À 5 029 mètres d’altitude dans l’Himalaya indien, Roopkund est un minuscule lac glaciaire d’à peine une quarantaine de mètres de diamètre. Pourtant, ce petit bassin perdu dans les montagnes de l’Uttarakhand est devenu mondialement connu pour une raison nettement moins paisible : plusieurs centaines de restes humains sont dispersés autour de ses rives et dans ses eaux.
Pendant longtemps, une explication séduisante a dominé : un groupe de pèlerins aurait été tué en une seule fois par une terrible tempête de grêle. Mais l’ADN ancien et les datations au carbone 14 ont bouleversé le scénario.
Les morts de Roopkund n’appartiennent pas à une seule population et ne sont même pas tous morts à la même époque. Certains sont arrivés là près de mille ans avant les autres. Et parmi les plus récents figurent quatorze personnes dont l’ascendance génétique renvoie vers l’est de la Méditerranée.
Le « lac aux squelettes » a donc perdu une explication simple… pour gagner un mystère beaucoup plus intéressant.
Restes humains visibles autour du lac Roopkund dans l’Himalaya. Crédit photo Schwiki (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Roopkund est un petit lac glaciaire de l’Uttarakhand, en Inde, situé à environ 5 029 m d’altitude.
- Le lac ne mesure qu’environ 40 mètres de diamètre.
- Plusieurs centaines de restes humains ont été retrouvés sur ses rives et dans ses eaux.
- Une étude publiée en 2019 a analysé l’ADN de 38 individus.
- Elle a identifié 23 individus d’ascendance sud-asiatique, 14 d’ascendance est-méditerranéenne et un individu d’ascendance sud-est asiatique.
- Les individus sud-asiatiques datent principalement des VIIe au Xe siècles.
- Les deux autres groupes sont beaucoup plus récents et datent globalement des XVIIe au XXe siècles.
- Les ossements ont donc été déposés lors de plusieurs événements séparés par environ mille ans.
- Une catastrophe liée à un pèlerinage reste plausible pour une partie des morts anciens, mais elle ne peut pas expliquer tous les squelettes.
- L’origine exacte du groupe venu de l’est de la Méditerranée reste aujourd’hui inexpliquée.
Roopkund, un minuscule lac à plus de 5 000 mètres d’altitude
Roopkund se trouve dans le district de Chamoli, dans l’État indien de l’Uttarakhand, au cœur du massif de Trisul.
Avec environ 40 mètres de diamètre, il est presque dérisoire comparé aux immenses sommets qui l’entourent.
Une grande partie de l’année, la neige et la glace recouvrent le paysage. Lorsque les conditions permettent de voir les berges et le fond du lac, des ossements humains apparaissent entre les pierres.
Le spectacle explique son surnom anglophone de Skeleton Lake, le « lac aux squelettes ».
Les restes sont dispersés, mélangés et souvent incomplets. Le site a également subi des éboulements et de nombreuses manipulations humaines au fil du temps, ce qui complique considérablement le travail des archéologues.
Ce contexte rappelle, à une autre échelle, les mystérieuses grottes de Mustang au Népal, où des sépultures et des restes humains ont également été découverts dans un environnement himalayen difficile d’accès.
Roopkund Lake. Crédit photo Schwiki (CC BY-SA 4.0).
Pourquoi y a-t-il autant de squelettes à Roopkund ?
C’est précisément la question qui a alimenté des décennies d’hypothèses.
On a évoqué successivement une armée perdue, des marchands surpris par une tempête, une épidémie ou encore un important groupe de pèlerins victime d’une catastrophe naturelle.
La grande difficulté venait d’un présupposé : on cherchait une seule explication pour tous les corps.
Or les recherches génétiques et radiocarbone ont montré que cette idée était fausse.
Les squelettes de Roopkund correspondent à plusieurs populations qui sont arrivées dans ce même petit bassin de l’Himalaya à des époques très différentes.
Il n’existe donc probablement pas une « catastrophe de Roopkund », mais plusieurs événements mortels indépendants.
La légende de Nanda Devi et de la terrible tempête
Une tradition locale raconte qu’un roi, une reine et leur entourage participaient à un pèlerinage consacré à Nanda Devi, grande divinité montagnarde de la région.
Le groupe aurait adopté une attitude jugée irrespectueuse sur ce territoire sacré en organisant chants, danses et célébrations.
La déesse, furieuse, aurait alors envoyé une tempête meurtrière sur les voyageurs.
Certaines versions de la tradition évoquent des grêlons extrêmement violents tombant sur leur tête.
Pendant longtemps, plusieurs observations semblaient donner du poids à cette histoire.
Une analyse ostéologique réalisée sur certains ossements a notamment identifié trois individus présentant des fractures de compression non cicatrisées. Les chercheurs ont envisagé qu’une violente chute de grêle puisse avoir provoqué de telles blessures, tout en précisant que d’autres explications restent possibles.
Autrement dit : la grêle est une hypothèse sérieuse pour certains morts, mais elle n’est pas devenue pour autant le verdict du médecin légiste de Nanda Devi.
Roopkund,Trishul,Himalayas. Crédit photo Ashokyadav739 (CC BY-SA 4.0).
Le pèlerinage de Nanda Devi peut-il expliquer les morts les plus anciennes ?
Cette piste reste plausible.
Roopkund se trouve aujourd’hui sur l’itinéraire du Nanda Devi Raj Jat, un grand pèlerinage effectué traditionnellement dans la région.
Les descriptions détaillées de cette pratique sont relativement récentes, mais des inscriptions dans des temples voisins datant des VIIIe au Xe siècles suggèrent que certaines traditions de pèlerinage existaient déjà à l’époque où sont morts plusieurs individus du groupe ancien.
Les chercheurs considèrent donc qu’un accident survenu lors d’un pèlerinage pourrait expliquer au moins une partie des morts sud-asiatiques.
Mais même ce groupe n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire.
L’ADN a complètement changé l’histoire de Roopkund en 2019
Une grande étude internationale publiée en 2019 dans Nature Communications a analysé l’ADN ancien de 38 individus provenant de Roopkund.
Les chercheurs ont également utilisé la datation au radiocarbone, les isotopes stables permettant d’obtenir des informations sur l’alimentation et des analyses ostéologiques.
Le résultat a fait voler en éclats le scénario du groupe unique.
Les 38 personnes se répartissent en trois ensembles génétiquement distincts :
Roopkund_A : 23 individus dont l’ascendance se situe dans la diversité génétique actuelle de l’Asie du Sud.
Roopkund_B : 14 individus dont l’ascendance est proche de populations actuelles de l’est de la Méditerranée.
Roopkund_C : un individu présentant une ascendance apparentée à des populations d’Asie du Sud-Est.
Et les différences ne s’arrêtent pas à leurs gènes.
Des morts séparées par environ mille ans
Les datations ont révélé le détail le plus important.
Les 23 individus sud-asiatiques remontent aux VIIe–Xe siècles de notre ère.
Les 14 personnes d’ascendance est-méditerranéenne ainsi que l’individu d’ascendance sud-est asiatique sont beaucoup plus récents : leurs datations se placent entre les XVIIe et XXe siècles, avec un regroupement général autour des derniers siècles.
Environ mille ans séparent donc les deux grandes phases.
Plus étonnant encore, certains membres du groupe ancien ne semblent eux-mêmes pas avoir été déposés au même moment.
Un individu a par exemple été daté entre environ 675 et 769, tandis qu’un autre se situe entre environ 894 et 985.
Même les morts sud-asiatiques pourraient donc correspondre à plusieurs accidents ou épisodes distincts.
Il devient impossible de transformer les centaines d’ossements du lac en victimes d’un seul mauvais après-midi météorologique.
Ossements humains près du lac Roopkund, photographiés en 2013. Crédit photo Ashokyadav739 (CC BY-SA 4.0).
Le mystère des 14 voyageurs venus de l’est de la Méditerranée
C’est désormais la partie la plus étrange du dossier.
Les analyses génétiques montrent que les 14 individus du groupe Roopkund_B se rapprochent fortement de populations actuelles de Grèce continentale et de Crète.
Attention toutefois au raccourci tentant : cela ne permet pas d’affirmer que « quatorze Grecs sont morts dans l’Himalaya ».
La génétique renseigne sur les ascendances et les parentés entre populations, pas sur la nationalité inscrite sur un passeport qui, de toute façon, aurait eu quelques siècles d’avance.
Les chercheurs estiment que ces hommes et femmes étaient probablement originaires de l’est de la Méditerranée ou avaient des ancêtres récents venant de cette région.
Le rapprochement génétique le plus étroit a été obtenu avec des populations actuelles de Crète, mais les auteurs précisent explicitement que cela ne prouve pas que les voyageurs eux-mêmes venaient de l’île de Crète.
Que faisaient des Méditerranéens dans l’Himalaya ?
Personne ne possède aujourd’hui de réponse satisfaisante.
Les analyses montrent qu’il s’agissait d’hommes et de femmes sans parenté proche identifiée.
Leur alimentation différait également de celle du groupe ancien.
Les isotopes mesurés dans leurs os correspondent à une alimentation reposant largement sur des plantes dites C3, comme le blé, l’orge ou le riz, alors que les individus sud-asiatiques montrent des régimes beaucoup plus variés.
Les auteurs estiment que le groupe méditerranéen pourrait avoir vécu dans une région intérieure plutôt que sur une côte.
Puis ces personnes ont effectué un voyage suffisamment extraordinaire pour les conduire jusqu’à un petit lac situé à plus de 5 000 mètres dans l’Himalaya.
Pourquoi ?
Pèlerinage, exploration, voyage collectif ou autre raison aujourd’hui disparue des archives : aucune hypothèse n’est démontrée.
Les chercheurs considèrent même que retrouver des documents historiques mentionnant la disparition d’un groupe étranger dans cette région pourrait constituer une piste essentielle pour de futures recherches.
L’ADN a donc répondu à la question « qui étaient-ils ? » suffisamment pour rendre la suivante encore plus déroutante : « mais que faisaient-ils là ? ».
Le paysage de haute montagne autour de Roopkund, dans l’Uttarakhand indien. Crédit photo Shubhamrathod15 (CC BY-SA 4.0).
Un troisième voyageur venu d’Asie du Sud-Est
Un individu ne correspondait ni au groupe sud-asiatique ancien ni au groupe méditerranéen.
Son patrimoine génétique montre une forte composante liée à l’Asie du Sud-Est.
Les analyses statistiques utilisées dans l’étude sont compatibles avec une ascendance principalement apparentée à des populations malaises, accompagnée d’une composante apparentée à des populations vietnamiennes.
Cet individu appartient à la période récente, comme le groupe méditerranéen.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il voyageait avec les quatorze autres personnes, mais leurs datations radiocarbone se chevauchent suffisamment pour que la possibilité ne puisse pas être écartée.
Une fois encore, Roopkund refuse assez obstinément de livrer une histoire simple.
Pourquoi les restes humains se sont-ils aussi bien conservés ?
L’altitude, le froid et les périodes de gel ralentissent fortement les processus biologiques responsables de la décomposition.
Certains restes découverts à Roopkund ont ainsi conservé davantage que de simples fragments osseux.
Ce type de conservation naturelle rappelle, par un mécanisme totalement différent, les anciennes momies de sel découvertes dans les mines de Chehrabad en Iran, où c’est cette fois l’environnement salin qui a préservé corps, vêtements et objets.
À Roopkund, cette conservation exceptionnelle a cependant un revers : les ossements sont restés longtemps accessibles en surface.
Éboulements, déplacements naturels, visiteurs et prélèvements d’objets ont profondément perturbé le contexte archéologique.
C’est précisément pour cette raison que l’ADN ancien, les isotopes et le carbone 14 se sont révélés particulièrement précieux : ils permettent d’obtenir des informations même lorsqu’un site n’a plus la belle organisation intacte dont rêvent les archéologues.
Roopkund, Trishul, Himalayas-2. Crédit photo Ashokyadav739 (CC BY-SA 4.0).
Le lac contient-il vraiment 600 à 800 squelettes ?
Ce chiffre circule très souvent.
Mais il faut le manier avec prudence.
L’étude scientifique de référence parle simplement de restes appartenant à plusieurs centaines d’individus.
Les os ont été dispersés, déplacés, emportés ou mélangés pendant des décennies, ce qui rend un comptage précis extrêmement délicat.
Il est donc plus rigoureux de parler de plusieurs centaines de morts plutôt que de transformer une estimation populaire en recensement officiel au tibia près.
Ce que la science a résolu… et ce qui reste inexpliqué
Nous savons maintenant que Roopkund n’est pas le résultat d’un unique événement.
Nous savons que plusieurs populations distinctes sont mortes dans cette même zone de haute montagne.
Nous savons aussi que les principales phases sont séparées d’environ mille ans.
Et nous savons qu’une partie des personnes les plus récentes possédait une ascendance inattendue liée à l’est de la Méditerranée.
En revanche, nous ne savons toujours pas avec certitude :
pourquoi chacun de ces groupes est monté jusqu’à Roopkund ;
combien d’événements mortels différents ont réellement eu lieu ;
quelle a été la cause précise de la mort de chaque groupe ;
ni pourquoi quatorze voyageurs liés génétiquement à l’est méditerranéen se trouvaient ensemble dans cette partie isolée de l’Himalaya.
La science n’a donc pas « résolu le mystère de Roopkund ».
Elle a fait quelque chose de plus intéressant : elle a supprimé plusieurs mauvaises réponses et révélé que le problème était beaucoup plus complexe qu’on ne le pensait.
D’autres squelettes dans les montagnes de l’Himalaya
Roopkund n’est pas le seul site himalayen où l’altitude a conservé des traces humaines inattendues.
Dans les grottes de Mustang au Népal, des archéologues ont découvert des sépultures, des squelettes et des objets déposés dans des cavités creusées parfois très haut dans les falaises.
La comparaison s’arrête rapidement : Mustang correspond à des pratiques funéraires et à une occupation humaine organisée, tandis que Roopkund ressemble davantage à une accumulation de victimes de plusieurs événements.
Mais les deux sites montrent combien les environnements montagneux isolés peuvent conserver des chapitres entiers de l’histoire humaine dans des endroits où personne ne penserait spontanément à installer un cimetière.
Dans un autre genre d’inaccessibilité, les sarcophages de Karajia au Pérou ont eux aussi été protégés pendant des siècles par leur position improbable sur une falaise.
Roopkund – Mystery Lake par Abhijeet Rane (CC BY 2.0).
Où se trouve le lac Roopkund ?
Roopkund se situe dans le district de Chamoli, dans l’État de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde.
Coordonnées GPS approximatives : 30.2631, 79.7318. Voici sa position sur Google Maps:
Il se trouve dans un environnement de très haute montagne, autour de 5 029 mètres d’altitude.
L’accès nécessite un trek de plusieurs jours et une véritable acclimatation à l’altitude. Le site officiel du tourisme de l’Uttarakhand référence actuellement un itinéraire de randonnée consacré à Roopkund.
Les conditions d’accès, les autorisations et les règles applicables au camping en montagne peuvent évoluer : il faut donc vérifier les informations officielles avant d’envisager le parcours.
Vidéo du lac aux squelettes
Les images du site permettent surtout de comprendre à quel point le lac est petit par rapport à la quantité de restes humains qui ont été retrouvés autour de lui.
Ce contraste constitue peut-être l’aspect le plus saisissant de Roopkund : un bassin de quelques dizaines de mètres, perdu à plus de 5 000 mètres d’altitude, où des voyageurs venus d’horizons différents sont morts à plusieurs siècles de distance.
Sources pour aller plus loin
- Nature Communications – Ancient DNA from the skeletons of Roopkund Lake reveals Mediterranean migrants in India
- Nature – retour sur les découvertes réalisées grâce à l’ADN ancien à Roopkund
- Uttarakhand Tourism – Roopkund Trek et localisation du site
- Wikimedia Commons – photographies libres de Roopkund






