Vue du ciel, Baljenac ressemble étrangement au bout d’un doigt posé dans la mer Adriatique. Son contour ovale y est pour quelque chose, mais ce sont surtout les milliers de lignes de pierre qui parcourent sa surface qui créent l’illusion d’une gigantesque empreinte digitale.
Ces lignes ne sont ni des formations géologiques ni les restes d’un mystérieux labyrinthe antique. Ce sont des murs en pierre sèche construits par les agriculteurs des îles voisines. Sur seulement 0,14 km², leur longueur cumulée atteint environ 23 kilomètres.
Baljenac, également appelée Bavljenac, est ainsi devenue l’un des exemples les plus spectaculaires du suhozid, l’art traditionnel croate de bâtir des murs uniquement en empilant soigneusement des pierres.
Vue aérienne de Baljenac : son incroyable réseau de murs en pierre sèche donne à cette petite île croate l’apparence d’une empreinte digitale. Crédit photo gsafarek/DepositPhotos.
À retenir
- Baljenac, aussi appelée Bavljenac, se trouve dans l’archipel de Šibenik, en Croatie.
- L’île est inhabitée et ne couvre qu’environ 0,14 km².
- Son sol est parcouru par environ 23 km de murs en pierre sèche.
- La majorité de ce réseau date du XIXe siècle.
- Les murs ont notamment servi à séparer les parcelles agricoles et à protéger les cultures dans ce paysage rocheux et exposé au vent.
- Ils sont construits sans mortier, selon la technique traditionnelle croate du suhozid.
- Vue du ciel, la combinaison du contour ovale et des murs sinueux évoque les lignes papillaires d’une empreinte digitale.
- Baljenac elle-même n’est pas inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, mais l’art de la construction en pierre sèche pratiqué en Croatie est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Baljenac : 0,14 km² parcourus par 23 km de murs
Baljenac est un minuscule îlot de la côte dalmate, situé à proximité de la plus grande île de Kaprije, dans l’archipel de Šibenik.
Sa superficie atteint seulement 14 hectares, soit 0,14 km².
Pourtant, son réseau de murs en pierre sèche totalise environ 23 kilomètres.
Rapporté à sa superficie, cela représente plus de 160 kilomètres de murs par kilomètre carré.
Le chiffre est d’autant plus impressionnant que ces constructions n’ont pas été réalisées avec des blocs industriels, du ciment ou des engins de chantier.
Chaque mur résulte d’un assemblage manuel de pierres trouvées directement sur le terrain.
Les générations d’agriculteurs qui ont utilisé Baljenac ont donc progressivement transformé un petit îlot rocheux en un véritable dessin minéral.
Pourquoi Baljenac ressemble-t-elle à une empreinte digitale ?
Le rapprochement avec une empreinte digitale vient de deux éléments.
Le premier est naturel : Baljenac possède une forme globalement ovale, assez proche de l’extrémité d’un doigt.
Le second est entièrement humain.
Les murs serpentent entre les anciennes parcelles en suivant les contraintes du terrain, les limites de propriété et les zones cultivables. Depuis le ciel, ces lignes irrégulières dessinent des courbes parallèles qui rappellent les crêtes et sillons d’une empreinte digitale.
Ce ne sont donc pas les contours de l’île qui suffisent à créer l’illusion.
Sans les murs, Baljenac serait simplement un petit îlot rocheux parmi beaucoup d’autres de l’Adriatique.
Avec eux, elle est devenue une curiosité immédiatement reconnaissable.
Dans un registre différent, la Croatie possède d’ailleurs une autre île devenue célèbre grâce à sa silhouette aérienne : Galešnjak dessine presque parfaitement un cœur au milieu de l’Adriatique.
Qui a construit tous les murs de Baljenac ?
La majeure partie du réseau visible aujourd’hui remonte au XIXe siècle.
Baljenac n’abritait pas une population permanente importante. Les terres étaient surtout exploitées par des habitants de la proche île de Kaprije.
Dans cette partie de la Dalmatie, cultiver une parcelle signifiait d’abord composer avec un terrain très pierreux.
Pour gagner un peu de terre utilisable, les agriculteurs retiraient les pierres du sol.
Plutôt que de les transporter ailleurs, ils les empilaient directement en bordure des parcelles.
Le défrichage produisait donc lui-même le matériau nécessaire à la construction des murs.
Ce système permettait simultanément de :
- délimiter les propriétés et les petites parcelles agricoles ;
- ranger les pierres retirées du sol cultivable ;
- limiter l’érosion de la mince couche de terre ;
- offrir une certaine protection aux cultures face au vent.
La vigne a joué un rôle important dans cette agriculture dalmate, aux côtés d’autres cultures méditerranéennes.
L’île voisine de Kaprije conserve aujourd’hui encore un lien étroit avec Baljenac, dont les murs constituent en quelque sorte les archives en pierre d’une époque où chaque parcelle cultivable avait de la valeur.
Le suhozid : construire des kilomètres de murs sans une goutte de mortier
Ces murs appartiennent à une tradition appelée suhozid en croate.
Le principe paraît simple : empiler des pierres sans utiliser de ciment, de chaux ou d’autre matériau liant.
Dans la pratique, obtenir un mur capable de résister pendant des décennies demande un véritable savoir-faire.
Les pierres doivent être sélectionnées en fonction de leur forme, de leur masse et de la manière dont elles vont s’emboîter. Les blocs les plus importants stabilisent la structure tandis que de plus petites pierres viennent combler certains vides.
Le poids et le frottement assurent ensuite la cohésion de l’ensemble.
Murs traditionnels en pierre sèche sur l’île de Pag, en Croatie, illustrant la technique du suhozid également utilisée à Baljenac. Cette photographie n’a pas été prise sur Baljenac. Crédit photo Isiwal (CC BY-SA 3.0).
Cette technique a laissé des traces spectaculaires sur une grande partie du littoral croate.
Sur l’île de Pag, dans les Kornati ou autour des vignobles de Primošten, les murs suivent eux aussi le relief et organisent le paysage.
À Baljenac, leur densité exceptionnelle transforme simplement cette tradition agricole en véritable œuvre graphique lorsqu’on la regarde depuis les airs.
Les murs de Baljenac sont-ils protégés par l’UNESCO ?
Oui et non, et la nuance est importante.
Baljenac elle-même n’est pas un site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
En revanche, en 2018, l’UNESCO a inscrit l’art de la construction en pierre sèche, ses connaissances et ses techniques sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
La candidature réunissait initialement plusieurs pays européens, dont la Croatie, Chypre, la France, la Grèce, l’Italie, la Slovénie, l’Espagne et la Suisse.
Le dossier a depuis été élargi à d’autres États.
Ce qui est protégé n’est donc pas un mur particulier ni une île précise, mais un savoir-faire transmis entre générations : choisir, organiser et assembler les pierres sans matériau liant tout en adaptant la construction au terrain et au climat.
Baljenac constitue simplement l’une des expressions croates les plus étonnantes de cette pratique.
On retrouve d’ailleurs une utilisation totalement différente de la pierre sèche à Alberobello, en Italie, où les célèbres trulli utilisent eux aussi des techniques de construction sans mortier.
Baljenac ou Bavljenac : quel est le bon nom ?
Les deux formes existent.
Baljenac est notamment celle employée par l’Office national croate du tourisme et reste la plus répandue dans les contenus touristiques internationaux.
La variante Bavljenac apparaît également dans les bases géographiques, Wikimedia et différents documents croates.
Il s’agit bien du même îlot.
Pour éviter de donner l’impression que la Croatie possède deux empreintes digitales voisines, cet article utilise principalement le nom Baljenac.
Où se trouve l’île de Baljenac ?
Baljenac se situe dans la mer Adriatique, au sein de l’archipel de Šibenik, sur la côte dalmate de la Croatie.
Elle se trouve immédiatement à proximité de Kaprije.
Coordonnées GPS : 43.7033, 15.7272.. Voici sa position sur Google Maps:
L’île est inhabitée et ne possède pas les infrastructures d’une destination touristique classique.
C’est surtout depuis la mer et, évidemment, depuis les airs que son dessin est le plus lisible.
À l’échelle de la Croatie, ce minuscule îlot offre un contraste amusant avec Visovac, autre petite île croate dont presque toute l’identité tient cette fois à son monastère franciscain.
Vue satellite radar de Baljenac et de ses environs dans l’archipel de Šibenik, acquise en février 2024. Crédit image Capella Space (CC BY 4.0).
Une empreinte construite pierre après pierre
Baljenac est souvent présentée comme une « île en forme d’empreinte digitale ».
La formule fonctionne visuellement, mais elle cache presque le plus intéressant.
L’empreinte n’est pas vraiment une curiosité naturelle : elle est le résultat de générations de travail agricole.
Chaque ligne visible depuis le ciel correspond à des pierres retirées du sol, déplacées à la main puis soigneusement empilées pour organiser et protéger les parcelles.
L’illusion est donc née de la rencontre entre une forme naturelle assez banale et un aménagement humain extrêmement dense.
Dans le même pays, Zlatni Rat doit au contraire sa remarquable silhouette aux courants, aux vagues et aux mouvements de sédiments.
Deux paysages croates très photogéniques vus du ciel : l’un est largement dessiné par les hommes, l’autre par la mer.
Vidéo aérienne de Baljenac
C’est évidemment depuis les airs que le surnom d’« île empreinte digitale » prend tout son sens.
La vue aérienne permet de distinguer la multitude de petites parcelles et les lignes sinueuses des murs beaucoup mieux qu’une observation réalisée au niveau de la mer.
Sources pour aller plus loin
- Office national croate du tourisme – Kaprije et Baljenac
- Croatian National Tourist Board – Baljenac et la tradition de la pierre sèche
- Office national croate du tourisme – art de la construction en pierre sèche
- UNESCO – Art of dry stone construction, knowledge and techniques
- UNESCO – décision d’inscription de 2018
- Wikimedia Commons – Baljenac/Bavljenac, localisation et médias disponibles



