallelus présentant une coloration rose inhabituelle.

Pseudochorthippus parallelus européen présentant une coloration rose inhabituelle


Un Pseudochorthippus parallelus européen présentant une remarquable coloration rose atypique. Crédit photo HeWall / Depositphotos (licence standard Depositphotos).

En 2026, une sauterelle rose est même devenue verte

Une observation publiée en mars 2026 dans la revue scientifique Ecology oblige à nuancer sérieusement l’équation « sauterelle rose = érythrisme génétique permanent ».

Les chercheurs ont étudié une femelle adulte d’Arota festae découverte le 27 mars 2025 sur l’île Barro Colorado, au Panama. L’insecte, long d’environ 27 mm, était d’un rose extrêmement vif alors que cette espèce est normalement vert clair.

Quatre jours plus tard, le rose avait déjà nettement pâli. Le 7 avril, soit onze jours après sa découverte, la sauterelle était devenue complètement verte et impossible à distinguer visuellement des individus verts ordinaires. Elle est restée ainsi jusqu’à sa mort naturelle à la fin du mois.

Ce changement s’est produit chez un adulte, sans passage vers un nouveau stade de développement.

Les chercheurs insistent toutefois sur une limite essentielle : l’observation ne porte que sur un seul individu. On ne peut donc pas conclure que toutes les sauterelles roses sont capables de changer de couleur.

Ils avancent notamment l’hypothèse qu’Arota festae pourrait profiter temporairement d’une couleur rose pour ressembler aux jeunes feuilles de certaines plantes tropicales, qui passent elles-mêmes du rose ou rouge au vert pendant leur développement. Le mécanisme précis et les signaux déclenchant le changement restent à déterminer.

Criquet rose perché sur une tige, exemple de coloration rose inhabituelle chez un orthoptère
Un criquet rose perché sur une tige. La source photographique ne précise pas l’espèce exacte de cet orthoptère. Crédit photo chris2766 / Depositphotos (licence standard Depositphotos).

Une sauterelle rose en vidéo

L’aspect spectaculaire de ces insectes explique que chaque observation un peu nette fasse rapidement le tour du web. Cette vidéo montre un individu rose vif, bien plus facile à repérer que ses cousins verts.

Quel est le prix d’une sauterelle rose ?

Il n’existe pas de prix officiel ou standard pour une sauterelle rose, tout simplement parce que « sauterelle rose » ne désigne pas une espèce commercialisée précise.

Le rose est une variation de coloration susceptible d’apparaître chez plusieurs espèces. Si un éleveur propose occasionnellement un individu présentant cette particularité, son prix dépend donc avant tout de l’espèce, de son origine, de l’élevage et du marché concerné.

Autrement dit, la rareté visuelle ne permet pas d’annoncer sérieusement qu’une sauterelle rose « vaut » telle ou telle somme. Et un spécimen sauvage inhabituel gagne davantage à rester dans son milieu naturel qu’à se découvrir soudain une carrière de Pokémon collector.

Sauterelle rose Amblycorypha oblongifolia photographiée en Ontario
Une sauterelle rose Amblycorypha oblongifolia photographiée dans le parc provincial Rondeau, en Ontario. Crédit photo Ric McArthur (CC BY 2.0).

Sources pour aller plus loin

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