À Villa Argentina, sur la côte de l’Uruguay et à proximité d’Atlántida, une gigantesque tête d’oiseau en pierre surveille le Río de la Plata. El Águila est une maison en forme d’aigle aussi étrange que son histoire : imaginée par l’entrepreneur italien Natalio Michelizzi, elle a grandi sans véritable plan d’architecte jusqu’à devenir une construction mêlant aigle, bateau et décor marin.
Connue à l’origine sous le nom de La Quimera, El Águila est généralement datée de 1945, même si les sources locales ne s’accordent pas toutes sur le début du chantier. Avec sa tête d’aigle tournée vers la mer, son ancienne terrasse évoquant le pont d’un navire et les légendes d’espions qui ont fleuri autour d’elle, cette curiosité uruguayenne possède largement de quoi alimenter l’imagination.
El Águila, l’étonnante maison en forme d’aigle de Villa Argentina, près d’Atlántida. Crédit photo Elda Fabbri (CC BY-SA 3.0).
À retenir
- El Águila se trouve à Villa Argentina, dans le département de Canelones en Uruguay, à proximité d’Atlántida.
- Son nom original est La Quimera.
- La construction est généralement datée de 1945, mais certaines sources locales situent ses débuts quelques années plus tôt.
- Elle a été imaginée par Natalio Michelizzi et réalisée artisanalement par le constructeur local Juan Torres, sans plans, ingénieurs ni architectes.
- La structure associe béton, fer et pierres locales.
- La tête d’aigle reposait autrefois sur une terrasse évoquant le pont d’un bateau, terminée par une forme de poisson, d’espadon ou de dauphin.
- L’intérieur était décoré de poissons, poulpes, algues et requins par le peintre polonais Rudi Wolmut.
- El Águila est protégée comme bien d’intérêt départemental depuis 1997 et a notamment été restaurée en 2003 puis en 2018.
Une petite chapelle devenue une maison en forme d’aigle
L’histoire d’El Águila commence avec Natalio Michelizzi, entrepreneur italien installé entre l’Argentine et l’Uruguay et l’un des promoteurs du développement touristique d’Atlántida.
Michelizzi possédait dans le secteur de Villa Argentina une propriété appelée El Barranco. Son idée initiale était beaucoup plus modeste que le résultat que l’on découvre aujourd’hui.
Selon le témoignage ultérieur du constructeur Juan Torres, Michelizzi lui avait demandé d’aménager au fond du jardin une petite niche d’environ 2 mètres sur 2, destinée à recevoir une statue de la Vierge qu’il projetait de rapporter de Buenos Aires.
Torres a interprété la commande avec une certaine liberté.
Au lieu d’une petite niche, il a commencé par réaliser une pièce d’environ 4 mètres sur 4. Puis sont venus une chambre, une petite cuisine et une salle de bain.
Michelizzi aurait apprécié l’initiative au point de pousser le concept beaucoup plus loin.
Il demande alors à Torres :
« Et si maintenant tu me faisais un aigle dessus ? »
Le chantier vient de passer assez rapidement du petit sanctuaire à l’oiseau géant.
Juan Torres, constructeur plutôt qu’architecte
Contrairement à ce que certaines descriptions anciennes d’El Águila indiquent, Juan Torres n’était pas l’architecte de la maison.
Il était un constructeur local, né en 1908, qui a exécuté cette drôle de commande pratiquement au fur et à mesure des idées de Michelizzi.
Les documents de l’Intendencia de Canelones sont explicites : la construction a été réalisée sans ingénieurs, sans architectes et sans plans préalables.
Torres expliquait lui-même avoir commencé par fabriquer sur le toit une sorte de moule ou d’armature en bois reproduisant la tête de l’aigle. Il l’a ensuite garni de pierres, renforcé de fer puis rempli de béton.
Les pierres visibles en façade créent ainsi l’impression d’un immense plumage minéral.
Cette utilisation expressive de la roche rappelle, dans une logique très différente, la Casa do Penedo au Portugal, cette maison construite entre d’énormes blocs de pierre.
El Águila et son étonnant revêtement de pierres évoquant les plumes d’un gigantesque oiseau. Crédit photo Sofía Rebufello (CC BY-SA 3.0).
La Quimera, entre aigle et navire
La tête d’aigle que l’on voit aujourd’hui n’était qu’une partie de la construction originale.
Michelizzi avait baptisé l’ensemble La Quimera, un nom particulièrement adapté à une structure mélangeant plusieurs formes.
Sous l’aigle s’étendait une vaste terrasse conçue comme le pont d’un bateau. On y accédait depuis une ouverture pratiquée au niveau du cou de l’oiseau.
La partie avancée formait une proue terminée par une étrange tête animale. Les sources touristiques parlent selon les cas d’un poisson-espadon ou d’un dauphin.
L’ensemble donnait ainsi l’impression d’un navire fantastique surmonté d’un énorme rapace.
Cette passion pour les références nautiques n’était d’ailleurs pas isolée dans l’architecture liée à Michelizzi : il était également à l’origine de l’Edificio Planeta d’Atlántida, un bâtiment inspiré des paquebots.
Sur 2tout2rien, une autre maison a poussé le clin d’œil marin encore plus loin : Het Bootje à Anvers arbore carrément une proue de bateau sur sa façade.
Crédit photo Hoverfish (CC BY-SA 3.0).
À quoi ressemblait l’intérieur d’El Águila ?
L’intérieur d’El Águila d’Atlántida était tout aussi singulier que sa silhouette extérieure.
Une fois l’ouvrage terminé, le peintre polonais Rudi Wolmut a décoré les murs avec un véritable bestiaire marin :
- poissons ;
- poulpes ;
- algues ;
- requins.
Le mobilier avait également été fabriqué avec du bois local.
La Quimera disposait de plusieurs pièces, d’une terrasse et même d’un bar. Michelizzi l’utilisait comme lieu de réunion, de lecture et de méditation avec ses proches.
Les ouvertures aménagées dans la tête de l’aigle donnent par ailleurs sur le littoral et transforment l’oiseau en véritable mirador.
Autrement dit, l’ensemble n’était ni une simple sculpture monumentale ni une habitation conventionnelle : il tenait à la fois du refuge privé, du mirador, de la maison-sculpture et du décor de cinéma qui aurait oublié de demander un scénario.
Autre vue d’El Águila, aussi connue sous son nom original La Quimera. Crédit photo Sofía Rebufello (CC BY-SA 3.0).
Une construction dont la date reste discutée
L’Intendencia de Canelones retient aujourd’hui 1945 comme date de construction d’El Águila.
Mais l’office de tourisme de Canelones souligne lui-même que certains témoignages situent les premières étapes du projet à la fin des années 1930.
Une partie de la confusion vient probablement du caractère progressif du chantier. El Barranco existait déjà, puis une petite construction a été ajoutée dans son jardin, avant que celle-ci ne gagne successivement sa tête d’aigle et sa terrasse en forme de bateau.
Il est donc plus prudent d’écrire que La Quimera est généralement datée de 1945, tout en précisant que sa genèse pourrait être légèrement antérieure.
Même la date de décès de Michelizzi n’est pas uniformément donnée par les sources historiques locales, certaines indiquant 1953 et d’autres 1957. Ce qui ne fait en revanche guère débat est la conséquence de sa disparition : El Águila perd son principal protecteur et commence une longue période de dégradation.
Quand la mer a commencé à manger La Quimera
La position d’El Águila au bord du littoral faisait évidemment partie de son charme. Elle a également failli causer sa perte.
Avec les décennies, l’érosion de la côte et le manque d’entretien attaquent le terrain et la structure.
La grande terrasse-navire disparaît. La proue s’effondre et le paysage autour de la construction est progressivement modifié.
La silhouette actuelle n’est donc plus exactement celle qu’admiraient Michelizzi et ses invités.
Cette vulnérabilité des architectures côtières rappelle un exemple beaucoup plus récent : en Floride, les étranges dômes de Cap Romano ont eux aussi fini encerclés puis engloutis par la mer à mesure que le littoral reculait.
El Águila vue depuis la plage de Villa Argentina, une position spectaculaire mais directement exposée à l’érosion côtière. Crédit photo Sofia Senone (CC BY-SA 3.0).
Espions nazis, contrebandiers et énergie cosmique
Une tête d’aigle géante abandonnée face à la mer constituait évidemment un terrain assez fertile pour les légendes locales.
Après la disparition de Michelizzi et pendant les longues décennies d’abandon, El Águila s’est vu attribuer plusieurs fonctions nettement plus romanesques que celles documentées historiquement.
Selon les versions, La Quimera aurait servi :
- de poste d’observation pour des espions nazis ;
- de refuge pour des contrebandiers ;
- de temple pour des cultes mystérieux ;
- ou même de lieu concentrant une énergie particulière.
L’Intendencia de Canelones cite elle-même ces histoires, mais bien comme des mythes et traditions populaires, pas comme des faits établis.
Aucune preuve solide ne démontre qu’El Águila ait été un centre d’espionnage nazi.
La chronologie pose d’ailleurs un sérieux problème à cette théorie : si l’on retient la date officielle de 1945, la construction de l’aigle intervient au moment où la Seconde Guerre mondiale touche précisément à sa fin.
Son allure isolée, ses formes animales et son abandon ont simplement fait le reste.
Il faut reconnaître qu’elle aurait eu toute sa place parmi ces lieux qui semblent conçus pour accueillir une base de super-vilain. Mais jusqu’à preuve du contraire, Michelizzi y recevait surtout ses amis.
Une architecture zoomorphe qui n’a pas besoin de légende pour être étrange
El Águila appartient à cette famille assez rare de bâtiments dont l’architecture évoque immédiatement un animal.
Ici, la forme ne tient pas à une simple décoration collée sur une façade : la tête de l’aigle constitue réellement une partie du bâtiment.
Cette approche figurative rappelle d’autres constructions insolites où l’architecture devient presque sculpture.
En Indonésie, la fameuse « église-poulet » de Java ressemble ainsi à une volaille géante, alors que son créateur voulait en réalité représenter une colombe.
À Villa Argentina, aucun doute en revanche sur l’oiseau choisi : bec massif, yeux ouverts sur l’horizon et pierres disposées comme un plumage composent un aigle plutôt difficile à confondre avec un canari.
El Águila, monument emblématique de Villa Argentina sur la côte de Canelones. Crédit photo Mverocai (CC BY-SA 3.0).
De l’abandon à la restauration
Après des décennies difficiles, l’intérêt patrimonial d’El Águila a progressivement été reconnu.
En 1997, la construction est déclarée bien d’intérêt départemental par la municipalité de Canelones.
Des mesures supplémentaires de protection sont adoptées en 2007.
Entre-temps, El Águila avait déjà connu une importante opération de récupération et une réouverture en 2003. Une nouvelle restauration majeure intervient en 2018, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Le bâtiment est aujourd’hui géré par la Direction du développement touristique du gouvernement de Canelones.
Des activités culturelles, expositions et visites guidées y sont ponctuellement organisées.
La maison en forme d’aigle n’est donc plus le repaire abandonné autour duquel les légendes ont prospéré. Elle est devenue l’un des symboles patrimoniaux de la Costa de Oro uruguayenne.
Visiter El Águila à Villa Argentina
El Águila se trouve à Villa Argentina, juste à l’ouest d’Atlántida, dans le département de Canelones.
L’adresse touristique communiquée par Canelones est :
Calle 1 et Calle 3, Villa Argentina, Canelones, Uruguay.
Ses coordonnées GPS sont approximativement : -34.770630, -55.779080. Voici sa position sur Google Maps:
Le monument est accessible depuis l’extérieur et des visites guidées permettent à certaines dates d’en découvrir davantage, notamment l’intérieur et le niveau supérieur.
Les modalités d’ouverture variant selon les périodes et les événements, il est préférable de vérifier auprès de Canelones Turismo avant le déplacement plutôt que de se fier à un ancien horaire trouvé sur Internet.
Les services touristiques officiels indiquent actuellement les numéros :
+598 4372 6122 et +598 4372 3104 pour les renseignements liés aux visites.
Sur place, le bâtiment possède également une signalétique avec un QR code permettant d’écouter son histoire.
Vue de profil de la forme d’aigle de El Águila. Crédit photo thegermankid/Pixabay.
Vidéo de El Águila
Voici une vidéo présentant cette maison en forme d’aigle à Villa Argentina en Uruguay:
Une petite idée devenue une sacrée chimère
La meilleure façon de résumer El Águila reste peut-être celle donnée par Juan Torres lui-même lorsqu’il racontait son chantier : une idée très simple devenue progressivement une « quimera ».
Une niche de deux mètres pour une statue de la Vierge devient une pièce. La pièce reçoit une chambre, une cuisine et une salle de bain. Puis une tête d’aigle pousse sur le toit. Enfin, un bateau vient se greffer sous l’oiseau.
Aucun plan d’ensemble, aucun grand cabinet d’architecture, simplement les idées successives d’un propriétaire excentrique et un constructeur suffisamment audacieux pour les réaliser.
La partie maritime a presque entièrement disparu, mais la tête de pierre est toujours là.
Et près d’un siècle après les premières pierres, l’aigle continue de regarder la mer avec l’air de connaître la véritable histoire. Il n’a manifestement pas l’intention de la raconter.
Sources pour aller plus loin
- Intendencia de Canelones – El Águila : histoire, architecture, décoration, protection et visites
- Canelones Turismo – El Águila / La Quimera à Villa Argentina
- Intendencia de Canelones – visites, restauration de 2003 et intervention de 2018
- Atlántida – témoignage de Juan Torres, constructeur d’El Águila







