À Amsterdam, les maisons flottantes ne se limitent pas aux anciennes péniches amarrées le long des canaux. Dans Waterbuurt, à IJburg, tout un quartier résidentiel a été conçu sur l’eau, avec des maisons contemporaines reliées par des passerelles, des terrasses et de petites voies piétonnes. Une véritable rue aquatique où le voisin d’en face se trouve parfois de l’autre côté d’un bras d’eau.
Installé sur Steigereiland, l’une des îles artificielles d’IJburg, Waterbuurt constitue une expérience particulièrement aboutie d’urbanisme flottant. Les maisons ne dérivent pas librement et ne montent pas au rythme des marées : elles sont solidement ancrées au fond, tout en pouvant accompagner les variations du niveau de l’eau. Un principe simple en apparence, mais qui impose quelques astuces techniques lorsqu’il faut raccorder une maison flottante à l’eau potable, à l’électricité ou aux égouts.
Des maisons flottantes contemporaines à Steigereiland, dans le quartier d’IJburg à Amsterdam. Crédit photo Dmitry Eliuseev (CC BY 2.0).
À retenir
- Waterbuurt se trouve sur Steigereiland, dans le quartier d’IJburg à Amsterdam.
- Le projet de Waterbuurt-West comprend notamment 55 maisons flottantes individuelles conçues par Marlies Rohmer Architecture & Urbanism.
- Chaque maison repose sur une cuve étanche en béton surmontée d’une structure légère en bois.
- Les habitations sont maintenues par des pieux d’amarrage mais peuvent monter ou descendre de plusieurs décimètres avec le niveau de l’eau.
- Les canalisations et câbles reliant les maisons aux réseaux urbains sont donc flexibles.
- Les maisons du projet Rohmer ont été construites dans un chantier naval à Urk puis acheminées jusqu’à Amsterdam par voie d’eau.
Waterbuurt, un véritable quartier construit sur l’eau
Waterbuurt fait partie de Steigereiland, la première génération d’îles aménagées dans le cadre du vaste développement d’IJburg, à l’est d’Amsterdam.
IJburg ne correspond d’ailleurs pas à une simple extension de quelques rues. La municipalité développe aujourd’hui six îles dans l’IJmeer, avec à terme environ 20 000 logements destinés à quelque 50 000 habitants. Steigereiland, Haveneiland et les Rieteilanden appartiennent à la première phase du projet, dont la réalisation a commencé en 1999.
Amsterdam possédait évidemment une relation intime avec l’eau bien avant IJburg. Un coup d’œil à ces anciennes photographies d’Amsterdam avant 1900 suffit pour constater que canaux, quais et bateaux structurent la ville depuis longtemps. Waterbuurt pousse simplement cette logique un peu plus loin : ici, le terrain constructible lui-même peut flotter.
Des habitations flottantes le long de Brigantijnkade, sur Steigereiland à Amsterdam. Crédit photo Gabriele Giuseppini (CC BY 3.0).
Waterbuurt-West et Waterbuurt-Oost, deux approches différentes
Toutes les maisons flottantes de Waterbuurt ne sont pas l’œuvre d’un seul architecte. Le quartier comporte notamment Waterbuurt-West et Waterbuurt-Oost, avec des modes de réalisation différents.
Le projet le plus célèbre est celui de Waterbuurt-West développé par le cabinet néerlandais Marlies Rohmer Architecture & Urbanism. Dans le secteur décrit par l’agence, 158 logements se trouvent au bord de l’eau, dont 55 maisons flottantes individuelles. La conception a commencé en 2001 et le projet a été achevé en 2011.
À Waterbuurt-Oost, Amsterdam a également créé des parcelles aquatiques destinées à l’auto-construction. Les propriétaires peuvent y faire construire leur propre logement flottant dans le cadre des règles d’urbanisme locales. La municipalité proposait encore récemment les dernières parcelles disponibles sur cette partie de Steigereiland.
C’est une nuance importante : les photos de Waterbuurt montrent donc une architecture plus variée que ne le laisserait penser un lotissement dessiné d’un seul trait de crayon.
Pourquoi construire des maisons flottantes à Amsterdam ?
Construire sur l’eau ne répond pas seulement au folklore néerlandais ou au prix élevé du terrain. Dans cette zone de Steigereiland, le Rijksmuseum rappelle que le sous-sol meuble rendait l’assèchement et la construction traditionnelle difficiles.
Plutôt que de transformer toute la zone aquatique en terrain ferme, une partie a donc été utilisée directement pour l’habitat.
Le cabinet Rohmer voulait en outre éviter de créer une collection dispersée de maisons individuelles au bord de l’eau. Waterbuurt-West a été pensé comme un véritable quartier urbain dense, avec des passerelles publiques, des logements rapprochés et des espaces permettant néanmoins de conserver des vues sur l’eau.
La densité annoncée atteint environ 100 logements par hectare, soit un ordre de grandeur comparable à celui du Jordaan, quartier historique beaucoup plus central d’Amsterdam.
Cette volonté de composer avec l’eau plutôt que de la faire systématiquement disparaître se retrouve ailleurs aux Pays-Bas. Le spectaculaire Mozesbrug, le pont de Moïse qui traverse littéralement une douve, en donne une version beaucoup plus petite mais tout aussi photogénique.
Comment une maison de Waterbuurt peut-elle flotter ?
Le principe constructif repose sur un élément invisible depuis la rive : chaque logement du projet Rohmer possède une grande cuve monolithique en béton étanche.
Cette partie en béton s’enfonce profondément sous la ligne d’eau. Elle remplit plusieurs fonctions : elle assure la flottabilité, abaisse le centre de gravité de la maison et constitue également un véritable niveau habitable.
Au-dessus repose une superstructure légère à ossature bois. Ce contraste entre une base lourde et une partie supérieure relativement légère contribue à maintenir la maison stable.
La partie semi-immergée peut notamment accueillir des chambres. Le cabinet Rohmer raconte même que certains enfants ont choisi des lits superposés afin de pouvoir regarder l’eau depuis le couchage supérieur.
Maisons contemporaines construites sur l’eau à Steigereiland, dans l’est d’Amsterdam. Crédit photo Dmitry Eliuseev (CC BY 2.0).
Non, ces maisons ne dérivent pas au gré de la marée
Une maison de Waterbuurt flotte, mais elle ne peut pas décider un matin de partir visiter Rotterdam.
Les logements sont ancrés à deux pieux d’amarrage fixés au fond. Ceux-ci sont disposés en diagonale afin d’améliorer la stabilité. Une liaison coulissante permet néanmoins à la maison de monter et de descendre lorsque le niveau de l’eau varie.
Les variations peuvent atteindre plusieurs dizaines de centimètres. Il ne s’agit toutefois pas d’un mouvement directement provoqué par une grande marée : le bassin intérieur de Waterbuurt-West est séparé de l’IJmeer par une écluse qui le protège notamment des fortes agitations extérieures.
Il ne faut donc pas imaginer une sorte d’ascenseur aquatique permanent. La maison reste à sa place, mais accompagne doucement le niveau de son environnement.
Comment raccorder une maison flottante aux égouts et à l’électricité ?
C’est là que le projet devient particulièrement intéressant techniquement.
Sous le revêtement des passerelles circulent les différents réseaux nécessaires à une habitation classique. Eau potable, électricité, gaz dans la configuration d’origine et autres conduites rejoignent les maisons grâce à des raccordements flexibles capables d’absorber leurs mouvements verticaux.
Même les passerelles privées qui relient les logements aux pontons doivent pouvoir suivre ces différences de hauteur.
Des précautions assez inattendues ont été prévues. Le système d’alimentation en eau dispose par exemple d’un mécanisme évitant que l’eau potable ne chauffe trop sous l’effet du soleil, tandis qu’un dispositif protège les conduites contre le gel en hiver.
L’eau passe donc partout, mais de préférence pas là où elle n’a pas été invitée.
Les maisons flottantes de Waterbuurt sont reliées par des pontons et passerelles piétonnes. Crédit photo Michael Edwards (CC BY-SA 2.0).
Des maisons construites à Urk puis transportées jusqu’à Amsterdam
Autre particularité : les logements flottants de Waterbuurt-West n’ont pas été entièrement construits à leur emplacement actuel.
Les unités ont été fabriquées par ABC Arkenbouw dans son chantier d’Urk. Une fois leur structure suffisamment avancée, elles ont été transportées par voie d’eau jusqu’à Amsterdam en passant notamment par l’IJsselmeer.
Le logement arrive donc dans son quartier d’une manière assez proche d’un bateau, avant d’être amarré à ses pieux et raccordé aux réseaux.
Cette préfabrication présente également l’avantage de travailler dans les conditions contrôlées d’un chantier spécialisé plutôt que sur un ponton où la moindre clé à molette égarée peut finir par nécessiter une séance de plongée.
Une maison flottante qui doit rester parfaitement équilibrée
La flottabilité impose une contrainte que les habitants d’un appartement classique connaissent rarement : la répartition du poids compte.
Les éléments lourds, notamment les salles de bains et installations sanitaires, ont été pris en compte lors du calcul de l’équilibre des maisons.
Le cabinet Rohmer rapporte même le témoignage de résidents constatant qu’un déplacement de mobilier lourd peut légèrement modifier l’assiette du logement. Le phénomène devient visible lorsque certains tiroirs commencent à s’ouvrir seuls ou lorsque l’eau de la douche s’écoule moins facilement.
L’idée de déplacer une grosse bibliothèque pour « voir ce que ça fait » n’est donc peut-être pas la meilleure activité du dimanche.
Cette contrainte n’empêche pas la personnalisation. Les futurs propriétaires pouvaient choisir la disposition de certaines fenêtres, l’organisation intérieure, la position de la terrasse de toit ou encore ajouter une véranda, une terrasse flottante ou une passerelle privative.
Des rues sans voitures au milieu de l’eau
Les pontons de Waterbuurt-West sont des espaces publics piétons. Les voitures n’y circulent pas.
Pour éviter d’envahir les quais de véhicules, le projet comprend un bâtiment en bordure du quartier accueillant notamment le stationnement. Il sert également d’écran vis-à-vis de l’importante voie de circulation longeant Waterbuurt.
Selon les secteurs, entre quatre et vingt-cinq logements sont regroupés le long d’un même ponton. Certaines maisons ont même été assemblées par groupes de deux ou trois afin de diversifier les types et les prix de logement.
Ce réseau de passerelles donne au quartier une ambiance particulière. Dans un tout autre registre, il rappelle Giethoorn, le célèbre village néerlandais où les canaux remplacent en partie les routes. À Waterbuurt, simplement, les chaumières et les petits ponts de bois ont laissé place aux façades contemporaines.
Vue d’ensemble des maisons flottantes de Steigereiland, dans le quartier d’IJburg à Amsterdam. Crédit photo WM wm WM (CC BY-SA 4.0).
Waterbuurt, un modèle pour vivre avec l’eau ?
Avec la montée du niveau des mers et l’augmentation des risques d’inondation dans de nombreuses régions, les maisons flottantes sont aujourd’hui régulièrement présentées comme l’une des pistes possibles pour adapter certaines villes.
Il serait cependant excessif de faire de Waterbuurt une solution universelle au changement climatique. Le quartier dépend d’un environnement très maîtrisé : bassin protégé, infrastructures urbaines, pieux d’amarrage, réseaux adaptés et réglementation spécifique.
Son intérêt réside plutôt dans la démonstration qu’un habitat flottant peut fonctionner comme un vrai quartier, avec densité urbaine, accès publics et confort comparable à celui d’une maison construite sur la terre ferme.
Les Néerlandais avaient déjà montré avec l’étonnant aqueduc Veluwemeer qu’il n’était pas toujours nécessaire de choisir entre l’eau et les infrastructures. Waterbuurt applique ici la même philosophie au logement.
Elle n’est d’ailleurs pas propre aux Pays-Bas. Depuis des siècles, des communautés ont trouvé des solutions très différentes pour habiter les zones humides : dans les marais du Tigre et de l’Euphrate, les Ma’dan construisent traditionnellement leurs habitations au milieu de l’eau et des roseaux. Entre ces architectures vernaculaires et les caissons de béton d’Amsterdam, les matériaux changent radicalement, mais la question reste finalement la même : comment habiter un territoire où l’eau refuse de rester sagement de l’autre côté du trottoir ?
Maison flottante de Brigantijnkade, à Steigereiland dans le quartier d’IJburg à Amsterdam. Crédit photo Gabriele Giuseppini (CC BY 3.0).
Waterbuurt en vidéos
Cette vidéo de DW Euromaxx permet de découvrir les maisons flottantes de Waterbuurt et leur fonctionnement :
Celle-ci de mieux les constructions flottantes et leur habitabilité:
Sources pour aller plus loin
- Marlies Rohmer Architecture & Urbanism — Floating Houses IJburg / Waterbuurt-West
- Ville d’Amsterdam — parcelles aquatiques de Waterbuurt-Oost à Steigereiland
- Ville d’Amsterdam — développement actuel d’IJburg
- Ville d’Amsterdam — histoire et création des îles artificielles d’IJburg
- Rijksmuseum — Drijvende woningen IJburg





