Avec ses grands yeux, son corps presque gélatineux et ses petites nageoires qui ressemblent vaguement à des oreilles, cette pieuvre mignonne avait fait le tour du web en 2015 sous un nom parfaitement taillé pour Internet : Opisthoteuthis adorabilis. La biologiste Stephanie Bush envisageait effectivement de baptiser ainsi cette petite pieuvre flapjack vivant au large de la Californie.
Il y a toutefois un sérieux rebondissement : Opisthoteuthis adorabilis n’est jamais devenu un nom scientifique valide. Plus de dix ans après le buzz initial, les études génétiques et morphologiques indiquent que la population californienne autrefois considérée comme une espèce non décrite appartient en réalité à Opisthoteuthis bruuni, une espèce déjà décrite en 1982. L’animal reste adorable ; c’est son acte de naissance qui a changé.
Opisthoteuthis agassizii, une autre espèce de pieuvre flapjack du genre Opisthoteuthis, observée lors d’une exploration des profondeurs au large du sud-est des États-Unis en 2019. Les petits points visibles sur sa peau sont des zones transparentes dont la fonction reste incertaine. Crédit photo NOAA Ocean Exploration & Research (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Opisthoteuthis adorabilis n’est pas un nom scientifique officiellement valide : il est aujourd’hui considéré comme un nomen nudum.
- Le surnom a été popularisé en 2015 lorsque Stephanie Bush étudiait une population de pieuvres flapjack de Californie qui semblait appartenir à une espèce encore non décrite.
- Une étude génétique publiée en 2023 rapprochait déjà cette population d’Opisthoteuthis bruuni.
- Une révision taxonomique publiée en 2026 rattache les spécimens californiens étudiés à O. bruuni, une espèce décrite dès 1982.
- Dans la baie de Monterey, ces animaux ont notamment été observés entre environ 285 et 480 mètres de profondeur.
- Les Opisthoteuthis sont des octopodes cirrates : ils possèdent deux nageoires et une large membrane reliant leurs huit bras.
Pourquoi voulait-on l’appeler Opisthoteuthis adorabilis ?
L’histoire commence réellement en 2015.
Stephanie Bush, alors chercheuse postdoctorale au Monterey Bay Aquarium Research Institute, travaille sur de petites pieuvres profondes du genre Opisthoteuthis. Les spécimens de Monterey sont alors considérés comme appartenant potentiellement à une espèce encore non décrite.
MBARI organise même une campagne avec le ROV Ventana en juillet 2015 pour capturer des individus destinés à leur étude et au Monterey Bay Aquarium. L’équipe en récupère cinq. L’institut les décrit alors comme de petits poulpes flapjack mesurant environ 8 centimètres de diamètre.
C’est dans ce contexte que Bush évoque devant Science Friday un nom particulièrement bien trouvé : Opisthoteuthis adorabilis.
L’idée n’a rien d’une plaisanterie inventée après coup par les médias : lorsqu’un zoologiste décrit réellement une nouvelle espèce, il peut proposer son épithète spécifique en respectant les règles de nomenclature.
Mais il faut encore publier la description scientifique.
Et c’est précisément ce qui n’est jamais arrivé.
Une autre pieuvre flapjack du genre Opisthoteuthis photographiée au Monterey Bay Aquarium. L’identification publiée avec cette image s’arrête volontairement au genre et ne permet pas de l’attribuer à O. bruuni. Crédit photo Rhinopias (CC BY-SA 4.0).
Opisthoteuthis adorabilis n’a donc jamais vraiment existé
Le nom a tellement circulé qu’il peut facilement donner l’impression d’être officiel. Il apparaît encore dans d’innombrables articles, images et recherches Google.
Pourtant, le World Register of Marine Species classe aujourd’hui Opisthoteuthis adorabilis comme un « nomen nudum ».
Cette expression latine désigne un nom qui a été proposé ou utilisé, mais qui n’a pas été publié avec les éléments nécessaires pour constituer un véritable nom zoologique selon les règles de nomenclature.
Autrement dit, « adorabilis » est resté un excellent surnom médiatique, mais n’a jamais obtenu son permis de conduire taxonomique.
La situation rappelle d’une certaine façon celle de la mystérieuse pieuvre Casper, elle aussi devenue célèbre avant d’avoir reçu un véritable nom scientifique. Dans son cas cependant, aucun spécimen n’a encore été collecté et son identité reste toujours ouverte.
La « pieuvre adorabilis » serait en réalité Opisthoteuthis bruuni
Pendant longtemps, les chercheurs ont pensé que plusieurs populations de flapjack octopuses de Californie correspondaient à des espèces nouvelles.
La génétique a progressivement rebattu les cartes.
En 2023, une analyse moléculaire des octopodes cirrates a étudié l’Opisthoteuthis sp. « Monterey », précisément le taxon que la littérature grand public appelait informellement « adorabilis ». Les séquences d’ADN le plaçaient dans un groupe comprenant également Opisthoteuthis bruuni.
Les auteurs estimaient alors que les deux pouvaient correspondre à la même espèce ou à un complexe d’espèces très proches.
En février 2026, le taxonomiste Tristan Joseph Verhoeff est allé plus loin en réexaminant les spécimens californiens, des descriptions inédites du spécialiste Eric Hochberg, des données génétiques et des observations effectuées par ROV.
La conclusion publiée dans Folia Malacologica rattache ces populations californiennes à Opisthoteuthis bruuni.
Cette espèce avait pourtant été décrite dès 1982, à partir de spécimens provenant du Pacifique sud-est.
Son aire connue s’étend désormais du Chili et du Pérou jusqu’aux eaux californiennes, avec une population atteignant la région de Monterey.
Une petite pieuvre qui vit à plusieurs centaines de mètres de profondeur
Les animaux rattachés à O. bruuni au large de la Californie ne vivent évidemment pas dans les flaques laissées par la marée.
La révision de 2026 indique une profondeur typique de 200 à 700 mètres pour le matériel étudié au sud de la Californie.
Les individus de la région de Monterey anciennement considérés comme une espèce distincte ont été documentés entre environ 285 et 480 mètres.
Les robots du MBARI en ont notamment observé à 365, 384, 427 et 441 mètres de profondeur.
Ce milieu explique pourquoi ces animaux restent difficiles à étudier vivants : pression importante, obscurité permanente et températures basses ne rendent pas exactement l’installation d’un petit aquarium sur le coin du bureau très pratique.
Les ROV sont donc devenus indispensables pour découvrir la faune de ces profondeurs. La baie de Monterey en fournit régulièrement de magnifiques exemples, comme dans cette compilation de créatures marines étranges filmées dans les profondeurs de Monterey.
Pourquoi l’appelle-t-on « flapjack octopus » ?
Les Opisthoteuthis appartiennent aux octopodes cirrates, un groupe de pieuvres profondes très différent des poulpes côtiers auxquels nous sommes habitués.
Ils possèdent deux petites nageoires situées sur le manteau et leurs huit bras sont reliés par une large membrane.
Lorsqu’ils étendent cette membrane, leur silhouette peut devenir très large et aplatie. C’est cette allure qui leur vaut en anglais le surnom de flapjack octopus, littéralement « pieuvre pancake ».
On parle parfois d’un « parachute ». L’image n’est finalement pas si mauvaise : la membrane peut effectivement être largement déployée au cours des déplacements, mais l’animal ne tombe évidemment pas lentement vers le fond comme un parachutiste particulièrement tentaculaire.
Il peut également se déplacer grâce aux mouvements de ses nageoires et aux contractions de sa membrane.
Une pieuvre flapjack du genre Opisthoteuthis en pleine eau : sa large membrane reliant les bras et ses deux nageoires sont particulièrement visibles. Crédit photo Rhinopias (CC BY-SA 4.0).
Ces nageoires expliquent aussi la comparaison fréquente avec les célèbres pieuvres Dumbo du genre Grimpoteuthis. Les deux appartiennent aux octopodes cirrates, mais il ne s’agit pas du même genre. Vous pouvez voir la morphologie d’une pieuvre Dumbo parmi ces animaux particulièrement insolites.
Est-ce vraiment la pieuvre Perle dans Nemo ?
D’aucun stipule que cette pieuvre est « de l’espèce de Perle dans Nemo ».
C’était aller un tentacule trop loin.
Perle, la petite pieuvre rose de Le Monde de Nemo, rappelle effectivement beaucoup les flapjack octopuses avec son corps compact et ses tentacules réunis par une membrane. Cette ressemblance explique d’ailleurs pourquoi les recherches « Perle pieuvre Nemo » conduisent encore régulièrement vers ces animaux.
Mais il n’existe aucune bonne raison scientifique d’identifier précisément le personnage à Opisthoteuthis bruuni.
La comparaison visuelle peut donc rester. L’étiquette d’espèce, non.
Quand la taxonomie des pieuvres donne mal à la tête
L’histoire ne s’arrête d’ailleurs pas à « adorabilis ».
Un autre flapjack du Pacifique, longtemps connu sous le nom Opisthoteuthis californiana, est aujourd’hui considéré par WoRMS comme appartenant à une autre lignée : son nom accepté est désormais Insigniteuthis albatrossi.
C’est un bon rappel que la classification des octopodes profonds reste très mouvante. Les progrès de la génétique permettent de comparer des animaux dont la morphologie seule ne suffisait pas toujours à démêler les relations.
Un autre flapjack octopus photographié en 2023 à 814 mètres de profondeur. La source historique l’identifie comme « Opisthoteuthis californiana », un taxon aujourd’hui accepté sous le nom Insigniteuthis albatrossi : un bel exemple des révisions taxonomiques qui touchent ce groupe. Crédit photo NOAA Ocean Exploration (domaine public).
Ce casse-tête taxonomique n’est pas propre aux flapjacks. Les céphalopodes réservent régulièrement des surprises aux biologistes, jusque dans leur physiologie : certaines pieuvres peuvent par exemple modifier l’édition de leur ARN en fonction de la température.
« Adorabilis » reste malgré tout un nom difficile à oublier
Scientifiquement, écrire aujourd’hui Opisthoteuthis adorabilis comme s’il s’agissait du nom valide d’une espèce serait donc incorrect.
Historiquement en revanche, ce surnom raconte une jolie petite tranche de science en train de se faire.
En 2015, une chercheuse étudiait une petite pieuvre de Californie qui semblait nouvelle et envisageait un nom parfaitement adapté à son physique. Onze ans plus tard, la génétique, les collections de musée et les observations de robots sous-marins montrent que l’animal appartient vraisemblablement à une espèce déjà baptisée depuis plusieurs décennies.
La science n’a donc pas découvert que la pieuvre était moins mignonne.
Elle a simplement découvert qu’elle avait déjà un nom.
Et pour les amateurs de céphalopodes étranges, il reste encore largement de quoi faire : certaines espèces attendent toujours leur baptême officiel, à commencer par la pieuvre Casper des grandes profondeurs.
Sources pour aller plus loin
- World Register of Marine Species – taxonomie du genre Opisthoteuthis
- Tristan Joseph Verhoeff, 2026 – Opisthoteuthis bruuni from off California
- Tristan Joseph Verhoeff, 2023 – phylogénie moléculaire des octopodes cirrates
- MBARI – Finding Opisthoteuthis, 2015
- Science Friday – Isn’t This Octopus Adorabilis?, 2015




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