Le 14 mai 2013, des biologistes travaillant sur l’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, ont découvert une jeune vipère ammodyte morte sous une pierre. De son abdomen dépassait la tête d’un scolopendre ceinturé, Scolopendra cingulata, que le serpent avait manifestement avalé.
Le détail le plus étonnant apparaît sur la balance : la vipère pesait seulement 4,2 grammes, contre 4,8 grammes pour sa proie. Le scolopendre représentait donc 114 % du poids du serpent. Après dissection, les chercheurs ont constaté que les organes internes de la vipère avaient presque entièrement disparu. Ils ont envisagé un scénario spectaculaire : avalé vivant, le scolopendre aurait pu endommager son prédateur de l’intérieur et presque réussir à s’en échapper.
Jeune vipère ammodyte retrouvée morte sur l’île de Golem Grad, avec la tête de Scolopendra cingulata traversant la paroi de son abdomen. Extrait de la figure 1 d’Arsovski et al., Ecologica Montenegrina (CC BY 4.0).
À retenir
- La découverte a été réalisée le 14 mai 2013 sur l’île de Golem Grad, dans le lac Prespa.
- Le serpent était une jeune femelle Vipera ammodytes, ou vipère ammodyte.
- Sa proie était un Scolopendra cingulata, grand scolopendre méditerranéen.
- La vipère mesurait 20,3 cm et pesait 4,2 g.
- Le scolopendre mesurait 15,4 cm et pesait 4,8 g.
- La proie représentait donc 114 % du poids du prédateur.
- Après dissection, les chercheurs ont découvert que le corps du scolopendre occupait presque tout l’intérieur de la vipère.
- Les scientifiques pensent que le scolopendre a pu provoquer des dégâts mécaniques ou chimiques aux organes digestifs du serpent.
- Personne n’a assisté à la scène : l’idée selon laquelle le scolopendre a « mangé la vipère de l’intérieur » reste une hypothèse scientifique plausible, pas une observation directe.
Une proie qui pesait 14 % de plus que la vipère
Le premier problème de cette vipère était probablement d’avoir visé un peu haut.
Les chercheurs ont mesuré les deux protagonistes avec précision.
La jeune Vipera ammodytes atteignait 20,3 cm de longueur totale, dont 18,3 cm du museau au cloaque. Elle pesait 4,2 g.
Le scolopendre mesurait 15,4 cm pour 4,8 g.
En longueur, le serpent restait donc le plus grand. Mais en masse, les rôles étaient inversés.
Les auteurs ont calculé que le scolopendre représentait :
- 84 % de la longueur du tronc de la vipère ;
- 112 % de sa largeur corporelle ;
- 114 % de son poids.
Avaler une proie volumineuse n’a rien d’exceptionnel chez un serpent. Leur crâne extrêmement mobile leur permet d’ingérer des animaux nettement plus larges que leur tête.
Mais cela ne signifie pas que toute proie pouvant entrer constitue une bonne idée.
Dans ce cas précis, le menu pesait davantage que le client.
La vipère ammodyte de 20,3 cm et le scolopendre de 15,4 cm retrouvés à Golem Grad. Malgré sa longueur inférieure, le scolopendre pesait 4,8 g contre 4,2 g pour le serpent. Figures d’Arsovski et al., Ecologica Montenegrina (CC BY 4.0).
Que s’est-il réellement passé dans le ventre de la vipère ?
C’est là qu’il faut distinguer ce que les chercheurs ont réellement observé de ce qu’ils ont déduit.
Lorsqu’ils ont trouvé la vipère, elle était morte et la tête du scolopendre dépassait de la partie inférieure de son abdomen, environ 3,5 cm au-dessus du cloaque.
La dissection a ensuite révélé une situation beaucoup plus inhabituelle.
Les chercheurs n’ont pratiquement plus retrouvé les organes viscéraux du serpent. Selon leur description, il ne restait essentiellement que la paroi corporelle de la vipère et le scolopendre occupait presque tout le volume intérieur.
Ils ont donc supposé que la proie avait provoqué d’importants dégâts mécaniques ou chimiques au système digestif de son prédateur.
Voilà ce que montre réellement la publication.
Le scolopendre a-t-il vraiment mangé la vipère de l’intérieur ?
C’est possible, mais personne n’a vu la scène.
Les auteurs eux-mêmes restent prudents.
Ils expliquent qu’ils ne peuvent pas exclure que la vipère ait avalé le scolopendre encore vivant et que celui-ci ait ensuite réussi à attaquer les tissus internes du serpent avant de progresser vers l’extérieur.
Sa tête avait presque traversé l’abdomen lorsque les animaux ont été découverts.
Le titre de leur publication résume d’ailleurs assez bien l’ironie de la situation : le jeune prédateur avait ingéré un scolopendre adulte qui semble avoir remarquablement mal accepté son changement de statut alimentaire.
Mais écrire que le scolopendre « a dévoré la vipère de l’intérieur » comme si un biologiste avait filmé toute la séquence serait aller trop loin.
Le résultat est documenté ; le déroulement exact du combat ne l’est pas.
L’ancienne hypothèse selon laquelle le venin de la vipère aurait finalement tué le scolopendre n’est pas davantage démontrée par l’étude. On sait que le serpent était mort ; la publication ne permet pas d’attribuer avec certitude le sort du scolopendre au venin de la vipère.
Un scolopendre n’est pas un mille-pattes inoffensif
Dans le langage courant, on appelle facilement « mille-pattes » tout animal allongé équipé d’un nombre de jambes décourageant pour un fabricant de chaussures.
Mais Scolopendra cingulata est un chilopode prédateur et venimeux.
Les chilopodes possèdent une paire de pattes par segment corporel. Leur première paire d’appendices a été transformée en puissants crochets appelés forcipules, reliés à des glandes à venin.
Ils s’en servent pour saisir et neutraliser leurs proies.
C’est le même grand groupe zoologique que la scutigère véloce que l’on rencontre parfois dans les maisons, même si la silhouette et la taille sont très différentes.
Scolopendra cingulata, le scolopendre ceinturé impliqué dans l’étonnant cas de Golem Grad. Cet individu a été photographié à Marseille et n’est pas celui retrouvé dans la vipère. Crédit photo Irønie (CC BY-SA 4.0).
Les diplopodes constituent un autre groupe de myriapodes. Ils possèdent généralement deux paires de pattes par segment apparent et sont beaucoup moins prédateurs.
C’est par exemple le cas de l’impressionnant mille-pattes rouge géant de Madagascar, qui est un diplopode et non une scolopendre.
Autrement dit, tous les « mille-pattes » ne jouent clairement pas dans la même catégorie.
Que mangent les jeunes vipères ammodytes ?
Le plus intéressant est que la vipère n’avait pas choisi une proie totalement étrangère à son régime alimentaire.
Chez Vipera ammodytes, le menu évolue avec l’âge.
Les adultes consomment principalement de petits mammifères, mais aussi des lézards, des amphibiens, des oiseaux et parfois d’autres serpents.
Chez les jeunes, les lézards et les grands arthropodes occupent une place plus importante.
Sur Golem Grad, les chercheurs avaient justement déjà observé les jeunes vipères consommant des lézards et des Scolopendra cingulata.
Le problème n’était donc probablement pas d’avoir choisi un scolopendre.
Le problème était d’avoir choisi celui-ci.
Les auteurs estiment que la jeune vipère avait probablement très sérieusement sous-estimé la taille et la robustesse de sa proie.
Tête de Vipera ammodytes, reconnaissable à la petite excroissance caractéristique située sur son museau. Crédit photo Maurizio Amendolia (CC BY-SA 4.0).
Comment un scolopendre peut-il se défendre contre une vipère ?
Le scolopendre n’est pas seulement robuste.
C’est lui-même un prédateur équipé d’un appareil venimeux capable d’immobiliser différentes petites proies.
Une confrontation avec un serpent n’est donc pas le simple équivalent d’un ver de terre essayant de protester contre son déjeuner.
Et ce n’était même pas la première rencontre connue entre Vipera ammodytes et Scolopendra cingulata qui tournait mal pour le serpent.
En 2009, Kit Tan et Horst Kretzschmar ont décrit dans le Péloponnèse, en Grèce, une vipère ammodyte qui avait attaqué un scolopendre ceinturé.
Le scolopendre avait riposté en mordant le serpent et la vipère avait été temporairement paralysée.
Le cas de Golem Grad n’est donc pas la preuve qu’un scolopendre gagne systématiquement contre une vipère. Mais il montre que cette proie possède suffisamment de moyens de défense pour rendre l’erreur de calcul particulièrement coûteuse.
Golem Grad, une île où les vipères sont nombreuses
La scène s’est déroulée sur Golem Grad, petite île du lac Prespa en Macédoine du Nord, près des frontières grecque et albanaise.
Le lieu est souvent surnommé « île aux serpents ».
Son environnement rocheux, ses crevasses, ses broussailles et les ruines anciennes fournissent de nombreux abris aux reptiles.
Les populations insulaires de vipères ammodytes y présentent même des particularités intéressantes. Les individus de Golem Grad sont généralement plus petits que ceux de nombreuses populations continentales, un phénomène associé notamment aux ressources alimentaires particulières disponibles sur cette petite île.
Le ministère macédonien de l’Environnement indique que leur alimentation locale repose notamment sur des lézards, de jeunes couleuvres tessellées et des scolopendres.
Le fameux repas de 2013 s’inscrit donc dans une véritable relation écologique entre les deux espèces, et non dans une rencontre totalement improbable entre animaux qui n’auraient jamais dû se croiser.
Quand la proie retourne la situation
Le cas de Golem Grad appartient à une catégorie particulièrement intéressante de comportements animaux : les moments où la frontière entre prédateur et proie devient beaucoup moins nette.
Une vipère peut normalement manger un scolopendre.
Un scolopendre suffisamment grand peut manifestement rendre l’opération extrêmement dangereuse.
Dans une autre inversion spectaculaire, plus de 300 cas d’araignées capturant ou mangeant des serpents ont été documentés dans le monde. De petites veuves noires peuvent notamment tuer des reptiles beaucoup plus grands qu’elles grâce à leur toile et leur venin.
Les deux histoires rappellent le même principe : la taille ne suffit pas à déterminer le résultat d’une confrontation.
À Golem Grad, la jeune vipère avait l’avantage habituel du prédateur, un appareil venimeux et la capacité d’avaler des proies impressionnantes.
Elle avait simplement choisi un repas qui possédait lui aussi du venin, une remarquable résistance… et davantage de masse qu’elle.
Une vipère tuée par son repas ? Ce que l’on peut réellement affirmer
On peut affirmer que la vipère avait avalé un scolopendre exceptionnellement volumineux par rapport à sa propre taille.
On peut affirmer que le serpent a été retrouvé mort avec la tête de sa proie traversant son abdomen.
On peut également affirmer que ses viscères avaient presque entièrement disparu et que le corps du scolopendre occupait la cavité interne.
En revanche, personne n’a observé la séquence complète.
Les chercheurs ont proposé que le scolopendre, peut-être avalé vivant, ait provoqué des dégâts mécaniques ou chimiques au tube digestif et ait pu commencer à se frayer un chemin vers l’extérieur.
C’est l’explication la plus spectaculaire et parfaitement compatible avec leurs observations, mais elle reste une reconstruction du scénario.
Ce qui ne change finalement pas la morale biologique de l’histoire : lorsqu’une proie représente 114 % de votre poids et possède ses propres crochets à venin, le déjeuner mérite peut-être une seconde réflexion.
Sources pour aller plus loin
- Ecologica Montenegrina – Arsovski et al., Two fangs good, a hundred legs better: juvenile viper devoured by an adult centipede it had ingested
- DOI de l’étude originale publiée en 2014
- University of Copenhagen – rencontre entre Vipera ammodytes et Scolopendra cingulata décrite en Grèce en 2009
- Ministère de l’Environnement de Macédoine du Nord – Vipera ammodytes et population de Golem Grad
- The Reptile Database – Vipera ammodytes




Sales bêtes !!!
c’est la nature… la vraie :p